‹ Œuvres dramatiquesChapitre 159 sur 290 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Salon dans la ma'son de l'Adelantado.

DONA JUANA, TEODORA déguisée.

teodora. — Ces fleurs que je vous présente, mêlées à des rubans et à de la dentelle, sont un artifice employé pour vous voir, pour vous parler d'un homme qui a su vous aimer, et qui ne peut se résigner à vous perdre.

dona juana. — Comment ? Vous n'êtes pas fleuriste?

teodora. — Non, Madame; chez moi le comte passe sa vie, et je voudrais réussir à vous persuader. Ramire n'a pas osé venir à cause du roi, bien qu'il fût prêt . je n'en doute pas, à obéir à la loi qui oblige tout gentilhomme castillan à mourir pour son seigneur.

dona juana. — Il n'y a pas ici les dangers que redoute sa vaine imagination.

teodora . — Il est bien permis au comte de penser que le roi possède maintenant votre affection, puisque vous savez qu'il court un danger. C'est pour lui être utile que je me présente ainsi déguisée. Mon dévouement qui lui est connu lui en a inspiré l'idée. — Il dit donc que vous êtes de toutes les femmes la plus cruelle, car vous avez arrêté avec le roi de l'envoyer en exil ; que vous (Mes poussée par l'ambition de régner, non par l'amour, bien que vous puissiez être disculpée par le choix du meilleur, cette loi souveraine du monde qui soumet toutes les volontés. Il vous demande donc, puisque vous êtes déjà reine, de le remettre bien avec le roi : d'intercéder pour son pardon, au lieu de demander son exil; lui d'ailleurs.

ne songe plus à revenir, puisqu'il n'en a plus de motif. Il lui suffit de la réponse que vous me ferez, pour qu'il se retire en Castille. Vous êtes par volonté disposée à aimer ou à ne pas aimer, selon que vous avez un prétexte. Vous devez préférer être sa reine à être sa femme.

dona juana. — Vous êtes femme vous-même, et pour cette raison je vous ai reçue sans déplaisir, bien qu'en bonne justice j'eusse dû en marquer beaucoup. Y a-t-il au monde un plus grand traître que Henri?

teodora. — Que dites-vous?

dona juana. — Pourquoi me demander de prêter à ses séductions une oreille désormais insensible, alors que par mes dédains je me venge de lui beaucoup moins qu'il n'est juste ? Ici même le comte adresse ses hommages à ma cousine. Il essaye de lui parler la nuit, faisant à mon amour un affront qui rejaillit jusque sur mon honneur. Le roi est venu, caché dans son manteau, et pendant que je pleurais de voir Henri partir pour la Castille, il prolongeait à Séville un séjour favorable à sa passion ! Il prétend obtenir pa moi sa grâce du roi ? Quelle raison a-t-il de m'abuser ainsi, quand il y compromet son honneur ? Si j'ai parlé au roi, lui-même m'en a fourni le motif... Et pas un mot de plus, car vous ignorez, je crois, où vous êtes,

teodora. — Ne m'accusez pas. Confiant en un ancien amour, le comte m'a fait déguiser malgré moi, et à rencontre de certaines espérances ; car si ma qualité n'égale pas la vôtre, je n'en ai pas moins aimé le comte.

dona juana. — Ceciest encore un effet de la liberté dont vous avez déjà fait trop de preuve. Allez avec Dieu, et rendez grâces que je vous laisse partir ainsi.

teodora. — Madame...

dona juana. — Sortez.

teodora. — Croyez bien que je ne mérite pas...

(Elle sort.)

dona juana, seule. — Henri, je ne veux rien risquer pour toi, je ne veux pas me perdre par amour. Si tu sais m' abhorrer, traître, pourquoi nesaurais-je pas me venger, moi! Ah! qu'il m'en coûte de renoncer à l'occasion que tu m'offrais de nous voir ! Ne viens pas, cruel, c'est m'offenii. 21

LE CERTAIN POUR L'INCERTAIN

ser. — Je me retire, madame. — Reviens me tuer. — Écoute, mon bien : que risques-tu à m'écouter ? — Je perds mon honneur et le roi. — Je te dis la vérité. — C'est pour cela que je veux renoncer à ton amour. — L'amour jaloux peut oublier comme l'amour ingrat, mais tu ne saurais. — Peutêtre; car aux mains d'un autre amour, l'amour le plus ferme ne tarde pas à expirer.

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