‹ Œuvres dramatiquesChapitre 199 sur 290 · DONA MARIA, DON JUAN · texte numérisé non relu

DONA MARIA, DON JUAN

don juan. — Te voilà heureuse, Isabelle, d'avoir quitté la cruche; et le même changement s'est opéré dans ta mise, je dis plus, dans ton âme. Depuis que je te livrai la mienne, tu la possédais tout entière, et je m'imaginais que ce proverbe 2 avait été fait pour moi. Quand je le désirais.

\ . On voit à quel point matar a un hombre paraît simple dans l'Espagne de Philippe IV. Loin de condamner, on admire. Cela dit beaucoup. On comprend mieux 1808. L'Espagne d'alors s'estima aussi atteinte dans son honneur.

2. De cántaro ou a cántaros ; en grande abondance, à profusion.

tu n'as jamais consenti à quitter, pour celui que je t'offrais, l'habit que tu abandonnes. Si, quand je le demandais, tu avais revêtu un costume convenable, tu aurais évité de montrer une défiance injurieuse et peu digne de toi. Si tu viens ici par jalousie, dans la pensée de me surveiller, ce sont, Isabelle, de sombres nuages qui font injure à ton ciel. Est-il sûreté plus grande que celle de ta beauté, alors qu'elle-même t'assure qu'elle mérite tant d'amour? Ah! je t'ai aimée, je t'aime et je t'aimerai avec tant de foi, de constance, que mon amour trouve son aliment dans la colère de ne pouvoir vaincre ta rigueur et de te voir si inégale.

dona maria. — Qui pense bien s'exprime de même. La France, l'Italie ont eu des princes remarquables qui portaient votre nom; mais pour avoir de quoi vous égaler, il me suffit d'être femme. Et si de votre erreur doit résulter un dommage pour tous deux, le moment est venu de vous détromper. Il ne me convient pas de rester ici après avoir changé d'habit; mon àme aspire à une situation meilleure. Encore moins suis-je jalouse, et je ne suis pas votre argus, bien que je vous aie aimé. Sous cet humble vêtement vit une âme généreuse, si fière, si superbe, qu'elle honorait la cruche que je portais sur mes épaules. Je vous aime sincèrement, bien que je sois d'humeur hautaine. Mais il est un autre amour qui l'emporte, et pour lequel je vous quitte, je pars. Rassurez-vous toutefois; il n'est pas, je vous le promets, de neige si froide. Mais en naissant j'ai contracté l'obligation d'aimer, de respecter celui qui en est l'objet. Je ne puis faire pour vous davantage que de dire queje vous ai aimé. En retour de cet aveu, et aussi au nom de notre amour réciproque, je vous demande de me rendre un service.

don juan. — Quoi! tu songerais à t'éloigner, mon bien? Après tant de dédains, est-ce là ce que j'ai mérité?

dona maria. — Quel que soit votre chagrin, je ne puis m'en dispenser.

don juan. — Que dis-tu, Isabelle?

dona maria. — - Et pour la route, je vous prie de me vendre ce joyau. Ce sont des diamants. Il est clair que

j'exciterais de justes soupçons si l'on voyait une femme qui va à la fontaine trafiquer de diamants. Avec le prix que j'en retirerai, je pourrai rejoindre ma famille.

don juan, — Quand je croyais pouvoir espérer, l'amour veut queje désespère. Quelle disgrâce est la mienne! Que viens-je d'apprendre? Qui aima jamais d'une façon aussi malheureuse que moi? qui, sinon moi? Éloignez votre main et ce joyau, tous deux sont de diamant, diamant dont la mine est un cœur aussi ferme que tyrannique; et puisque votre départ est obligatoire, je ne suis pas un homme assez vil...

dona maria. — Si vous ne prenez pas ce joyau, don Juan, ne croyez pas, dans votre libéralité, m'obliger à recevoir de l'argent. Puisque je le refuse de vous, vous comprendrez, j'espère, que cela m'est impossible. Oh! quelles pensées ont dû traverser votre esprit , depuis que vous avez vu ce joyau ! mais je ne vous en veux pas de ces pensées, car j'avoue que j'y ai donné lieu.

don juan. — Quand ma pensée se serait égarée à ce point, Isabelle, j'aurais imaginé des qualités supérieures encore aux vôtres, et suffisantes à vous excuser. Quand ce serait un vol, j'y croirais plutôt si les diamants étaient des âmes. Je soupçonne, Isanelle, quelque mystère caché, 'et dans mon anxiété, je crois tomber juste en vous tenant pour une femme de haut rang. Depuis le jour où je vous vis avec votre cruche, Isabelle, l'amour en fit un talisman entre vous et moi. Vous êtes devenue différente de ce que vous paraissez maintenant, et moi, inconsolable de votre départ, je mourrai sûrement de votre absence. Qui étesvous, charmante Isabelle, car il y a trop de diiïérenee entre porter la cruche et porter des diamants? Cet état est la bassesse môme, et vous êtes pleine de sens; votre beauté est égale à votre valeur, et votre personne inspire le respect, ce qui est de tous les charmes le plus grand. Vainement vous voulez cacher la vérité : celui qui portait hier des gants parfumés d'ambre garde le lendemain sa main parfumée; ainsi celle qui fut dame de qualité conserve quelque chose de ce parfum, et n'a pas besoin d'autres preuves de son premier état.

dona maria. — Ne vous fatiguez pas à deviner. Je n'ai pas Tintention de vous tromper.

(Entre Leonor.)

leonor. — Eh bien! Isabelle, cette longue conversation sera-t-elle bientôt finie? Viens t'habiller et m'aider moimême : ma maîtresse t'appelle.

dona maria. — Je vais prendre le costume de dame.

don juan. — Reviendras-tu?

dona maria. — Pour prendre congé.

(Elles sortent.)

don juan, seul. — Quel est ce trouble nouveau que l'amour excite dans mon âme? Quelles sont ces pensées dont me berce ce doux et cruel accident? Ainsi chante le prisonnier attaché à la chaîne; ainsi abusé, loin de sa patrie, il se flatte de la vaine espérance de rentrer quelque jour dans le pays qui le vit naître. Le rossignol dont l'épouse a péri sur le vert rameau, victime du plomb meurtrier, l'appelle et la rappelle, agité et tremblant; de même, dans la nuit obscure de l'incertitude, ma pensée troublée espère voir arriver avec le jour la lumière éteinte de mon espérance! Mais pourquoi ces incertitudes? Pourquoi mon amour hésiterait-il à croire que la beauté peut être née sous un humble toit quand la laideur accompagne si sou-, vent la noblesse? C'est ainsi que, pour mieux nous convaincre, la nature ingénieuse fait naître sur une épine la plus belle des fleurs, la rose aux couleurs purpurines. Vouloir me persuader que la beauté que j'ai vue porter une cruche «à la fontaine, dont elle enchâssait l'argile dans le transparent cristal de ses mains, ne peut procéder d'un sang obscur et être née avec de l'esprit dans une condition obscure, ce serait une tentative vaine , — car c'est F usage des amants conduits par le désir de relever en paroles la bassesse de leurs amours. Mais enfin, ô folie de mes rêves ! qui peut-être cette Isabelle, avec sa beauté, avec ses attraits célestes? Ah! vit-on jamais l'abaissement d'une humble naissance résister à des attaques si persévérantes? La journée ne se passera pas sans que je le sache. Il y a là quelque mystère : et si par bonheur nous sommes égaux, comme le désire si ardemment mon amour, chère Isabelle,

LA DEMOISELLE SERVANTE

ta cruche sera ta dot. Ne crois pas m échapper, supposé que par hasard tu ne feignes de partir que pour vouloir me tuer; car, dans mes transports, je ne consens pas à admettre qu'il soit possible, moi de te perdre, toi de m'abandonner. Si ta noblesse est égale à ta beauté, je prétends m'honorer en plaçant ta cruche dans mes armes; car, vu le prix auquel on la met déjà, l'Amour changera son argile en argent.

(Il sort.)

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