SCÈNE IV
Entre LE COMTE.
le comte, à doña Ana. — La licence se fait tant attentendre, que je m'en passe et viens vous voir. . dona ana. — Comte, mon seigneur, comment justifie-
1 . Voilà encore le style alambiqué et assez peu intelligible que Gongora avait enseigné aux courtisans de Philippe IV.
2. On conçoit la reconnaissance de don Juan; mais la détermination de doña Ana serait moins facile à entendre sans la scène qui suit.
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LA DEMOISELLE SERVANTE
rez-vous une si longue absence?... Approche un siège, Isabelle.
don juan. — Tout à l'heure, on me faisait une querelle à propos de cette absence.
le comte, apercevant doña Maria. — La charmante fille! et toute nouvelle ici, car je ne me rappelle pas l'avoir déjà vue.
dona ana. — Visage charmant , taille élégante. N'estelle pas à ravir?
le comte. — Si, pardieu!
dona ana. — Je suis charmée qu'elle vous plaise. C'est la dame des pensées de don Juan.
le comte. — Si l'esprit répond à l'extérieur, mon cousin est tout excusé. Je voudrais la voir plus à l'aise. — Veuillez avancer señora. — D'où êtes-vous?
dona maria. — Je l'ignore vraiment; il y a si longtemps que je ne suis plus moi-même.
le comte. — H y a chez cette fille telles qualités, qui, jointes à la noblesse, à la grâce de sa personne, pourraient, ailleurs que chez vous, exciter l'envie, la jalousie de plus d'une. Mon cousin est si original, que, par genre, il a établi les préférences de son goût sur de si bas fondements.
Martin. — C'est à moi qu'il appartient de répondre. Qu'on daigne me pardonner, si, pour l'honneur du plumeau, pour la défense du lavoir, de la cruche et du savon, je me hasarde à dire qu'il y a plus de quatre basquines, j'entends de ces basquines à broderies d'or, qui dissimulent plus d'un défaut1.
dona ana. — Martin est sur le point d'épouser ma Leonor, et il est piqué, sans doute, de voir Votre Seigneurie se railler de don Juan 2.
don juan. — Haro, sur le pauvre don Juan !
4. Voilà encore un de ces mots qu'on ne s'attend pas à trouver dans la comédie de Lope, réputée si •superficielle.. La portee de cette scène charmante mérite d'être étudiée.
2. Ironie profonde, vengeance féminine. Humilier à la fois sa rivale et son amant, et par une autre bouclie que la sienne. Doña Maria va se relever.
le comte. — Je suis charmé de ce mariage : serez-vous par hasard la marraine? En ce cas, je veux être le parrain.
dona ana. — Non, seigneur; la marraine est Isabelle. Il y a déjà longtemps, je crois, quelle et Leonor sont liées.
le comte. — Le droit d'être parrain appartient à don Juan.
don juan. — Assez; car vous voilà tons ligués contre moi. Mais, qu'à cela ne tienne; oui, j'accepte d'être parrain.
le comte. — Et la marraine, pourquoi ce silence?
dona maria.— Seigneur, un petit entendement est facile à se troubler, surtout en présence de tant de gens et de tant d'esprit. Une paysanne de chez nous portait un jour un petit garçon sur sa bête, et, sáuf votre respect, elle montait son âne à poil. Descends donc, lui répétait la mère, tu charges trop ce pauvre animal; et elle le poussait de façon que finalement l'enfant tomba par terre. — Gomment as-tu fait pour tomber? lui demanda la villageoise; l'enfant s'excusa en disant : « Ma mère, c'est l'âne qui a fait le reste. » C'est ainsi qu'en oyant parler des seigneurs de tant d'esprit, je replie mon entendement en moi-même, à ce point que me voilà à terre avec mon silence.
martin, à part. — Bien répondu , comme ils l'ont mérité.
dona maria. — Le comte a beaucoup d'esprit et la señora doña Ana est un ange; que puis-je articuler, moi, qui ne soit pure ignorance?
dona ana. — Il suffit : maintenant, seigneur comte , parlons de votre absence depuis quelques jours; vous m'oubliez, ce me semble, et je me plains de vous à votre ancien amour.
le comte. — Je vous certifie que les affaires m'ont retenu. Il s'agit d'un fait extraordinaire : à Ronda, une dame, née Guzman et Porto-Carrero, dont le père est parent du duc de Medina-Celi, a tué un gentilhomme qui était son amant.
LA DEMOISELLE SERVANTE
dona ana. — A quel propos? par jalousie?
le comte. — Pour venger son père d'un soufflet, le vieillard n'étant plus d'âge à tenir une épée.
dona ana. — Vaillante personne Í
don juan. — C'est un trait magnifique, et pour voir cette dame, je donnerais tout ce queje possède1.
dona maria, à part. — Quel trouble est le mien! j'ai peine à dissimuler ce que j'éprouve.
le comte. — Enfin, l'affaire est arrangée, un grand nombre de personnages nobles s'étanl interposés entre les deux familles. Le duc, dont je suis aussi le parent, m'a écrit pour tâcher d'obtenir la grâce du roi, et le roi, madame, l'a accordée aujourd'hui. Je suis même chargé de faire la recherche de cette dame, supposé qu'elle se trouve parmi tant d'étrangers à qui cette capitale sert journellement de refuge. Voyez si je mérite d'être excusé. Et làdessus, je prends congé de vous, mais je reviendrai vous voir ce soir, si toutefois vous le permettez, madame.
dona ana. — Allez avec Dieu, et revenez ce soir.
le comte. — Je reviendrai, divine enchanteresse. [A don Juan.) Demeurez près de votre Isabelle; moi, je vais rejoindre ma voiture.
(Sortent le comte, doña Ana et leur suite.)