DONA ANA, DON JUAN
don juan. — A mes yeux, votre persistance tient plus du caprice que de l'amour.
dona ana. — Et qui donc pourrait sans amour souifrir tant d'indignité?
don juan. — Il n'y a aucune indignité dans la circonstance qui m'impose de ne pas aimer ce qui doit appartenir au comte.
(Le comte, dans une cachette, d'où il écoute sans être vu.)
le comte, à part. — Je suis en proie à une jalousie ri-
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dicule que m'inspirent un parent, faux ami, et une femme ingrate.
don juan. — Supposé que vous ne fussiez pas aimée du comte, c'est mille âmes que vous auraient livrées mes yeux.
dona ana. — Ah! malédiction sur le comte! Amen.
le comte, à part. — Don Juan lui montre son dédain, et c'est elle qui le sollicite.
dona ana. — Il est une loi de l'amour écrite en lettres d'or sur le marbre : roi absolu, il n'est pas de trahison qu'il n'autorise. — J'ajoute qu'ici il n'y a pas trahison, car jamais je n'ai aimé le comte.
le comte, à part. — Par sa réponse, je vais connaître ses véritables sentiments.
don juan. — Il n'est pas de folle passion qui puisse servir d'excuse à la trahison d'un ami. La vertu consiste à résister à l'amour, à réfréner l'appétit. Oui, sans doute, je vous aurais épousée, si cela m'eût été possible.
dona ana. — Mais si le comte se désistait, si lui-même vous le demandait?...
don juan. — Pas de difficulté, alors; mais vous pouvez être sûre qu'il ne le demandera pas. Ainsi , adieu; je ne veux être pour un si grand seigneur une cause ni de chagrins ni de soupçons.
le comte, se montrant. — Arrête !
don juan. — Si, comme je le crois, vous avez pu entendre mes paroles, j'espère que vous serez satisfait de ma fidélité.
le comte. — Je suis fixé , maintenant; et si, par affection pour vous, mon amour n'a plus que des dédains pour doña Ana, vous êtes mon excuse, et ma mauvaise chance aussi. Elle prétend avoir de moi l'assurance que je vous demanderai de l'épouser : elle a raison, et vous le ferez, car je vous en donne le commandement. Si j'avais su. quand je la vis, que vous étiez aimé d'elle a ce point, je me serais contenu. Après tout, c'est une aberration de son esprit qui,- avec tant de lumières, n'a pas su choisir le meilleur.
don juan. — Vous imitez la générosité d'Alexandre, en
JOURNEE lit, SCÈNE VIIL
me cédant ce que vous aimez1; cependant, je suis différent d'Apelles en ce que je ne suis point amoureux, et vous ne pouvez exiger que je sois ce que je n'ai pas été. D'ailleurs, cet impossible pût-il se réaliser, je ne consentirais pas à aimer une femme qui vous abandonne pour moi.
dona ana. — Pas si vite, pas si vite, je vous prie. Je ne dépends pas tellement du comte qu'il puisse disposer de moi, ni tellement de don Juan que je sois moins satisfaite aujourd'hui qu'hier. Libre, je me rends à moi-même, et il ne dépend que de moi de donner à un homme de marque une femme accompagnée de cent mille ducats, sans beaupère ni beau-frère, ce qui vaut pour le moins autant.