‹ Œuvres dramatiquesChapitre 202 sur 290 · SCÈNE YÍI · texte numérisé non relu

SCÈNE YÍI

Entre DONA MARIA en toilette très-élégante, tenant LEONOR /wr la main en qualité de marraine; MARTIN , PEDRO, LORENZO, BERNAL, et autres laquais en habits de gala; femmes de la noce, musiciens.

les musiciens chantent.

En la ville de Madrid

Se marient Leonor et Martin.

Il y a courses de taureaux et jeux de bagues.

martin. — Je n'aime pas cette devise pour un nouveau marié.

pedro. — En quoi vous déplaît cette chanson?

martin. — Parler de courses de taureaux à mon mariage, me paraît ressembler à ces gens qui font des pronostics pour la nouvelle année deux mois avant qu'elle n'arrive.

le comte. — La mariée est fort jolie; mais en voyant

h. Apelles, faisant le portrait de Campaspe, célèbre maîtresse d'Alexandre le Grand, en devint si éperdivment amoureux, qu'Alexandre, renonçant à son affection, lui permit de l'épouser.

LA DEMOISELLE SERVANTE

la gravité, la tenue d'Isabelle, qui rie la connaîtrait pas la prendrait pour une femme comme il faut.

dona ana. — On peut juger d'après cela toute l'importance de la toilette, et combien la richesse donne d'avantages.

le comte. — Voyez don Juan comme il est absorbé.

dona ana. — Avec quelle admiration il la contemple!

le comte. — Sur ma foi, je l'excuse de lui avoir voué estime et affection. Cette gravité d'emprunt paraît si véritable, que, si je ne la connaissais pas, si je ne savais sa basse extraction, j'aurais la plus haute idée de cet aspect si noble.

don juan, à lui-même. — Amour, si dans cette femme ne réside pas la noblesse, le sang, la qualité, qui se révèlent dans son extérieur, que signifie alors cette aberration de la nature, qui, pouvant placer une âme si illustre, si belle, en un vase de cristal, garni d'or et de pierreries, l'a mise dans un vase d'argile? Ma passion égale mon incertitude; doña Ana est jalouse, le comte en suspens, dérobant à peine à sa gravité quelques mots. Elle part demain, et me remet des diamants pour les vendre. Quel rapport y a-t-il entre des diamants et cette abjection simulée? Amour, faut-il queje demeure ainsi privé d'âme et sans elle? Mon esprit n'imaginera rien? Ne peut-on des incertitudes du doute, des mensonges mal assurés, tirer des vérités certaines? Eh bien! non, Isabelle ne partira pas avant qu'on n'ait éclairci si cet extérieur si grave ne dissimule pas une âme inconnue. [Haut.) Comte, le pouvoir le plus élevé que reconnaisse la terre, c'est l'amour; il règne, il tient le sceptre; il a la couronne et la majesté du plus grand roi du monde. C'est ce que racontent toutes les histoires, ce qu'affirment tous les philosophes, ce que montrent tous les exemples. Si donc cela n'est nié de personne, à personne il ne doit sembler étonnant que je me marie par amour, que je me perde par amour, puisque le monde entier reconnaît que l'amour est une passion invincible. Je ne suis pas de marbre, et j'ai d'ailleurs perdu tout gouvernement de moi-même. D'Isabelle dépendent mes sentiments comme ma volonté, voilà ce que je dé-

clare en public; aussi je ne pense fpas que nul prétende s'opposer à mon mariage, car aujourd'hui je me marie avec elle. Soyez témoins que je lui donne ma main.

le comte. — Que signifie ce langage insensé?

dona ana. — Don Juan a perdu la raison.

le comte. — Vive Dieu! si vous parlez sérieusement, je vous ôterai la vie, avant de consentir à une telle bassesse! Holà, laquais, que l'on chasse cette entrepreneuse de maléfices, qu'on la tue!

don juan, aux serviteurs. — Que nul de vous ne s'en avise, misérables, ou cette épée...

le comte. — Un homme comme vous, prétendre déshonorer sa famille !

don juan. — Hélas! la bassesse de sa naissance est avérée, puisqu'elle garde le silence en un tel moment! Il n'est pas possible qu'elle soit autre que ce qu'elle paraît.

le comte. — Le fou! Abandonner une femme riche de cent mille ducats, que j'aurais épousée, moi, si j'eusse été aimé d'elle !

dona maria. — Tout doux , comte!... Mais, quoiqu'il m'en coûte, vous me forcez de parler...

don juan, à part. — Dieux! si quelque heureuse explication...

dona maria, au comte. — La noce n'est pas aussi avancée que vous le croyez, monsieur; car il y manque mon consentement. Pour être digne de don Juan, suffirait-il que je fusse votre parente, et parente du duc de Medina?

le comte. — Sans doute, si c'était vrai.

dona maria. — Quel est le nom de cette dame de Ronda qui, pour venger son père, a tué un gentilhomme, — dont on vous a chargé d'obtenir la grâce, et que vous cherchez en ce moment?

le comte. — Doña Maria, qui mérite le respect de toutes les histoires qui célèbrent la vertu féminine.

dona maria. — Eh bien! je suis doña Maria. Pour dissimuler ma qualité, j'ai...

don juan. — Pas un mot de plus. Nous sommes entourés de gens simples qui, un jour de mariage, ne se reposent qu'à minuit. Donne-moi la main, que je t'embrasse.

LA DEMOISELLE SERVANTE

martin. — Leonor, nous sommes effacés; ce sont nos parrains qui deviennent les mariés.

dona ana. — Il est juste alors que le comte et doña Ana vous en servent.

le comte. — Ici se termine la comédie. Si l'auteur perdait son procès, il en appellerait au nombre de quinze cents! Quinze cents! c'est le nombre de pièces qu'il a composées. Il est bien digne de votre indulgence.

FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIERE JOURNÉE

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