AIMER
SANS SAVOIR QUI
NOTICE
SUR
AIMER SANS SAVOIR QUI
Quelle fertilité d'imagination que celle de Lope de Vega ! Quelle fécondité inépuisable à inventer des fables, des intrigues nouvelles, à broder sans fin sur ce thème d'infinie prédilection, l'Espagne de Philippe III, encore debout et puissante, ses habitudes pittoresques, sa vie aventureuse, ses mœurs toutes de péril et de hasard! Je faisais observer de la Moza de Cántaro, que cette charmante comédie n'a jamais disparu de l'affiche , tant elle garde l'empreinte de la nationalité espagnole ; que dirai-je de celle-ci , médaille vivante de l'époque , et qui serait consultée avec tant de fruit par l'historien , car le caractère principal, saillant, d'Aimer sans savoir qui, est de reproduire avec une fidélité passionnée, cet esprit de chevalerie qui est le fond du caractère espagnol, et qui se traduit par cette magnanimité de sentiments, par cette facilité à mettre l'épée à la main, par ces stations nocturnes sous le balcon des dames. Nuit et amour, mystère et danger : il y a là telles scènes qui devaient faire tressaillir d'aise les seigneurs qui remplissaient Ies aposentos, car ce sont les mœurs de la haute société que s'attache toujours à reproduire la comédie de cape et d'épée. Je me hâte d'ajouter que ces scènes pleines de générosité et de grandeur d'âme ne font pas moins d'honneur à l'auteur qu'au public épris de ces dévouements extraordinaires , qui mettait son plaisir à les écouter.
Aimer sans savoir qui abonde donc en détails caractéristiques et h. 27
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pittoresques. Quant à l'esprit proprement dit, il est véritablement répandu à profusion dans cette comédie : et le rôle du valet andalous, Citron , n'est pas inférieur, c'est beaucoup dire , au valet Beltran de VEau ferrée de Madrid.
Mais h côté de ce don des saillies brillantes, ce qui me charme aussi beaucoup dans cette comédie, et en général dans le théâtre de Lope, c'est son talent à peindre la nature. Comme tous les grands poètes. Lope réunit dans ses productions les deux mondes, le monde physique et le monde moral. Ses tableaux ne sont pas des abstractions : ils sont la réalité même. Comme Sophocle dans VOEdipe ù Colone, dans Phi- ¡octMe. Lope à l'art de peindre en quelques traits à l'imagination, nonseulement la scène de l'action, mais le paysage même où elle se meut. C'est un des grands charmes de ses comédies , et en particulier d'Aimer sans, savoir qui. J'ai vu, il y a quelques années, j'ai étudié Tolède, cette ville-musée, qui résume seule par ses monuments, et les souvenirs attachés à ces monuments, l'histoire entière de l'Espagne, depuis Wamba jusqu'à Philippe IV. Or, la poésie de Lope l'a fait se dresser vivante âmes yeux. Dès le début, je retrouve son horizon, les liantes collines du sud, peuplées de maisons de plaisance, les Cigarrales dont le pied est baigné par le Tage. La magnifique cathédrale la Santa Iglesia ne pouvait être oubliée : c'est dans la cathédrale même, à l'issue de la messe, que naît l'action. Lope me conduit ensuite du pont de Saint-Martin, qui eut. son rôle dans la lutte de Pierre le Cruel et d'Henri de Transtamare, à la porte de Visagra, par où tit son entrée triomphale le conquérant de Tolède sur les Arabes . Alphonse VI, le 25 mai de l'an 1085. J'erre ensuiieavec don l ouis et don Juan à travers le dédale étroit des rues mauresques, pour me rendre du Zocodover à l'Alcazar, et arriver ainsi à la maison aux grands balcons qu'habitent don Fernand et sa sœur Leonarda.
Cette absence de la nature, ce défaut de paysage, forme un vide sensible dans nos chefs-d'œuvre dramatiques. Homère ne manque jamais à ces descriptions, non plus qu'Euripide et Sophocle :
Bri ¿N'áxe'(ov 7TapàôIva TrcXuQXoioêoio GaXáaor,;.
Je vois lamer, ses bords, et la nature de ses bords, le BaMe amoncelé ; j'entends la vague qui brise. Dans Cinna, dans Britmintcus, dans Mithridate, le lieu de l'action est des plus vagues, le paysage nul ou des plus indécis. La scène se passe non pas sur la terre, dans tel ou
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tel lieu, mais dans l'esprit, et en quelque sorte dans l'abstraction où forcément le poëte a conçu son œuvre. Le voile est un instant soulevé dans le Cid :
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin, avec le jour, nous fit voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous, etc.
(Acte IV, se. m.)
Et quand Racine fait dire à Arcas, dans Iphigénie :
Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.
il s'inspire d'Euripide, comme Fénelon d'Homère. Mais on sent bien que Racine ne connaissait que par le grec le paysage qu'il décrit. Euripide, enfant d'Athènes, qui a erré sur les bords du golfe de Salamine, fait dire à Agamemnon avec plus de précision et de vérité : « On n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; les vents se taisent sur l'Euripe, »
Mais je ne m'aperçois pas qu'en signalant ce côté particulièrement intéressant du talent de Lope de Vega, et qu'en louant son art plus complet à l'égard de la nationalité et du sentiment de la nature, je néglige de donner, selon mon usage, au lecteur une idée de la pièce qui va suivre.
Voici le sujet; il est des plus romanesques. Mais nous le savons (voyez Y Introduction) : ce que l'Espagnol du seizième siècle allait chercher au théâtre, ce n'était pas la réalité de la vie, mais le roman.
Deux cavaliers, deux rivaux, don Pedro et don Fernand, ont mis l'épée à la main, hors des portes de Tolède, pour vider une querelle. Ils sont rencontrés, au moment où ils croisent l'épée, par don Juan qui arrive lui-même de Séville. Celui-ci s'empresse de mettre pied à terre pour les séparer; mais il arrive trop tard. Blessé à mort, don Pedro vient de tomber. Don Fernand profite du premier moment de trouble, enfourche la mule du Sévillan et s'esquive. La justice arrive et s'empare de don Juan comme étant le meurtrier. Il est conduit avec son valet dans la prison de Tolède.
Don Fernand, rentré sans encombre chez lui, raconte à sa sœur sa mésaventure. Il a vu conduire en prison l'étranger. Il voudrait adoucir son sort jusqu'au moment où il pourra être délivré; mais il ne peut se trahir. Leonarda entre dans la pensée de son frère, et lui propose d'envoyer au prisonnier de l'argent par sa suivante, en expli-
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quant cet envoi par l'intérêt soudain que lui aura inspiré la vue de l'étranger.
Inès, la suivante, remplit avec finesse sa mission. Don Juan est au comble de la surprise et de la joie. Né en Andalousie, caractère enthousiaste et exalté, il est déjà épris de sa mystérieuse inconnue.
Celle-ci s'enflamme de son côté sur le rapport d'Inès. Elle trouve moyen de faire remettre au beau prisonnier son portrait, dont la vue ne fait que redoubler la passion naissante de celui-ci.
Cependant don Juan qui, malgré ces adoucissements, ne goûte guère le séjour de la prison, a fait prévenir don Louis de Ribera, noble seigneur très en crédit et l'ami de sa famille. Celui-ci accourt. Don Juan s'explique, proteste de son innocence. Il sera bientôt délivré.
Deux femmes se présentent voilées : c'est doña Leonarda et Inès. Suit une scène ravissante de grâce et de poésie, quand don Juan, soulevant de sa main le voile de Leonarda, voit se réaliser tous ses rêves à l'aspect de son admirable beauté. Après que les deux amants ont donné cours à l'expression éloquente de leurs sentiments. Leonarda consent à recevoir don Juan, la nuit prochaine à la grille de sa fenêtre.
Survient alors don Louis qui apporte l'ordre de mise en liberté, et qui offre à don Juan un divertissement pour le soir, destiné à lui faire oublier ses peines. Il s'agit d'une sérénade sous le balcon de sa belle qui n'est autre que Leonarda. Le public espagnol se plaisait dans ces imbroglios romanesques où Lope fait toujours briller son inépuisable facilité d'invention.
Don Juan étant délivré de prison par l'influence de don Louis de Ribera, don Fernand, qui ignore combien le jeu est devenu sérieux, s'empare de lui, et, dans sa vive reconnaissance, prétend le garder dans sa maison autant de jours que don Juan en a passé pour lui on prison. Don Louis, charmé de cette circonstance, prie don Juan d'intercéder en sa faveur auprès de Leonarda. On voit l'intérêt tout à fait dramatique de la situation de don Juan partagé entre L'amour et la reconnaissance.
Après une scène d'explications entre lui et Leonarda, il se résoui noblement à n'écouter que la voix de la reconnaissance qui le lie à don Louis de Ribera, et part pour Madrid, malgré les supplications de sa maîtresse, et sans même prendre congé de don Fernand.
Leonarda informe don Louis de la noble conduite de son rival, et lui déclare que, son cœur n'étant plus libre, elle ne sera jamais à lui.
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Touché de tant de grandeur d'âme, don Louis, non moins généreux, court après le fugitif, et le ramène à Tolède, auprès de don Fernand et de Leonarda, dont il devient l'époux.
Tel est le sujet de la comédie Aimer sans savoir qui, assurément une des plus originales, des plus vives, et des plus spirituelles de Lope de Vega.