SCÈNE XIY
DON JUAN, CITRON
don juan, considérant le portrait. — Quels traits charmants !
citron. — Délicieux.
don juan. — Il n'y a pas ici de sourcils verts ou bleus, ni de cheveux postiches. — La jolie bouche I
citron. — Du pur corail. Mais, je vous l'ai dit, je soupçonne là-dessous quelque piège.
don juan. — Des pièges ? Non. — Je meurs... je... il. 29
AIMER SANS SAVOIR QUI
citron. — Sans l'avoir vue?
don juan. — Oui, et pourquoi pas ?
citron. — Les philosophes prononcent qu'on ne saurail aimer ce qu'on ne connaît pas.
don juan. — As-tu jamais vu une montagne d'or? citron. — Non, monsieur.
don juan. — Eh bien, je vais te prouver que tu pourrais l'aimer.
citron. — Gomment cela?
don juan. — En pensant à une de ces montagnes que tu as traversées, ensuite à l'or que tu as va, et, en formant dans ton esprit l'idée d'une montagne d'or. De même en rassemblant les deux idées de femme et de beauté, j'arrive à imaginer l'ange que j'adore.
(Entre don Fernand.)
don fernand. — Je me reprocherais, seigneur Don Juan, de passer dans le voisinage sans entrer vous voir. Comment vous trouvez-vous dans cette prison?
don juan. — Bien, puisqu'elle me fournit l'occasion de vous voir.
don fernand. — Avez-vous besoin de quelque chose?
don juan. — Nullement; car le ciel est venu à mon aide par l'entremise d'un ange qui m'a vu passer, tandis qu'on me menait en prison.
don fernand. — Vous a-t-elle fait quelque régal?
don juan. — Et de plus, elle m'a envoyé deux cents écus.
don fernand. — Fameux!
don juan. — La faveur me paraît singulière, et je suis en proie à mille vagues désirs.
don fernand. — Sans l'avoir vue?
don juan. — J'ai son portrait.
don fernand. — Voyons.
don juan. — Très-volontiers. Vous pourrez me dire qui elle est. {Donnant le portrait.) Voici. — Vous semblez interdit?
don fernand, d'une voix altérée. — Je ne connais pas cette dame.
citron. — Qu'est-ce que je disais?
don juan. — Les écus, au moins, sont une réalité. don fernand. — Adieu, je cours vous faire préparer un appartement.
(Il sort.)
don juan. — Y comprends-tu quelque chose, Citron? citron. — Vous aurez fait quelque sottise. don juan. — En quoi?
citron. — En montrant le portrait.
don juan. — Il a changé de visage.
citron. — Je parierais que c'est sa femme. don juan. — Maintenant qu'il l'a vu, il n'y a pas de remède.
citron. — Pourquoi tant vous presser de le montrer?
don juan. — Les ennuis viennent toujours vite.
citron. — Après tout, s'il le prend mal, nous dirons que c'est lui qui a tué ce gentilhomme.
don juan. — Je souffre, en songeant à la femme.
citron. — Et moi, en pensant à Inès. Je perds une soubrette en chair et en os, sans mélange de ruses et de portraits.
fin de la première journée.
DEUXIÈME JOURNÉE