SCÈNE XIII
DON JUAN, CITRON
citron. — Il me tardait qu'il partît.
don juan. — Pourquoi?
citron. — Encore une bonne fortune, Inès est là. don juan. — Bravo !
\ . Nouvel exemple de cette détestable habitude du ctrttisme qui s'était emparée de la cour.
(Entre Inès.)
citron. — Entrez, fleur de l'univers '.
inès, à don Juan. — Ce sera pour baiser vos pieds.
don juan. — Qu'est-ce à dire, mes pieds? Viens dans mes bras, sur mon cœur, dans mon âme !
inès. — Doucement, monseigneur, car je risquerais d'accrocher à vos boutons le ruban de ce portrait que j'allais porter chez le joaillier.
don juan. — Un portrait ! Comment? De qui? Voyons!
tnès. — D'une personne qui, pour le moins, vous aime de toute son âme.
don juan. — De votre maîtresse ?
inès. — Vous êtes, je crois, sorcier.
don juan. — Moi?
inès. — Vous. — Vous l'avez' rendue folle.
don juan. — Voyons, voyons !
inès. — Non pas; vous reconnaîtriez l'original.
donjuán. — Eh! comment le pourrais-je, moi qui de ma vie n'ai mis le pied à Tolède? Voici, pour mon malheur, la première maison où je suis entré. En fait de dames, je n'ai vu que les forçats qui peuplent cette image de l'enfer; en fait de jupes, des fers; au lieu de doux propos, des querelles; en fait d'ambre, l'odeur des cachots, et des jurements au lieu de déclarations d'amour.
inès. — Je ne dis pas non, mais je suis pressée... le temps de regarder, et je pars. Je passais tout près d'ici, et il y aurait eu cruauté à ne pas vous voir.
don juan, considérant le portrait. — Vit-on jamais beauté pareille? Il y a donc sur la terre un ange avec un pareil visage !...
citron. — Montrez voir. {Regardant le portrait.) Oui, on ne lui donnerait guère plus de quarante a quarantecinq ans.
inès. — Par exemple ! Elle n'a pas même quinze ans accomplis !
h . Flor del mundo. C'est le style andalou. On voit dans les métaphores naturelles à cette race un héritage du sang arabe. Les Arabes ont, en effet, occupé en masse l'Andalousie pendant huit siècles , de 71 1 a. la prise de Grenade, en 1490.
citron. — Oh f qui me donnera ce bel ange !
inès. — Je tarde beaucoup, seigneur don Juan. Rendezmoi cette image.
don juan. — Pour cela non, mon cœur.
inès. — Gomment, non? Agir ainsi, vous?...
don juan. — Laissez-moi ce portrait. Je le ferai raccommoder par un joaillier qui se trouve précisément parmi les hôtes de cette prison.
inès. — Eh ! ne voyez-vous pas que si je reviens sans l'avoir...
don juan. — Bien, bien... vous direz que je l'ai gardé.
inès. — Allons, par intérêt pour vous, je vais m'exposer au danger de déplaire à ma maîtresse... mais il est entendu que je ne vous laisse ce portrait que pour aujourd'hui.
don juan. — Je vous promets de le rendre demain. inès. — Bien sûr?
citron. — J'en réponds.
inès. — Eh bien, adieu.
don juan. — Dites à la maîtresse de ce portrait que je lui appartiens pour la vie.
citron, à Inès. — Et moi, que suis-je?
inès. — Si nous faisons une paire d'amis, tu seras un Citron d'amour, qu'aigrira la jalousie.
citron. — Ventrebleu !
inès, se sauvant. — Quel grand vaurien Í