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SCÈNE III

Entrent LEONARDA et INÈS, voilées de leurs mantilles.

leonarda, à part. — Qu'il est beau! quelle tournure charmante !

inès, à part, à sa maîtresse. — Fort bel homme, sur ma foi!

leonarda, à don Juan. — J'ai un mot à vous dire. don juan. — Trop heureux de l'entendre d'une telle bouche!

leonarda. — N'allez pas si vite, car, cette bouche, vous ne la voyez pas.

don juan. — Pardonnez à mon trouble; c'est que mon cœur me dit que vous venez me donner la mort.

leonarda. — Vous êtes don Juan d'Aguilar?

citron. — Oui, ma reine; et moi, on m'appelle Citron.

LEONARDA. — Citron?

citron. — Confit, pour vous servir.

inès. — Qu'il a d'esprit!

citron. — J'ai été élevé sur la plage; je suis un poisson de San Lucar \

inès. — Ce n'est pas vous qui perdrez la tête.

don juan, à Leonarda. — Eh quoi! madame, vous ne dites rien?

leonarda. — C'est que, moi aussi, je suis troublée. Vous me faites l'effet du soleil2. Inès m'avait beaucoup vanté votre personne.

citron. — Inès, amazone guerrière, nymphe du Tage

1 . Pur andalou, par conséquent. San Lucar de Barrameda, sur la rive gauche du Guadalquivir, à son embouchure. C'est là que s'embarqua, en 4519, Fernand de Magellan, pour son voyage autour du monde.

2. Nous traduisons littéralement, pour conserver à l'espagnol son caractère.

AIMER SANS SAVOIR QUI

aux flots d'or, viens ici un peu, et relève le baldaquin de ton visage. Laisse-les deviser en paix.

don juan. — Pourquoi, madame, dérober sous le nuage de cette mantille le soleil de votre visage ? Un tissu si fin ne saurait le protéger. Mais vous êtes de la nature de la foudre qui renverse ce qui est fort et pardonne à ce qui est faible. Ayant résolu ma mort, vous traversez, sans l'endommager, ce tissu délicat, et vous embrasez mon cœur. Un soleil unique me met en feu1, et vous avez compris qu'il n'en fallait pas davantage, car si vous en découvriez deux, je serais réduit en cendres. Mais, dussé-je périr, je ne vous en supplie pas moins de les dévoiler, pour que vous soyieztémoin de leur puissance. Faites aussi que je voie cette bo'uche qui va décider de mon sort. Daignez l'ouvrir pour que dans mon esprit ne puisse s'élever de doutes; car, si le nacre est tenu fermé, comment savoir s'il produit des perles?

leonarda. — Don Juan, je ne vous ai pas dit la vérité en vous écrivant que je vous avais vu. Je vous vois ici pour la première fois, ce qui ne m'a pas empêché de vous aimer. La renommée, la description de deux personnes, ont fait de vous un portrait qui m'a privé de mon libre arbitre. J'avais conçu de vous la plus haute idée; mais, je l'avoue, ce que je vois surpasse ce que j'avais imaginé. Oui, depuis que je vous vois, que je vous parle, vous surpassez mon imagination. Je ressemble à ces peintres sans talent dont les portraits sont au-dessous de l'original. La garantie d'une dette, tant qu'elle n'est pas signée, peut être regardée comme nulle. Les lettres que vous avez reçues emportaient sans doute une obligation. Cette obligation, maintenant que je vous ai vu, que je vous ai parlé, je veux qu'elle devienne une vérité.

don juan. — Eh bien, madame, je ne vous demande qu'une seule grâce, c'est de vous déeouvrir.

leonarda. — En ce moment, c'est impossible; mais je vous donne ma parole que ce sera bientôt.

4. Leonarda a découvert un de ses yeux, selon un jeu de 1» tnantille fort coquet et fort en usage

don juan. — Personne ne pourrait croire à tant de cruauté, madame. Se peut-il que votre amour me refuse toute consolation? On voit bien que vous êtes le ciel, car j'ai à vous croire de foi. Mais on m'a accordé la permission de sorlir cette nuit : pourrai-je vous voir chez vous?

leonarda. — Volontiers, si vous venez sous un déguisement me parler à la grille.

don juan. — Et ne pourrai-je entrer?

leonarda. — Non; c'est impossible.

don juan. — Au moins faut-il m'indiquer la maison.

leonarda, à part. — Quelle folie l'amour me conseille! (Haut.) Près de Saint-Michel-le-Haut, la maison aux grands balcons. On y cause mieux, et avec moins d'inquiétude.

don juan. — Vous mettrez un mouchoir1?

leonarda. — Volontiers.

don juan. — Un mot encore... J'allais oublier quelque chose qui cependant me préoccupe beaucoup.

leonarda. — Et moi aussi, j'oubliais quelque chose.

don juan. — Connaissez-vous un certain don Fernand de Saavedra?

leonarda. — Moi? Non.

don juan. — Ne l'avez-vous pas entendu quelquefois nommer?

leonarda. — Moi?... Vous avez l'air de me croire une personne très-libre.

don juan. — Non pas; mais je craignais que vous ne fussiez mariée.

leonarda. — Ce sera le jour où Dieu exaucera mes vœux. Jusqu'à présent je n'ai pas de maître... Je me trompe, car vous êtes le mien, et je m'assure que vous consentirez à l'être, quand vous saurez qui je suis. En attendant, prenez cette chaîne... C'est là ce que j'oubliais.

don juan. — Vous ajoutez une chaîne à celle qui déjà me rendait votre esclave. Mais il n'en est pas besoin. Reprenez-ia, mon bien, et accordez à mon amour une autre faveur qui me sera plus précieuse encore.

leonarda. — Laquelle?

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