‹ Œuvres dramatiquesChapitre 223 sur 290 · SCÈNE II DON JUAN„ CITRON · texte numérisé non relu

SCÈNE II DON JUAN„ CITRON

citron. — Depuis que vous êtes si lié avec le fils du corrégidor, il me semble, seigneur don Juan, que vous êtes de meilleure humeur. Que devient cette estimable vieille, qui se moque de vous avec son prétendu portrait?

don juan. — Mon âme persiste à croire, et regarde tes doutes comme une injure. Ce portrait annonce une personne qui n'a pas môme tout a fait quinze ans.

citron. — S'il en est ainsi, et si l'on s'en réfère au proverbe qui dit, \ que les jeunes filles sentent le nid, » vous avez rencontré la saison la plus favorable aux amours. Elle ne doit pas être non plus la femme de votre ami don Fernand; car, à quinze ans, elle ne saurait être mariée et libre.

don juan. — C'est possible... mais le fait est que je me meurs, et sans remède.

citron. — Quelle étrange lubie! On va aimer maintenant ce qu'on ne connaît pas?

don juan. — Je ne puis m'en défendre.

citron. — Mais on n'a jamais vu aimer sons mvoir qui?...

don juan. — C'est précisément ce qu'elle m'écrit.

citron. — A combien se montent ses lettres maintenant?

don juan. — A vingt.

citron. — Et elle persiste à ne dire ni son nom ni sa demeure?

don juan. — Si c'était un ami qui me contât qu'il aime sans savoir qui, je le tiendrais certainement pour fou. citron. — Quelqu'un voyant pleurer un Portugais, lui

\. Sonnet.

en demanda le motif. Il répondit que c'était une affaire de sentiment, et qu'il était amoureux. Pour consoler son chagrin, on lui demanda de qui? Il répondit: « De personne, je pleure simplement d'amour1. ». Vous ressemblez à ce Portugais; allons, baignez-vous de larmes, sans savoir pourquoi ni pour qui.

don juan. — Les expressions qu'emploie cette femme dans ses charmants billets, ce mélange de gravité et de tendresse, sont autant de flèches qui me vont droit au cœur.

citron. — Bon! vous ressemblez à ces coqs d'Inde que l'on met entre deux papiers2 pour les faire rôtir... Cette aimable jouvencelle s'exerce à la galanterie avec un prisonnier, évidemment avec l'assurance qu'il ne compromettra ni sa réputation ni son honneur. C'est ainsi que les barbiers font leur apprentissage sur les moines. Et ce portrait qu'elle vous envoie est une ruse de chasseur, pour vous pincer plus facilement, si elle vient ensuite à vous rencontrer.

don juan. — Il n'y a ici ni ruse ni artifice. J'ai reçu d'elle tant de régals, queje ne saurais jamais m'acquitter. citron. — Enfin, qu'est-ce que cela signifie? don juan. — Le sais-je moi?

citron. — Eh bien, soitî je lui permets de ne pas se laisser voir, pourvu qu'elle continue à nous envoyer de l'argent.

don juan. — Recevoir de l'argent d'une femme n'est pas le fait d'un homme qui se respecte.

citron. — Et elles, se gênent-elles pour en recevoir?

don juan. — Nous sommes nés pour les servir.

citron. — Puisque, en effet, elles ont été primitivement formées de la côte que nous fournîmes, et ce n'était pas la plus petite, il est donc tout simple que celui qui a donné

1 . Ces plaisanteries sur les Portugais étaient toujours bien accueillies du parterre.

%i Jeu de mots sur papelià, qui signifie à la fois « papier » et « billets doux. »

456 è AIMER SANS SAVOIR QUI.

la côte donne de quoi l'entretenir l. L/exemple d'Adam a justifié mille maris.

don juan. — Comment cela?

citron. — Eve ne lui donna-t-elle point pour nos péchés le triste morceau que vous savez?

don juan. — Sans doute elle Ta donné.

citron. — Et qui le lui avait donné, à elle? don juan. — Le serpent.

citron. — Dites plutôt le diable, lequel prit cette forme pour la mieux tromper. Ainsi, quand une femme donne de quoi manger à son mari, comment pensez-vous que le prenne son mari? Quel est le prétexte qu'il se donne? Il songe à l'exemple d'Adam, et il se dit, tout en notant la faute : Mangeons, alors même que cela viendrait du diable.

don juan. — Moi je ne suis pas ici mari, et je n'ai même jamais vu la femme en question.

citron. — Vous aurez bien des grâces à rendre.

don juan. — Je me vante d'être bien né.

(Entre 1' alcaide.)

l'alcaïde, à don Juan. — Il y a là deux femmes voilées qui demandent à vous voir.

don juan. — Faites-les entrer, de grâce. citron. — Sentent-elles bon?

l'alcaïde. — Elles paraissent des femmes comme il faut.

citron. — Alors elles doivent sentir mauvais. l'alcaïde. — Et pourquoi?

citron. — Elles seront venues sans précaution, si ce sont des femmes honorables; car, excepté quand elles vont en bonne fortune, nos dames oublient de se munir de pastilles odorantes 2.

1 . Pero quien dio la costilla, No tengo por maravilla Que se obligase a la costa.

Jeu de mots sur costilla (côte) et sur costa (dépense, entretien).

2. Voilà de singuliers détails de la part d'un poëte qui était prêtre en même temps que familier de l'Inquisition.

l' alcaide. — Mais les voici.

don juan. — Veuillez fermer la porte.

(Sort l'alcaïde.)

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