SCÈNE X
les mêmes, L/ALCAIDE , LEONARD A, INES.
l' alcaide, ouvrant la porte de la chambre de don Juan, et s adressant à Leonarda et à Inès demeurées dehors. — Don Juan est seul; vous pouvez entrer.
(Entrent Leonarda et sa suivante, voilées.)
leonarda. — Excusez-moi, si je profite delà permission. l'alcaïde. — Vous vous occupez, madame, du gentilhomme le plus accompli qui soit entré dans cet le prison '.
(Il sort.)
don juan. — Qu'est ceci?
citron. — C'est Inès ou son ombre.
don juan. — Señora mia, est-ce vous?
1. Lope peignait certainement les mœurs de son temps, et on doit noter tout ce qu'il y avait de chevaleresque daus ces égards marqués k une femme, même en pareille situation.
leonarda. — N'ayant pu causer avec vous cette nuit, je me suis décidée à venir.
don juan. — Levez votre voile, par ma vie.
leonarda. — Par votre vie, je le lèverai.
citron. — Bienheureux saint Biaise!
don juan. — Un moment... il faut que mon âme entière se prépare. Que l'aurore naissante émaille les balcons de l'Orient, que la terre change en pur cristal les perles qu'elle pleure, que les oiseaux, muets durant la froide nuit, recommencentleurs chants, que les prés se préparent à produire des fleurs nouvelles, que les bergers à demiendormis fassent sortir leurs blancs troupeaux; dispersezvous, rouges nuées, qui voilez l'azur du firmament! que le ciel et la terre se réjouissent, — car voici le soleil1 !
CLui-même il découvre Leonarda.)
leonarda. — Je crains, don Juan, que ce ne soit un jeu. Je vous parais mal, sans doute. L'imagination surpasse toujours la réalité. Je vois que vous allez en appeler pour dol; et comme l'Amour est un enfant, en qualité de mineur, il gagnera son procès. Vous êtes poli, mais vous semblez désenchanté.
don juan. — Non ; je garde l'amour que j'avais, l'amour que vous connaissez, cet amour qui me poussait tant à vous voir, vous dont la beauté fait mon bonheur, comme elle a fait votre sécurité. Vous parlez de mon imagination... Elle est toute terrestre, et vous habitez le ciel. Je n'imaginais pas ce beau soleil, ni ces étoiles, ni ces roses... Enfin, je ressemble àun peintre qui ne sait pas reproduire un original parfait. J'étais un ignorant, ma copie est mauvaise, et vous êtes le portrait vivant.
(Leonarda abaisse son voile.)
citron. — L'oraison est achevée. Sera-t-il maintenant permis à Citron de voir un iantinet?...
leonarda. — Tu vas me trouver fort mal, après toutes
1. Je suppose que quand Guillaume de Schlegel reprochait à la comédie de Molière de manquer de poésie, il songeait à des scènes comme celles-ci.
4^4 AIMER SANS SAVOIR QUI
les belles choses que tu as vues dans cette grande ville.
(Elle relève son voile 1.)
citron. — Ah! madame, que je vous demande pardon à deux genoux du grave délit dont je suis coupable à votre égard t
leonarda. — A mon égard?
citron. — Oui, madame; je soutenais que vous étiez vieille, et des cinq défauts que l'on peut attribuer à la femme, c'est le plus vilain. Le premier, c'est d'être sotte; car, parle Dieu vivant, une sotte, fût-elle un ange, autant vaudrait un vrai démon. Le second, c'est d'être malpropre; et quand je pense à une femme de ce genre, je lave aussitôt mon imagination] et je vais la savonner à la rivière. Le troisième, c'est d'être avare; le quatrième.... c'est ce que je ne dirai pas; car, si le cinquième est d'être vieille, c'est un châtiment qu'amène le temps.
leonarda. — Tu as donc cru, Citron, que mon amour voulait user de quelque ruse pour abuser ton maître?
citron. — Quel gracieux maléfice que votre jeunesse! Lope dit Quelque part dans ses poésies, sonnet soixante et cinq, à propos d'une jolie femme qui, dans son inquiétude, consultait les devins : — que si ¡"aurore apparaissait un mâtin, avec ses lèvres de pourpre, les joues teintes des cbdleurs de là rose et de l'œillet, elle serait bien sûre de se faire adorer.
dOn juàn. — J'ai vu sur ce visage le monde entier en miniature.
citron. — Le mot est de Velazquillo... Laissez-moi demander des nouvelles de la mule.
leonarda. — Telle c|ue je suis, don Juan, je vous appartiens.
(Ils s'entretiennent à voix basse.)
citron. — Le charmant petit séraphin ! — Viens un peu par ici, Inès. Ne serait-ce pas pour donner l'envie de voir ton illustre face, que tu la tiens cachée sous les plis de ton voile? Béni soit celui qui inventa les cotillons ! A bon entendeur, salut !