‹ Œuvres dramatiquesChapitre 243 sur 290 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

DON JUAN, LEONARDA.

don juan. — Je suis heureux dans mon malheur de t avoir rencontré en semblable occasion.

leonarda. — Ce que j'éprouve, moi, à cause de toi, c'est un malheur sans mélange.

don juan. — Rien n'égale ma douleur.

leonarda. — Je ne sais quel nom donner à ma peine.

don juan. — Je viens te parler pour un homme.

leonarda. — Et moi pour une femme.

don juan. — Don Louis m'a chargé, madame, de vous conter sa peine.

leonarda. — Et Lisène m'a chargée de te dire qu'elle t'adore.

don juan. — - Ceci est différent. Mais vous savez que je lui dois d'être sorti de prison.

leonarda. — Ah ! je suis folle de jalousie! don juan. — Pas de jalousie, puisque je pars. leonarda. — Où vas-tu?

don juan. — A Madrid.

leonarda. — Hélas ! malheureuse !...Tu n'es donc venu que pour me tuer.

don juan. — C'est moi, Leonarda, qui suis ta victime, puisque un homme dont je suis l'obligé m'a fait confidence de ses sentiments.

leonarda. — Pars, mais auparavant, ôte-moi la vie.

don juan. — Ecoute mon histoire, charmante Leonarda, et puisses-tu jouir de tout le bonheur que je n'ai pas. Tu connaîtras, dans ce comble d'infortune, les causes qui ont produit de tels effets. — Il y avait à Séville, un jeune homme d'élégantes manières, qui achevait son éducation dans cette cité. A Séville. des barques vous passent à Triana1, parce qu'on préfère la voie de l'eau. Dans une de ces barques il vit un jour une jeune tille... Elle avait été

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ma sœur jusqu'alors, mais elle ne l'est plus aujourd'hui... Qui eût dit que, sur le plancher d'une barque, les eaux d'une rivière pussent engendrer de tels feux1? Il lui plût. Elle lui dit sa demeure. Us se virent mille fois, grâce à la nuit et aux fenêtres. Paroles d'amant sont de celles que le vent emporte : l'amour les donne pour fausse monnaie ; mais il fait nuit, les femmes s'enivrent avec elles, et elles passent ainsi facilement, — Il lui engagea sa foi : une esclave l'introduisit... Il reposa dans ses bras pendant que l'aurore reposait doucement elle-même entre ceux de son époux. Mais à peine, parmi la pourpre et l'azur démêlaitelle ses cheveux d'or avec un peigne d'argent, que l'ingrat sortit de ses bras et partit pour Tolède. Le noble exploit! Mais, un jour, l'esclave et ma sœur se querellèrent. Querelles de femmes révèlent les fautes réciproques. J'appris tout. Je pars de Séville avec mon nom seul pour venger mon affront. Il m'était revenu que ce gentilhomme aimait à Tolède une certaine Lisène, et je lui avais envoyé un cartel. J'arrivais à ce château qui, du haut de roches brunes, mire dans le Tage ses noirs créneaux2, lorsque je vois deux hommes l'épée au poing. Je descends de ma mule pour les séparer, mais au moment où j'arrivais, l'un d'eux tomba blessé à mort; tu sais maintenant par qui : c'était l'homme que je cherchais. Oui, Leonarda, ce don Pedro était le criminel cjui avait déshonoré ma sœur. J'avais

1 . Goût détestable. C'est à cette école que les contemporains de Richelieu ont emprunté des traits comme le suivant :

Le voilà ce poignard, qui, du sang de son maître, S'est souillé lâchement. Il eu rougit, le traître!

2. Rien de plus exact que les descriptions de Lope; c'est un des caractères de son art si national, et une des causes du charme que cet art exerça sur ses contemporains. Le Tage entoure Tolède en fer à cheval, et rencontre au sud des collines très-élevées que traverse la route de Séville. La pente de ces collines, peuplée de maisons de plaisance, de jardins et d'arbres fruitiers, se nomme los cigarrales de Toledo, (cigarral, de l'arabe zigar , cegarra, locus arborions consitus.) Nous indiquons cette étymologie, parce qu'elle a donné lieu chez nous à de risibles méprises, à propos de los Cigarrales de Toledo, titre d'un ouvrage de Tirso de Molina, le créateur de don Juan. Ce livre, fort rare, est un agivable et curieux mélange de nouvelles, de contes, de dissertations et de poésies lyriques.

AIMER SANS SAVOIR QUI

résolu sa mort, et avec juste raison, 'mais Dieu^ permit que je fusse arrêté prisonnier, en punition de mon dessein; car, aux yeux de Dieu, l'intention est réputée pour le fait. Don Louis m'a délivré avec un tel zèle, qu'il a inscrit dans mon âme la dette de la reconnaissance. Me voyant dans votre maison, il m'a chargé de solliciter pour lui ta tendresse; il attend ta réponse. Aime-le donc, ô ma vie, et que ta colère me tue ensuite. Ainsi nous aurons tous fait notre devoir : don Louis en me rappelant ses bienfaits et en me déclarant qu'il fonde sur toi toutes ses espérances; toi, en écoutant avec bonté cet insensé message; moi, en m'éloignant d'ici et en te laissant mon âme.

leon arda. — Arrête! ingrat? écoute... au moins un instant. La foudre qui tue laisse place à un soupir. Il n'est pas de venin si puissant qui ne tarde avant d'atteindre de la bouche au cœur. Non moins cruel que la foudre ou le poison, attends au moins le témoignage de mon innocence '. — Je ne suis jamais allée à Séville, je n'ai jamais franchi la distance que limitent les deux rivières entre les deux cités2. Je ne sache pas qu'avec les barques de Triana, mes pieds aient foulé le sable des rives du Guadalquivir. Je n'ai jamais vu ta sœur, ni au balcon, ni à la grille; jamais par de tendres paroles je n'ai cherché à l'abuser... Si tu es venu pour te payer de ton offense, en tuant l'ingrat don Pedro, tu dois être content. Mais moi qui étais éloignée de soixante-deux lieues, qu'ai-je de commun avec ce projet de vengeance? On t'a arrêté au moment de ton arrivée, pour le fait accompli par un autre, mais que tu méditais toi-même... Est-ce moi qui t'ai conseillé de laisser follement ta mule entre ces rochers pour venir mettre le holà? Et si Dieu, dans sa prescience, châtie, comme tu le dis, les intentions coupables, pouvais-je retenir cette main divine qui envoie les comètes pour épouvanter les rois? Ta prison, ingrat, était bien méritée; car

1. On ne peut s'empêcher de uoter quelque teinte de déclamation dans la réponse de Leonarda, ce qui est bien i-are chez Lope. Il peut être intéressant de comparer ce discours avec le discours de Didon à Énée, au quatrième chant de Y Enéide.

2 Le Tage et le Guadalquivir.

JOURNÉE m, SCENE VIII.

il mérite d'être puni, celui qui vient pour tuer les âmes. Mais, étant prisonnier, tu m'as fait ta prisonnière. J'ai adouci ta prison par des régals; je suis venue t'y visiter, je t'ai fait présent de chaînes et de bijoux; j'ai trompé mon frère pour qu'il ne devînt pas ton ennemi : tant de bienfaits méritaient-ils de te voir alléguer de vains prétextes pour ne pas tenir une promesse sacrée? Oui, tu penses t'aft'ranchir en alléguant l'amour d'un autre, et je n'accuse pas don Louis de Ribera. Tu parles d'obligations, et tu oublies, mes bienfaits, sous prétexte de t'acquitter envers d'autres. Don Louis a parlé à son père; il t'a tiré de prison par le moyen du duc , ce qui n'est rien de bien rare. Mais, don Juan, j'ai donné pour toi argent et cadeaux, qui excitent la bonne volonté et lui donnent des ailes. — Parmi tes papiers (plût à Dieu ne les avoir jamais vus), j'ai trouvé des billets d'une dame, en style fort tendre. C'est elle que tu vas voir; c'est pour elle que tu m'abandonnes. Oui! perfide, ces billets montrent que tu l'adores. Si tel était voire amour, il eût été bien plus noble de t'en tenir à elle, sans chercher à m'abuser. Ainsi tu aurais évité une manifeste trahison. — Plaise à Dieu, ingrat, que tu ne la retrouves plus, ou que, si tu la retrouves, elle soit mariée! Heureuse, je t'aimais sans savoir qui tu étais; si je l'avais su, je ne t'aurais point aimé. Pars! vas lui dire, triomphant, que tu as laissé une femme à Tolède, qui se meurt d'amour pour toi. seul. Mais si elle vient à rire, dislui bien, ne l'oublies pas, que les laides sont toujours préférées.

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