SCÈNE XIV
Entre DON LOUIS, et bientôt après DON JUAN, CITRON et DIONIS.
don louis, de l'antichambre. — Entrez, entrez donc? don juan, de même. — Vous me faites violence, seigneur?
(Entre Inès.)
don fernand. — Qu'est-ce que cela signifie?
(Entrent don Juan, don Louis. Citron et Dionis.)
AIMER SANS SAVOIR QUI
don louis. — Ici même, madame, vous avez accusé mon amour, cet amour pur qui avait demandé à don Juan d'amener votre cœur à moins de dédain. A cette occasion, don Juan s'est hâté de sortir de Tolède pour me laisser le champ libre; peut être aussi, poussé par quelque jalousie. Il s'est montré ingrat envers nous trois : envers don Fernand, en faisant outrage à sa noble hospitalité; envers moi, puisque en déclarant qu'il vous aimait, il a pu s'imaginer que j'abandonnerais mon droit à l'égard de celui que vous aimiez; envers vous, puisqu'il a récompensé votre amour par l'abandon. Furieux, je suis parti de Tolède, en faisant serinent de le ramener dans sa prison. Et puisque, comme chacun sait, le mariage est une prison interrompue seulement par la mort, je le laisse prisonnier en vos mains. Vous, don Juan, vous allez prêter serment entre les mains de madame de ne jamais rompre votre ban; et vous, madame, de garder soigneusement votre prisonnier aussi longtemps que le permettra la volonté du ciel.
don Juan. — Je prête, monseigneur, ce serment entre vos mains... — Soutirez, madame, que je baise les vôtres.
leonarda, à don Louis. — Ce noble trait fait de vous un autre Alexandre.
don louis. — Fernand, je vous constitue alcaide, et je vous remets les prisonniers.
don fernand. — Et s'il y en a deux autres?
don louis. — Gela vous regarde aussi.
don fernand. — Que dites-vous, Lisène?
ltsène. — Mes vœux, bien que déçus, ambitionnent l'honneur de vous mériter.
citron. — Un moment, je vous prie; il y en a encore deux; car, dans le mariage, on va toujours deux à deux, comme les perdrix.
don louis. — Lesquels?
citron, à Inès. — Veux-tu?
inès. — Je veux bien.
citron. — Je croyais que tu allais dire non.
inès. — Et la mule?
citron. — Nous la marierons aussi à quelque imbécile, en priant les gens d'esprit qui nous écoutent...
don louis. — Qu'est-il besoin d'explications avec eux? En gens d'esprit qu'ils sont, ils voudront bien nous pardonner nos fautes, afin que nous terminions heureusement aimer sans savoir qui, — nous qui savons fort bien qui nous aimons à servir.
FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE
LA
FAUSSE INGÉNUE
NOTICE
SUR
LA FAUSSE INGÉNUE
Nous avons voulu, dans cette dernière pièce, donner une idée de l'inépuisable facilité de Lope à imaginer des cadres de comédie. Le sujet de celle-ci était éminemment propre à flatter ce goût du public pour le romanesque, qu'entretenait un enseignement religieux plein de récits, de prodiges et de miracles. L'Espagnol du XVIIe siècle demandait à la comédie autre chose que l'image de la vie réelle. Il ne partageait pas l'habitude française de raisonner et de juger au lieu de sentir. Il préférait à la triste réalité les merveilleuses combinaisons du hasard et de la fortune. Les Grecs, au contraire, ne croyaient pas faire de Ménandre un plus bel éloge qu'en s'écriant : « O vie, et toi, Ménandre, lequel des deux a imité l'autre? » Les races et les peuples suivent leur voie.
Un duc d'Urbin, veuf et sans héritiers, avait appelé auprès de lui, une fille de son frère, qu'il traitait avec beaucoup de tendresse. Tout le monde regardait Teodora comme devant être la future duchesse d'Urbin. Le duc meurt, et l'ouverture de son testament étant faite, on y lit qu'il désigne pour lui succéder une fille naturelle, du nom de Diane, cachée quelque part dans la solitude d'une montagne sauvage.
Teodora se propose de faire valoir ses droits en justice, et sa cause trouve dans Julio, gentilhomme de la cour d'Urbin, un appui décidé.
Cependant le Sénat a désigné une députation chargée d'aller quérir, dans sa retraite rustique, la nouvelle Duchesse. A la tête de cette