TEODORA, JULIO
ïeodora. — Et Camilo! qui s'est entêté à nous amener cette Diane !
julio. — Je reconnais à ce trait le caractère du traître.
teodora. — Julio, bien que par une clause du testament du duc soit exprimée la volonté nouvelle qui fait cette paysanne son héritière, comment une assemblée si sage a-t-elle pu décider une question si douteuse au détriment de l'héritière indiquée? J'ignore quel est le texte des lois; mais il me semble que le droit ordinaire ne s'applique ni aux princes, ni aux rois. Sans doute les balances de la justice sont égales; il est juste toutefois qu'il y ait exception en faveur des personnes de sang royal. Nous pourrions prouver encore que j'étais haïe du duc, jaloux de la préférence que je te montrais. N'a-t-il pas songé pour successeur au duc de Parme? Tout concourt à démontrer l'injustice de sa rigueur.
julio. — Nous pourrions démontrer aussi que le défunt était fou, ce qui suffirait pour établir l'iniquité de son acte. Épuisons toutefois les voies de droit, puisque nous aurons toujours sous la main l'objet du litige. Quelque faveur que portent à Diane Camilo et ses serviteurs, tous leurs soins n'auront pas le pouvoir de défendre son odieuse vie. Jusqu'au jour de sa mort, le duc t'a appelée à lui succéder, et le bruit en était si bien établi, qu'il a servi de fondement aux espérances de Mantoue, de Parme et. de Milan. Où sont les lois capables de porter atteinte à ces titres! Au reste, il faut que tu sois duchesse d'Urbin, où j'y perdrai la vie.
il. 23
LA FAUSSE INGÉNUE
(Entre Fabio.)
fabio. — Madame, je vous annonce l'arrivée de la duchesse, notre souveraine.
teodora. — Quelle duchesse?
fabio. — Cette paysanne... Ne vous emportez pas, je vous prie.
teodora. — Quelle espèce de femme est-elle ? fabio. — C'est une fille qui a été élevée dans la montagne.
julio, à Teodora. — Pour Dieu, ne vous en troublez pas. Le duc aura eu beau faire, ce n'est pas une femme de cet acabit qui lui succédera.
fabio, à Teodora. — Jusqu'à ce que la justice ait décidé, vous jouissez de la possession. Mais, par considération pour le vulgaire et pour Camilo, je vous engage, madame, à la recevoir aujourd'hui convenablement.
(Ils sortent.)
(Entrent Diane en habit de duchesse, Camilo, Liseno, gens de la suite.)
camilo, à Diane. — Que dites-vous de notre ville ?
Diane. — C'est une belle chose : mais pourquoi m'avoir reçue avec accompagnement de tonnerres?
camilo. — C'est l'artillerie qui vous a saluée par des salves.
Diane. — Ces éclairs m'ont fait voir des étoiles en plein midi. Dans mon pays, quand le sacristain sonne la cloche, les nuages se dissipent, et les grenouilles recommencent à chanter.
camilo, à part. — Plein d'à-propos !
liseno, de même. — De ma vie je n'ai vu créature si ignorante.
diane. — Qu'y a-t-il dans celte maison si brilla nie, toute revêtue de marbre blanc?
camilo. — C'est le palais de votre altesse.
diane. — L'endroit est beau et spacieux. On pourrai! tout y loger, y compris brebis et bourriques.
camilo. — Vous y verrez des galeries pleines de tableaux, où ce qu'il y a de moins précieux c'est la toile d'or et le brocard.
diane. — Qu'est-ce que c'est que ça, là-bas?
CAMÍU». — C'est l'horloge.
diane. — L'horloge? Oh!...
Camilo. — Elle marque le chiffre deux
diane. — Tiens ! c'est peut-être moi et Teodora?
camílo. — Bravo ! fine réponse.
liseno. — Charmante !
diane. — Et dis-moi, Camilo, quel est celui-là qui est debout sur ce chapiteau?
Camilo. — C'est l'ange de la Garde.
diane. — Nous en avons, ma foi, besoin. Mais c'est bien mai fait de le tenir ainsi au chaud et au froid, s'il est pour nous défendre.
camilo, à part, à Liseno. — Je ne la comprends pas.
liseno, de même. — Ni moi non plus.
(Entre Fabio.)
fabio. — L'illustre Teodora, madame, s'avance pour vous recevoir.
camilo, à part. — Ses façons me feront perdre l'esprit.
liseno, à part, à Camilo. — En voyant sa rusticité, Teodora se sent bien vengée.