SCENE IV
Entre BELISE, furieuse; CELIA et FLORA s' efforçant de la contenir.
belise. — Qu'on m'appelle ce Maure, ce païen dont j'attends mou soulagement. Vite, vite, je sens mon cœur qui se serre. Ahl...
lisarda. — Qu'est-ce? qu'y a-t-il?
celia. — Toujours cette affection qui la domine, cl qui amène les faiblesses que vous voyez.
belise. — Appelez Pedro, ennemies!
lisarda. — Ma- fille, d'où vient ta souffrance? Parle, qu'y a-t-il?
4. Lope s'amuse à commenter le vers enseigné par les rhéteurs anciens :
Quis,quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo. qucftido. Il y a toujours de l'imprévu dans ee poeto.
belise. — Ne vois-tu pas l'effet de la force du sentiment et de l'obligation de me taire?
celia. — Je vais appeler Pedro.
belise. — Non pas toi, mais Flora.
flora. — J'y vais.
celia, à part. — Et Felisardo, qui se trouve bien ici... belise. — Ah Í ma mère, aie pitié de mo-if lisarda. — Qu'as-tu, mon enfant?
belise. — Je n'espère qu'en la mort.
lisarda. — Qu'éprouves-tu?
belise. — Un je ne sais quoi qui me donne dans le cœur, avec une certaine passion qui se sent et ne se voit pas. Il me semble que j'ai dans le cœur quelque chose qui le pique et le remue, comme ferait un grain de sel, mais encore plus petit. J'ai le cœur si faible, qu'il pleure à propos de rien. — Ma mère, ma mère charmante, je t'en veux, vois-tu, de ne m'avoir pas fait le cadeau que je voulais.
lisarda. — Que c'est triste t — Que me parles-tu de cadeaux, si ton cœur a besoin d'être traité par des confortants? Dépense, s'il le faut, ma fortune en perles, en coraux, en or, en diamants.
belise. — Ne vois-tu pas que mon mal est tout à fait différent de ce que tu penses? Fais faire un berceau, ma mère, pour y bercer mon cœur et eucTormir la passion qui m'importune et m'afflige1. Qu'on lui achète une capeline avec des souliers dorés, et qu'on lui donne des dragées.
lisarda. — Mais tu es folle.
belise. — Parle plus bas; il croirait que c'est le loup.
celia. — Ce sera le premier cœur que l'on ait vu en souliers et en capeline. [A part.) Vit-on jamais pareille lubie?
(Entrent Flora et Felisardo.)
felisardo. — Ma foi, je m'y perds.
1. Rapprochez ce passage des paroles de Phèdre, dans le dialogue avec OKnone :
Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts? etc.
et constatez la différence des goûts.
(¡8 LES CAPRICES DE BELISE
flora. — Un poa de patience; tu yas servir de médecin à cette demoiselle.
felisardo. — Il faut encore que je m'occupe d'elle, quand j'ai tant affaire ailleurs. Voilà qui va bien, par ma foi ! Et qui pansera les chevaux?
flora. — Laisse là tes chevaux.
celia, à part. — Je tâcherai de me cacher, si c'est possible.
lisarda, à Belise. — Assieds toi sur cette chaise; et toi, Pedro, viens lui parler.
Felisa rdo. — Suis-je donc un médecin? En vérité, votre aveuglement me surpasse. Quelle est donc ma vertu, pour que nies ongles la puissent guérir? Suis-je par hasard la grand'bête 1 ?
lisarda. — Cela te déplairait-il ?
felisardo, à Belise. — Le beau médecin que l'on vous donne! On s'en remet, pour votre salut, à qui panse les chevaux.
lisarda. — - Il est en toi une vertu cachée. Allons, on peut les laisser ensemble. [Celia sort, et se cache.) Toi, Flora, reviens à tes occupations. Moi, je vais parler à Tiberio.
(Sort Flora.)
celia, à part, de sa cachette. — Ciel! me voilà cachée. Fais que je saisisse lê fil de cette énigme.