SCÈNE VI
Une rue devant la maison de Marcelle.
LISARDO, RISELO.
riselo. — Marcelle est au désespoir de mon infidélité apparente, et elle a raison.
lisardo. — Qui a pu l'informer ?
riselo. — Le bruit public : la Renommée a des aîles qui la portent à travers les airs.
4. Jeu de mots sur mudanza, qui signifie à la fois i ltangement et pas
de danse.
lisardo. — C'est un vrai malheur.
riselo. — Et qui aura des suites fâcheuses pour le dessein qui vous cause tant de soucis. Il n'est rien que je ne tisse pour vous, fallût-il même verser mon sang; mais, vive Dieu ! renoncer à Marcelle! Lisardo, c'est trop demander; je ne puis. Nos promenades du matin m'ont fait négliger de lui rendre des soins, et par vengeance (car c'est une femme terrible)-, elle a donné libre accès dans sa maison à un jeune muguet, à un petit marquis, — dans cette maison rigide, dont les dragons de Médée défendaient les approches au soleil. Demandez-moi d'enfoncer cent escadrons, demandez-moi d'arrêter le vol des oiseaux qui, répandus dans les cieux, s'élèvent jusqu'aux balcons de la lune, mais non de braver les rigueurs de Marcelle et les tortures de la jalousie. J'ai pu, pour vous être agréable, servir Teodora contre mon gré, mais je ne saurais me résigner à me voir oublié de Marcelle, jaloux de Florencio et l'objet de ses dédains.
lisardo. — Amour, ton ciel rebelle se déclare contre ma passion. (A Biselo.) Après ce qu'on lui a conté de Teodora, c'est de dessein prémédité que Marcelle excite votre jalousie. Ne prenez pas ce calcul au pied de la lettre, et considérez que, si vous abandonnez Teodora, tout est perdu . Plût à Dieu, Riselo, que je me fusse associé un autre ami!
biselo. — Je n'aurais pas mieux demandé, ou du moins, en vous servant, d'avoir une certaine liberté! — A-t-on ouvert?
lisardo. — Oui.
riselo.™ Je suis mort. J'aperçois Florencio. Il sort de chez elle.
lisardo. — Contenez-vous : ce n'est pas le moment de l'aborder.
riselo. — Mon malheur est certain.
lisardo. — • Vous n'avez rien à lui reprocher, Florencio n'est pas voire ami.
riselo. — Mal m'en a pris de vous avoir accompagné.
(Ils se retirent à l'écart.) (Entrent Florencio et Gerardo, sans apercevoir Lisardo et liiselo.)
L'EAU FERRÉE DE MADRID
Florencio. — On dirait qu'elle s'adoucit.
-Gerardo. — C'est évident; soutenez l'attaque, et en la soutenant, vous êtes sûr de forcer la belle à se rendre.
Florencio. — La persévérance réussit à aplanir le dur sommet d'une âpre montagne. Riselo a laissé s'écouler plus d'un mois, depuis sa dernière visite. J'ai donc l'espoir de parvenir à mes fins.
Gerardo. — Riselo paraît singulièrement épris de sa béate. Le voilà devenu marchand; il trafique en étamine l: Autrefois il ne connaissait que la toile d'or ou d'argent. Ou il n'est plus lui-même, ou il veut aller jusqu'au bout.
Florencio. — C'est avec de pareils cadeaux, Gerardo, queje compte trouver remède à mon mal. En amour, les présents produisent plus d'effet que d'être Salomon, Narcisse, ou descendant des Goths. Aussi, vais-je aujourd'hui à la grande porte de Guadalajara, faire emplette de ces objets qui réussissent toujours.
gerardo. — Que comptez-vous acheter?
Florencio. — Quatorze ou quinze aunes du plus beau velours de Tolède, et une pièce de soierie de Milan, brochée de fleurs rares, et d'un riche travail, si je puis la rencontrer. Avec cela, plus cent doublons à deux faces, je crois n'avoir à redouter le visage de n'importe qui.
gerardo. — A merveille !
Florencio. — N'est-ce pas charmant, dans ces outreprises amoureuses, de pouvoir échanger les soupirs contre la soie et l'or?
(Ils sortent.)
riselo, à Lisardo. — Tu vois ce que m'en vaut l'aune. lisardo. — Ce n'est pas une raison pour se pendre : il y a d'autres moyens de lui fermer la porte de cette maison. riselo. — Si elle a pris son parti, quel moyen peut- il y
avoir ?
lisardo. — Est-il croyable qu'une femme ait à ce point oublié? Appelle, et si c'est nécessaire, je lui dirai la vérité.
\ Allusion à l'étoffe dont se compose le costume semi-religieux de Teodora.
riselo. — Je crois voir une citadelle; un mur, avec escarpe et contrescarpe, il me semble, Lisardo, que cette porte est tellement forte qu'il faudrait un pétard pour la faire sauter, et les fenêtres sont pour moi autant de meurtrières remplies de mousquets.
lisardo. — Je parierais qu'il suffira de deux soupirs pour qu'on se rende.
riselo. — Hé! la maison}...