SCÈNE V
PRUDENCIO, TEODORA, BELISE.
teodora. — Pourquoi s'en va-t-il votre neveu?
prudencio. — Je crois que toutes vos mélancolies le gagnent. Les vapeurs ont envahi toute cette maison. Mais, écoute, ma sœur, et qu'ainsi te garde le ciel.
(Ils s'entretiennent un moment à part.)
teodora. — Ton intention serait-elle par hasard de marier cette enfant?
prudencio. — Tu m'as entendu
teodora. — En te voyant t'entretenir seul à seul avec Otavio, il m'est venu la pensée que tu traitais de sou mariage.
prudencio. — Tout ce que je te demande, c'est de la sonder à cet égard.
teodora. — Dans cet état de santé, vouloir la marier ? Consulte le docteur, sache d'abord s'il n'y a pas d'inconvénient.
prudencio. — Le mariage sera le meilleur remède. Dis-lui que j'ai accordé sa main à Otavio. teodora. — Je le dirai.
prudencio. — Et que je ne crois pas lui faire tort.
teodora, à Belise. — Malheur ! trois fois malheur! belise. — Mon père me marie?
TEODORA. — Oui.
belise. — J'ai entendu tout ce qu'il a dit. — Tante, il aura ma vie; tante, je me donnerai la mort; tante, si vous m'aimez, maintenant que vous savez à quel point cette douleur est poignante et cruelle, maintenant que vous savez par expérience ce que vous ignoriez auparavant, sachez que je perdrai la vie avec la patience. Apprenez que Lisardo est désormais mon honneur, ma vie, mon tout.
teodora. — Mon bonheur à moi est tout entier dans les mains de Riselo ! Repose-toi donc sur mon intérêt. Avant que tu sois la femme d'Otavio, que plutôt le ciel...
belise. — Ne jure pas le ciel, de peur qu'il ne s'irrite, et qu'un malheur n'arrive.
teodora. — J'en perdrai l'esprit, ma nièce. Vite : feins d'avoir envie d'aller au Prado, au Soto; imagine mille sortes de tristesses, fais un sabbat infernal le jour et la nuit. Moi, je me déclare, ma nièce. Vivent Lisardo et Riselo! — Leonor!...
(Entre Leonor.)
leonor. — Madame...
teodora, à Belise. — Faut-il parler?
belise. — Arrange, ordonne, imagine à mon propos tout ce qu'il te plaira.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
teodora. — Je vais écrire un billet à Riselo pour l'informer du projet de Prudencio, et le prévenir de se trouver demain matin au Prado avec Lisardo. Là nous nous concerterons pour ruiner les espérances d'Otavio. Quel que soit son appui, Lisardo sera ton époux, aussi vrai queje suis aimée de Riselo.
belise. — Comment, si tu en es aimée! Que je baise tes pieds.
teodora. — Je sers mon propre intérêt. Leonor se chargera du billet; car, si je ne m'abuse, elle ne veut pas de mal au docteur.
belise. — Leonor aussi est femme, et elle aime son égal. Viens vite écrire, par ta vie : cela est sans prix pour mon infortune.
teodora. — J'y vais.
(Elle sort.)
belise. — Que dis-tu, Leonor, de cette hypocrite fieffée?
leonor. — Elle vous a causé bien des ennuis tant qu'elle fut insensible, et c'est vous maintenant qui aurez de la peine à la contenir.
belise. — Tous ses beaux semblants n'ont abouti qu'à une chute : point de femme qui n'exécute une volte ' à la musique de l'amour.
(Elles portent.)