SCÈNE VIII
Entre BELTRAN.
reltran. — - Il y a plus de deux heures que je vous cherche.
lisardo. — ■ Diras-tu, Beltran, que tu ne la cqnnais pas 0 beltran. — J' apporte un billet.
lisardo. — Donne.
beltran. — Il n'est pas pour vous, mais pour Riselo. riselo, lisant — De Teodora ! la belle consolation I Froissant le billet. Ouvre, Marcelle.
beltran. — Eh t monsieur!
riselo. — Pas de « Eh ! monsieur ! » Laisse-moi. lisardo. — Lis, Riselo. pour l'amour de Dieu.
RiSELO. — Fameux conseil que vous me donnez tous deux! Et si, par hasard, Marcelle guette à sa fenêtre, et qu'elle me voie lire ce billet...
lisardo. — Pour la piquer au jeu, c'est le meilleur des moyens. Lis donc, n'écoute pas tous tes scrupules.
riselo. — Pour toi, que neferais-je pas, Lisardo?
lisardo. — J'attends le ciel qui va, s'ouvrir pour moi.
beltran. — Et moi, j'attends l'enfer.
riselo, lisant. — « Otavio demande la main de Belise. . . »
lisardo. — Ah ! je meurs !
rïselo, continuant. — ... «Et Prudencio l'accorde. »
lisardo. — Un si grand malheur, et si vite! [Il prend la lettre et continue la lecture).
« Moi, mon cher bien, je t'adore, et ferai tout pour « l'empêcher. Elle épousera Lisardo et je deviendrai ta « moitié. »
riselo. — La moitié de qui1 ?
beltran. — De vous.
riselo. — De moi?
lisardo. — Ah! Riselo, songe que tu pourras trouver une autre femme, mais que tu ne remplaceras pas un ami.
riselo. — C'est précisément ce que je pourrais te dire.
lisardo. — Mon amour pour Belise est plus fort. Tu es en possession de tes désirs, et moi non.
riselo. — Écoute : je vais lui parler, et lui dire la vérité. Faut-il peut-être que, par amitié pour toi, je lui fasse l'affront de me moquer d'elle? — Holà! Marcelle, ma chérie; un mot seulement.
(Marcelle sort de sa maison.)
riselo. — Ah ! ciel !
Marcelle. — Ne t'ai-je pas dit, Riselo, que ce n'est pas ici que demeure Teodora?
riselo. — Écoute, mon bien, et tu sauras la vérité. Marcelle. — La vérité, dans ta bouche?
riselo. — Lisardo, atteste-lui mon amour. Marcelle. — Ah ! le bon témoin, vraiment! lisardo. — Marcelle, Teodora était le géant qui défen-
'I . Comme c«>la est gai ! C'est du comique de situation, et du meilleur.
L'EAU FERRÉE DE MADRID
dait l'approche du château enchanté où résidait mon amour1; tant qu'il le défendit, je ne pus entrer. Je demandai à Riselo de mettre son hypocrisie à l'épreuve de l'amour : pure fiction destinée à faciliter mes vues. Tout a réussi parfaitement. Quel mal t'a fait cette ruse innocente?
margelle. — Mais il la rencontre, il lui fait sa cour...
lisardo. — C'est vrai; mais elle est si loin d'être belle...
Marcelle. — Laisse-moi : il n'est pas d'objet si laid, si dédaigné, que la fréquentation et l'habitude ne finissent par rendre beau. Je ne veux pas entrer dans ces folies. Mille fois on a vu ce qui d'abord n'était qu'un jeu finir de la façon la plus sérieuse. Allez en paix tous les deux. Vous n'avez rien à me reprocher; ce n'est pas moi qui suis en quête de Riselo.
riselo. — C'est joli, sur ma foi !
Marcelle. — Si j'ai autrefois recherché sa société, c'est qu'il ne s'attachait qu'à me plaire. Si maintenant il prétend me voir, me parler, voici mes conditions : qu'il me conduise demain, à l'endroit où vient prendre le frais cette nonne de Mahomet, cette levrette enfiévrée au manteau de grosse bure. Là, il lui dira que je suis son âme et sa vie : qu'il mange et s'habille, vit et loge ici; qu'enfin tout ce qu'il lui a dit jusqu'à présent n'était qu'une plaisanterie.
lisardo. — Par ma foi, madame, mes affaires seront bien avancées par cette explication. Ce sera bien le moyen d'effectuer mon mariage avec Relise, quand tout mon édifice repose sur cet unique fondement! Quoi ! ne voyez-vous pas la cruauté qu'il y a à vouloir ainsi ma perte?
Marcelle. — Que Riselo renonce à moi ; il gagne plus à ton amitié. Il a beau me dédaigner, je saurai bien trouver qui m'estime.
riselo. — Ah f je vois pour le coup que mes soupçons étaient fondés ! Ah! que l'on voit bien, Marcelle, que tu as provoqué cette querelle ! Vainement je t'ai assurée de la sincérité de ma foi, vainement je t'ai déclaré que cet amour de Teodora n'est qu'une fiction, et que mon âme
\. Métaphore allégorique tirée des romans de chevalorie, dont la lecture était fort répandue en Espagne.
t'appartient tout entière, tu es trop heureuse de ee prétexte. Oh ! comme tu Tes vite emparée du service que mon amitié rendait à Lisardo, pour admettre à toute heure Florencio, et pour me prodiguer cet injuste dédain? Ma sincérité, Marcelle, tu l'as récompensée comme elle méritait. Continue à recevoir Florencio, et soyez heureux... Partons, Lisardo; elle aura à regretter tout de bon la prétendue conique je faisais à Teodora. Vive Dieu! je ne la reverrai jamais de ma vie !
Marcelle. — Et moi j'en mourrai, c'est probable.
riselo. — Non.
Marcelle. — Quel mal penses-tu donc me faire?
riselo. — L'avenir te l'apprendra. — Viens, Lisardo.
lisardo. — Attends; un moment
riselo. — Qu'ai-je à attendre?
Marcelle. — Va-t-en, va, tète éventée.
riselo. — Éventée? Jamais je ne fus plus sage. Teodora a des secrets bien capables de me consoler de toi.
Marcelle. — Et Florencio? ne trouvera-t-il pas quelque moyen d'égayer ma misère? Adieu! Votre Grâce fait trop languir sa beauté égyptienne; et dorénavant faites-moi tous deux le plaisir de ne pas approcher de cette rue. Tout doit être honneur et silence dans la maison que fréquente Florencio : cela est bien dû à un cavalier comme lui.
riselo. — Et je le souffrirais!... Misérable! (Tirant sa dague.) Il faut que je la tue.
Marcelle. — Grands dieux!
(Elle s'enfuit.)
lisardo. — Que fais-tu ?... (Le retenant.) Riselo t...-
beltran. — Elle est rentrée en fermant sa porte.
riselo. — Se montrer à ce point insolente avec moi! il faut que je brise sa porte.
lisardo. — Pour Dieu, songe à son honneur.
beltran. — Qu'allez-vous faire. Seigneur ?
riselo. — Je l'ignore, car je suis hors de moi... D'une part, un ami, le plus cher que j'aie jamais eu, m'invite à l'accompagner et finalement je l'accompagne; de l'autre, cette femme, pour laquelle je brûle depuis trois années... En pareille extrémité, quel moyen d'être maître de soi ?
L'EAU FERRÉE DE MADRID
lisardo. — Le meilleur est de me quitter, car vous êtes sûr de ne pas me perdre. Vous me retrouverez même plus attaché que jamais, après ce qui vient de se passer.
biselo. — Non! S'agit-il non pas d'une femme, niais de mille! dussé-je en crever, dussé-je en mourir! Mais que cette injuste personne, voyant que tu adores Belise, que mon amour pour sa tante n'a rien de sérieux, espère s'en tirer ainsi... Qu'on m'ouvre! [A Lisardo et à Beltran: Laissez !
lisardo . — Y songes-tu?
(Marcelle reparaît à sa fenêtre.)
Marcelle, à Biselo. — Me voici, ami.
riselo. — Ah ! mon trésor!
Marcelle. — A cette dame encapuchonnée, à Teodora la nonnain, je vais écrire que Riselo, dans son amour, est en train de briser ma porte.
(Elle se retire.)
riselo. — Voilà le bouquet... Je succombe : sa volonté paraît inflexible.
lisardo. — Laissez la, elle est en colère; mais voulezvous un conseil? Demeurez deux jours sans la voir, c'est elle qui viendra vous chercher.
riselo. — Je me sens épris, et je crains qu'on ne se rie de mes angoisses.
Marcelle, reparaissant ci sa fenêtre. — Seigneur, écoutez : à tous deux je dois dire que vous êtes dans la même erreur. Il peut bouder, môme deux ans, sûr que je n'irai pas le chercher.
lisardo. — Écoutez.
(Elle retiro.)
riselo. Un mot;
beltran. — Vous me fait es pitié tous deux par vos façons avec Marcelle; cela ne revient qu'à lui offrir L'occasion de redoubler ses dédains. (.4 Marcelle.) Parlez, écrive/ a Teodora; vous verrez si, malgré tous ses discours, les pleurs et les regrets empêcheront Riselo de continuer à plaisanter et à rire.
Marcelle, reparaissant à moitié. — Vous, seigneur ma-
raud, écoutez ma réponse : il peut bouder même un siècle; j'ai de l'honneur et de la raison.
(Elle se retire.)
beltran. — Elle combat en tirailleur; elle charge son arme derrière, et puis lâche son coup.
riselo. — La fenêtre lui sert d'abri; mais je ne puis qu'admirer son sang-froid. — Cette fois je m'en vais tout de bon.
lisakdo. — Tu feras bien. L'ennuyeuse scène ! riselo. — D'aujourd'hui, je renonce à Marcelle; vois si je t'aime.