SCÈNE IX
, Le Prado.
LISARDO, RISELO, BELTRAN, en capes de couleur; ils regardent de tous côtés dans l'attente de Teodora et de Belise.
lisardo. — Fraîches haleines des vents qui, le soir et le matin, soufflant des hautes sierras, répandez la fraîcheur dans Madrid, tirez de leurs sombres nuages un pavillon qui protège ces tapis de fleurs, dont les calices s'entr' ouvrent à l'aube. Venez, chargés de perles de rosée, ou les empruntant à ces fontaines, faites régner la fraîcheur dans les airs : car, si le soleil qui se lève a le temps d'accroître ses feux, la jeune fille s'en retournera, et dira qu'il est tard \
riselo. — Vents qui avez soulevé de si étranges tempêtes sur la merde mes amours, de mes amours, hélas ! détruits; vents qui, soumis à la fortune d'un ami qui m'est bien cher, m'avez porté de la maison de Marcelle dans les sentiers foulés par Belise; vents, par qui j'ai perdu le bon heur de la voir et de lui parler, modérez l'ardeur du jour, étendez le voile de sombres nuages : car si le soleil qui se
'1. Ces stances sont charmantes dans l'original, mais il est difficile d'en conservería poésie qui est très-simple et tient surtout à l'harmonie de la langue, comme par exemple s
Volverase la niña, dira que es tarde.
144 LrEAU FERRÉE DE MADRID.
lève a le temps d'accroître ses feux," la jeune fille s'en retournera et dira qu'il est tard.
beltran. — Vents qui, en passant sur les sales rues de Madrid, recueillez plus de musc et d'ambre qu'il n'y en a dans tout le Portugal \ votre haleine est si pure que rien ne saurait la souiller, et grande est votre force; mettez la face du soleil à l'abri d'une baraque, jusqu'à ce que son ardeur soit passée, et qu'il prenne dans les Indes ses ébats avec Daphné : car si le soleil qui se lève accroît ses feux, le bourbier de ma rue se métamorphosera, et dira qu'il est tard.
(Ils sortent.)
(Entrent Marcelle voilée, Otavio, Salucio.)
Marcelle. — Je supplie Votre Grâce; laissez-moi.
otavio. — Je ne vous demande que de lever votre voile ; je l'estimerais une grande faveur.
Marcelle. — C'est impossible ; je viens ici ni' assurer de certaine chose.
otavio. — Seriez-vous jalouse, par hasard ?
Marcelle. — C'est ce que je saurai bientôt.
otavio. — L'heureuse rencontre! je viens dans le même but, et puisque l'amour nous rassemble, contons-nous réciproquement nos disgrâces.
margelle. — Je veux savoir si certain cavalier vient voir ici une dame qui prend l'eau ferrée, et qui passe pour n'être pas cruelle.
otavio. — Je veux savoir si une autre dame vient promener ici son eau ferrée, ou s'entretenir avec certain cavalier.
Marcelle. — Que l'amour à ce point nous égale! que tous deux il nous tue avec le même fer!
otavio. — Je meurs percé par une lame aiguë et froide. Comment est le fer qui vous blesse et vous tue?
Marcelle . — Je meurs blessée par un fer qui, lorsqu'il était brûlant, fut plongé dans l'eau froide, où il perdit sa trempe première.
I . Tous les traits dirigés contre les Portugais étaient bien accueillis du parterre.
SALucio, à son malirc. — Je vois venir deux dames; ce doit être les vôtres.
Marcelle. — Si ce sont les vôtres, ma passion et la vôtre vont sous le joug de la jalousie, labourant des ennuis, semant des peines. Laissez-moi lui parler : puissiez- Vous à ce prix ne plus connaître la jalousie !
OTAvio. — Bien volontiers; à moi cette licence n'est pas permise.