DU JARDINIER
NOTICE
SUR
LE CHIEN DU JARDINIER
Voici une pièce qui, pour le caractère, offre plus d'un rapport avec cette charmante composition d'Alfred de Musset : II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. C'est quelquefois le même ton exquis, la même délicatesse raffinée. Il y a des nuances toutefois, et il faut tenir compte ici de la différence qui peut exister entre l'émotion toujours un peu ironique d'une Parisienne du grand monde, en l'an de grâce 1840, et le tempérament plus naïf d'une comtesse italienne du seizième siècle. C'est d'ailleurs le même art délicat à pénétrer dans les replis d'une âme féminine, à deviner les ressorts qui la font mouvoir, et à exposer avec un charme profond semé de détails lyriques d'une exquise poésie, une de ces situations romanesques où Lope aime à placer ses héroïnes. Seulement la peinture de Lope est plus large, plus développée que l'esquisse légère et suave de Musset. C'est, d'un côté, une comédie, de l'autre un proverbe, l'Espagnol étant un poëte de plus haut vol et d'un autre souffle que notre Musset.
Nous sommes dans le plus grand monde ; dans une de ces maisons de grand seigneur, où la clame était traitée comme une souveraine. Ses femmes la servaient à genoux ; Je page qui lui présentait à boire restait agenouillé pendant qu'elle buvait ; le gentilhomme qui lui faisait visite et qui la trouvait assise, mettait un genou à terre pour la saluer. La comtesse de Belflor, jeune, veuve, d'une des plus illustres familles de Naples, nourrit, sans peut-être se l'avouer, un tendre intérêt pour son secrétaire Théodore, pauvre jeune homme sans naissance (il ne connaît pas même son père), qui n'a, comme il le dit luimême, d'autre bien que ses lettres, sa plume et son esprit.
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Il est assez fin de son côté pour avoir deviné peut -être le genre d'intérêt qu'il inspire à sa noble maîtresse ; mais les lois de ce monde aristocratique sont si rigoureuses, il y a entre la comtesse de BelÛor et son secrétaire une telle distance, un tel abîme que Théodore écarte sans doute cette pensée, et se distrait en faisant une cour assez sérieuse à la jolie Marcelle, une des femmes de la comtesse, et celle qui est le plus avant dans sa confiance.
Dans ce tableau d'un coloris si charmant, la comtesse de BelÛor est au premier plan, au second Théodore ; plus loin Marcelle et le spirituel valet Tristan, ce descendant légitime et direct des Sceparnion et des Epidique de Plaute, et le père de nos Crispins. Mais la lumière du tableau est disposée de manière à mettre surtout en relief le personnage de Diane. C'est elle qui absorbe l'intérêt principal. On suit avec l'intérêt le plus vif les phases diverses de son amour. On sourit en voyant comment elle se pique au jeu, comment la vanité blessée amène la jalousie ; comment la jalousie introduit un sentiment plus tendre. On asssiste avec une curiosité émue à ses combats, à, ses défaillances, à la victoire mêlée de larmes qu'elle remporte sur elle-même au nom uY l'honneur.
Diane semble prendre un plaisir barbare, un plaisir de tyran à torturer le pauvre Théodore, à le faire passer en un moment de la crainte à l'espoir, et du ciel aux abîmes; et on serait disposé à La condamner sévèrement, si on ne jugeait que c'est là peut-être un des effets 1rs plus vrais de la passion contrariée. Diane souffre, et elle veut faire partager sa souffrance à celui qui la cause, même sans trop le savoir. C'est passionné, sinon généreux; mais la passion n'est-elle pas précisément l'âme, l'essence même de l'art dramatique? Diane nous réconcilie avec elle par l'aveu final de son amour; et il faut bien que le spectateur lui pardonne en voyant les transports, l'émotion profonde de son heureux amant
L'expérience personnelle de Lope a du le servir dans la peinture achevée de cette situation singulière. Lope, durant sa jeunesse, avait beaucoup vécu dans les palais des grands; Lope avait été longtemps secrétaire. Nous aimons à croire toutefois qu'il n'a pas peint Théodore d'après lui-même. Il y a, en effet, quelque chose d'odieux dans cet amant si prompt à oublier la jeune fille dont il a sollicité l'amour, au premier sourire de sa noble maîtresse. Il y a de plus quelque chose d'antigénéreux, de bas, en un mot de] plus italien qu'espagnol (la scène se passe à Naples) dans ce jeune homme qui consent à accepter
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des cadeaux de la même main, main de femme il est vrai, dont il a reçu un soufflet. Remarquons que ce souiflet a pour témoins les rivaux mêmes de Théodore. Seraient-ce là les mœurs du grand monde espagnol d'alors? Ne faut-il pas y voir plutôt un trait détaché de cette atmosphère d'abaissement volontaire, accepté, où nous voyons végéter des hommes même comme l'Arioste et le Tasse, à la cour de ces petits princes d'Esté et de Ferrare? La domesticité, il est vrai, était acceptée sans scrupule en Espagne par des hommes d'origine noble, en vertu de cet axiome que, dans la domesticité, la noblesse sommeille; mais que dans le commerce elle périt. Mais nous ne pensons pas qu'un secrétaire espagnol eût accepté de son maître, avec la résignation de Théodore, l'humiliation d'un soufflet.
Notre héros n'a donc rien de chevaleresque. 11 calcule ; il est patient et politique. II aime en Italien. Sa lâcheté égoïste, sa dureté même envers Marcelle, achèvent de le dégrader, et il deviendrait entièrement méprisable, s'il ne se relevait au dénoûment par l'aveu qu'il fait à la comtesse de l'imposture de Tristan. Il ne reste de lui que l'idée d'un jeune homme encore plus ambitieux qu'amoureux, et il peut y en avoir beaucoup comme cela. Ce double sentiment peut exister simultanément; il n'y a rien en cela de contraire à la nature.
Quelle verve d'ailleurs et quel esprit ! Quel naturel charmant dans le dialogue, et quelle variété de ton ! Nous engageons le lecteur à noter l'emploi du sonnet dans les situations émues : cela fait l'effet d'une musique pénétrante dans l'original. Quand l'âme est profondément remuée, son interprète naturel n'est-il pas le vers lyrique? Nous savons que la comédie de Lope admet tous les tons, et qu'elle ne répond nullement à l'idée que nous nous faisons de ce genre d'écrire. Tout, en effet, n'est pas comique dans cette aventure ; et vu le temps, vu surtout la situation réciproque des deux principaux personnages, les larmes côtoient le sourire, la tragédie n'est jamais bien loin. Cet amour est un amour plein de terreurs. La main de la jolie comtesse peut devenir aisément une griffe de lionne; le sang peut couler, et couler impunément. De là tant de nuances qu'excelle à rendre la souplesse infinie du talent de Lope, et l'incomparable richesse de son style.