ACTE I, SCÈNE IV
Talbot.
J'ai été accablé de mépris et d'insultes. Ils m'ont exposé sur la place pour que je serve de spectacle public. « Voici, disaient-ils, la terreur de la France, l'épouvantail qui effrayait les enfants! » Alors j'ai violemment repoussé les officiers qai me gardaient et, avec mes ongles, j'ai ramassé sur le chemin des pierres que j'ai lancées aux témoins de ma honte. Ma fière contenance a fait fuir tout le monde, aucun n'osant m'approcher par peur d'une mort soudaine. Des murs de fer ne leur semblaient pas une garantie suffisante. La peur de mon nom s'était répandue parmi eux, si grande, qu'ils me supposaient capable de briser des barreaux d'acier, et de mettre en pièces des poteaux de diamant ; aussi avais-je un poste de tireurs choisis qui tournaient autour de moi à chaque minute et qui, pourvu que je voulusse faire un pas hors de mon lit, étaient prêts à me viser au cœur.
Salisbury.
Je souffre du récit des tourments que vous avez endurés, mais nous serons suffisamment vengés. Maintenant, l'heure est arrivée de songer à Orléans. A travers cette grille je puis compter tous les hommes et voir comment les Français se fortifient. Regardons, la vue t'en sera agréable. Sir Thomas Gargrave et sir William Glansdale, donnez-moi votre opinion sur la meilleure place où nous puissions établir nos batteries. Gargrave.
A la porte Nord, il me semble ; c'est là que se trouvent les seigneurs.
Glansdale.
Et ici, au boulevard du pont.
Talbot.
D'après ce que je vois, il faut affamer la ville ou l'assaillir par de légères escarmouches.
(Un coup de canon est tiré des remparts. Salisbury et sir Thomas Gargrave tombent).
Salisbury.
0 Dieu, ayez pitié de nous, misérables pécheurs I
Gargrave.
0 Dieu, ayez pitié de moi, homme infortuné !
Talbot.
Quel est ce coup du sort qui vient si soudainement traverser nos projets ? Parle, Salisbury ; du moins, si tu peux parler I Comment es-tu, miroir de tous les héros ? Ils ont emporté un de tes yeux et un côté de tes joues ! Tour maudite, que maudite soit la main qui a machiné cette horrible tragédie ! Salisbury avait vaincu dans treize batailles ! C'est lui qui forma Henry V à la guerre ! Tant que retentissaient
242 LA PREiMIERE PARTIE DE HENRY VI
les trompettes, que battaient les tambours, son épée n'arrêtait pas de frapper sur le champ de bataille I Vis-tu, Salisbury? Si tu n'as plus de voix, il te reste un œil pour regarder le ciel et implorer ta grâce ! Le soleil n'a qu'un œil et il embrasse le monde entier. Ciel, ne sois plus miséricordieux pour les vivants si Salisbury a besoin de ta merci I Emportons son corps, je veux vous aider à l'ensevelir. Thomas Gargrave, es-tu encore en vie? Parle à Talbot. Regarde-le. Salisbury, console ton âme à la pensée que tu ne mourras pas, tant que... 11 me fait signe de la main, il me sourit, il semble me dire : Quand je serai mort et parti, souviens-toi de me venger sur les Français ! Je le ferai, Plantagenet, et comme Néron, je jouerai du luth en regardant brûler la ville. Ma renommée suffira pour accabler la France !
{Tonnerre, puis alarme).
Quel est ce bruit ? Qui fait ce tumulte au ciel ? D'oîi viennent ces fanfares d'alarme et ce bruit ? (Ênirewn MESSAGER).
Le Messager.
Milord, milord, les Français ont rassemblé leurs troupes. Le Dauphin, aidé d'une nommée Jeanne la Pucelle, une sainte prophétesse, reprend l'offensive. Il vient avec des forces considérables pour lever le siège.
{Salisbury pousse un gémissement) .
Talbot.
Ecoute ! Ecoute, comme gémit le cadavre de Salisbury ! Son cœur souffre de ne pouvoir se venger ! Français, je serai un Salisbury pour vous ! Pucelle ou salope. Dauphin ou chien de mer', j'imprimerai dans vos cœurs les sabots de mon cheval, et je ferai une fondrière de vos cervelles en bouillie ! Qu'on porte Salisbury dans sa lente, nous verrons ensuite ce qu'oseront ces lâches Français !
{Ils sortent en emportant le corps) .