SCENE VII
Une autre partie du champ de bataille.
Alarme. Mouvements de troupes. Entre TALBOT, blessé, SOUTENU PAR UN SERVITEUR.
Talbot.
Où est mon autre vie ? La mienne s'en va ! Où est ie jeune Talbot, le vaillant John ? Mort triomphante, déshonoré que je suis par la captivité, la valeur du jeune Talbot me fait te sourire ! Quand il me vit défaillir, tomber sur les genoux, il brandit son épée sanglante au-dessus de ma tête et, comme un lion affamé, accomplit des actions que commandaient sa rage et sa rude impatience. Mais quand mon gardien courroucé se vit seul, protégeant ma chute sans qu'on vint m'assaillir, la colère qui donne le vertige, la furie qui monte au coeur, le firent soudain me quitter et bondir au milieu d'un groupe de Français ! C'est dans une mer de sang que mon fils a noyé son ardeur, et qu'a succombé mon Icare, dans sa fleur et dans sa fierté !
{Entrent des soldats, portant le corps de John Talboty. Le Serviteur.
0 mon cher seigneur ! On apporte votre fils. Talbot.
0 mort bouffonne qui te ris de nous, nous serons bientôt délivrés de ton insultante tyrannie I Réunis dans l'éternité, les deux Talbots s'envolant vers le ciel impondérable, échapperont malgré toi à la mortalité ! 0 toi, dont les blessures parent une mort terrible et belle à la fois, parle à ton père avant de rendre le dernier soupir ! Brave la mort en parlant, qu'elle le veuille ou non ! Imagine-toi que je suis Français et ton ennemi. Pauvre enfant 1 On dirait qu'il sourit ! Il semble dire : Si la mort avait été française, elle serait morte aujourd'hui ! Portez-le dans les bras de son
1. John Talbot était le fils aîné de Talbot, par sa seconde femme, et portait le titre de Vicomte de Lisle guand il fut tué avec son père en cherchant à secourir Ghatillon, après la bataille de Bordeaux, en l'année 1453. 11 avait été créé vicomte de Lisle en 1451. John, le fils aine de Talbot, par sa première femme, fut tué à la bataille de Northampton, en 1460.
père ! Mon cœur ne peut pas supporter plus longtemps cette douleur ! Adieu, soldats ! Mon désir est accompli. Mes vieux bras auront été le tombeau du jeune John Talbot^ !
{Il meurt).
{Alarme. Les soldats et les serviteurs sortent en abandonnant les deux corps. Entrent CHARLES, D'ALEN- ÇON, BOURGOGNE, LE BATARD, LA PUCELLE et des troupes).
Charles.
Si York et Somerset étaient venus à la rescousse, il en serait résulté pour nous une journée sanglante. Le Bâtard.
Avec quelle colère ce jeune chien de Talbot assouvissait son épée de sang français ^ I
La Pdcelle.
Une fois je l'ai rencontré et lui ai dit: Jeune fils, sois vaincu par une jeune fille. Alors, avec un air plein d'orgueil et de majesté : Le jeune Talbot, m'a-t-il répondu, n'est pas né pour être le butin d'une prostituée I Sur ce, courant aux entrailles des Français, il m'a quittée, dédaigneux d'un adversaire indigne de lui.
Bourgogne.
Il eût fait un noble chevalier. Voyez, il repose comme enseveli dans les bras du sanglant nourricier de ses malheurs. Le Bâtard.
Hachons-les en morceaux, brisons leurs os ! Leur vie fut la gloire de l'Angleterre et l'effroi de la France ! Charles.
Non, je le défends ! Nous les avons fuis quand ils étaient vivants, ne les insultons pas maintenant qu'ils sont morts ^! [Entre sir WILLIAM LUCY, et sa suite. Il est précédé d'un héraut français).
LucY.
Héraut, conduis-moi à la tente du Dauphin, afin que je sache qui a remporté la victoire aujourd'hui. Charles.
Qui t'envoie porter un message de soumission ?
LuCY.
Un message de soumission, Dauphin ? Voilà un mot bien français. Nous autres, guerriers anglais, ne savons pas ce
1. A partir du passage de la Scène V, commençant par ces mots : « Le monde dirait que je ne suis pas du sang de Talbot » jusqu'à cette phrase : « Mes vieux bras auront été le tombeau du jeune John Talbot», la pièce est écrite en vers rimes.