UN BOURGEOIS
Parlementaires, du sommet de nos tours nous avons vu depuis le commencement jusqu'à la fin l'a itaque et la retraite del'uneetdcl'autre armée; l'ex^en le plus attentif n'a pu nous faire découvrir i laquelle des deux était resté l'avantage. Le sang a payé le sang; les coups ont répondu au» coups; la force a lutté contre la force, et le courage a tenu tête au couiage Les deux adversaires sont égaux; nous n'avons de préférence ni pour l'un ni pour l'autre. Il faut que l'un des deux l'emiiorle; tant que la partie restera égale entre eux, notre ville, également bien disposée pour tous deux , n'ouvrira ses portes ni à l'un ni à l'autre.
Arrivent d'un cote LE ROI JEAN, ù la tète de ses troupes, ÉLÉONOr.E, liLA.NCllE el LEUATARD, de fauire LE ROI PHILII'I'E, l.OLIS, cl L'AR- CUIDUC, a la tête de leurs troupes.
LE nui JEAN.
Roi de France, as-tu encore du sang à répandre en pure perte î Parle, veux-tu laisser à mon droit un libre cours? Contrarié par toi dans sa marche, le torrent, sortant de sou lit, inondera de ses flots irrités celles de tes terres qui avoisioeiit ses rives, à moins que lu ne laisses son onde limpide continuer paisiblement son cours jusqu'à l'Océan.
LE ROI PUILIPPE.
Roi d'Angleterre, dans cette lutte acharnée tu n'as pas versé une goutte de sang de moins que nous; peut-être même en as-tu perdu davantage; et j'en jure par ce bras qui coiniiiande aux territoires dont ce pays fait partie, nousne déposerons pas les armes que nous ne l'ayons terrassé, toi contre qui nous les avons prises, ou que nous n'ayons ajouté un nom royal à la liste des morts, et illustré les annales de cette guerre par le trépas d'un roi.
LE BATARD
O majesté loyale! combien haut s'élève ta gloire, quand le sang des monarques s'allume; alors la mort arme d'acier ses mâchoires meurtrières; les soldats sont ses dents et ses griffes; et les querelles des rois sont pour elle un festin où elle se repaît de la chair des hommes. — Rois, pourquoi restez-vous ainsi interdits, immobiles? Donnez le signal du carnage! retournez sur le champ de bataille, monarques égaux en puissance, implacables rivaux. Que la ruine d'un parti assure le paisible triomphe de l'autre; jusque là , lut;e, sang et mort !
LE ROI JEAN
De quel parti se rangiMii les habilans de la ville?
LE ROI PUILIPPE.
liouigi-ois , ranpcz-vous du parti de l'Anf.lcici r : Qui est vutie roi?
PltEHIER BOURGEOIS.
Le roi d'Anglelerie, quand nous le connaiuons.
LE UOI PHILIPPE.
Uecomiaissez-le en nous qui soutenons ici ses dvoiis.
LE KOI JEAN. *
Un nous, qui nous représentons nous-méme, et venons en personne faire appel à l'obéissance il Angers et à la vôtre.
PREUIER BOURGEOIS.
Un pouvoir supérieur s'y oppose : jusqu'à ce que la question soit décidée d'une manière positive, nos scrupules continueront à s'abriter derrière nos formidables portes d'airain; nous n'obéirons qu'à nos craintes, jusqu'à ce qu'un roi les dissipe en se faisant reconnaître à des signes certains.
LE BATARD
Parle ciel, ces coquins d'Angevins se moquentde vos majestés; tranquilles derrière leurs créneaux, comme dans un théâtre, ils assistent nonchalamment à vos drames de carnage. Que vos majestés suivent mon conseil. Faites comme les rebelles de Jérusalem; soyez amis un moment, et réunissez contre cette ville les coups les plus meurtriers de votre vengeance; que les canons français et anglais, chargés jusqu'à la gueule, attaquent le côté de l'orient et celui de l'occident, jusqu'à ce que leur voix tonnante ait fait crouler les flancs de pierre de cette orgueilleuse cité. Battez en ruine ces remparts jusqu'à ce que la ville soit à nu et sans défense. Cela fait, que chacune des deux armées reprenne sa première attitude; que les étendards réunis se séparent; tournez vous face contre face, et que le fer se croise avec le fer. Alors, en un moment, la fortune choisira dans un parti ou dans l'autre son heureux favori; elle le fera triompher, et lui donnera le baiser d'une glorieuse victoire. Que dites-vous,
puissaiis monarques, de ce conseil étrange? Ne lui tiouvez-vous pas quelque chose de très-politique 7
LE nOl JEAN.
Par le firmament qui s'étend sur nos têtes, cet avis est de mon goût. — Roi de France, voulezvous que nous réunissions nos forces, et détruisions cette ville de fond en comble? après quoi tous combattrons pour savoir qui en sera le roi.
LE BATARD
Puisque vous êtes insulté ainsi que nous par cette ville insolente, si vous avez la uoble susceptibilité d'un monarque, faites comme nous allons faire; tournez votre artillerie contre ces audacieux remparts; quand nous les aurons jetés bas, tournons nos armes les uns contre les autres; et dans le carnage d'une mêlée sanglante, envojons-nous mutuellement au ciel ou aux enfers. LE noi PHILIPPE.
Ub bien, soit. — lAti lOi Jean, i De quel cité atlaquore. vous î
LE ROI JEAN
C'est de l'occident que nous lancerons la des truction sur la ville.
l'archiduc.
Et nous, du nord.
LE ROI PHILIPPE
Ce sera du midi que notre tonnerre fera pleuvoir ses boulets sur la cité.
LE BATARD , à part.
0 sage combinaison I du midi au nord, l'Autriche et la France se canonneront mutuellement. Encourageons-les dans ce dessein. — Allons, parlons! partons!
PREUIER BOURGEOIS.
Écoutez-nous, grands rois; restez encore un moment, et je vous indiquerai un moyen d'établir entre vous une alliance sincère et une paix durable, d'obtenir cette cité sans coup férir, et de laisser mourir dans leurs lits ces hommes qui sont venus ici chercher la mort des champs de bataille.
LE ROI JEAN
Parlez librement; nous sommes disposés â vous entendre.
PREUIER BOURGEOIS.
Cette infante d'Espagne qui est dans votre camp, la princesse Blanche, est proche parente du roi d'Angleterre. L'âge de Louis, dauphin de France, s'accorde avec celui de cette charmante princesse : si l'amour voluptueux recherche la beauté, où la trouvera-t-il plus séduisante que dans la personne de Blanche? Si l'amour pieux recherche la vertu, oti la trouvera-t-il plus pure que dans le cœur de Blanche ? Si l'amour ambitieux recherche la naissance, y eut-il jamais un sang plus noble que celui qui coule dans les veines de Blanche? Le jeune prince est accompli comme elle en beauté, en vertu, en noblesse. Il ne leur manque, à lui, que d'être elle; à elle, que d'être lui. Ce sont deux charmantes moitiés qui doivent se compléter l'une par l'autre. Ce sont deux ruisseaux limpides, qui, réunissant leurs ondes, feront l'orgueil et la joie de leurs rives. Mariez-les, ô rois, et vous serez les deux rives entre lesquelles couleront leurs Ilots réunis. Cette union sera plus efficace que votre artillerie pour ouvrir nos portes; car, après cette alliance, plus promptement que la poudre ne pourrait l'effectuer, nos portes s'ouvriront à double battant et vous donneront passage; mais sans cette alliance, la mer furieuse n'est pas plus sourde, le lion plus intrépide, les montagnes et les rochers plus inébranlables que nous dans notre résolution de défendre cette cité.
LE BATARD
Voilà, j'espère, une conclusion capable de faire trembler de peur le squelette de la mort. Quelle bouche que celle-là ! elle vomit le trépas, les montagnes, les rochers et les mers; il parle de lions rugissans aussi familièrement qu'une jeune fille de treize ans parlerait de son épagneul ! Quel est e canonnicr qui a engendré ce vaillant sire? Il no
LE ROI JEAN
paile que caoou, feu, funiée elloiincric. Sa langue duni]C la bastonnade; il flagelle nos oreilles; la moindre de ses paroles équivaut à un coup de |iuing fiançais. Peste! je n'ai jamais été mieux étrille en paroles, depuis le jouroii, pour la première fois, j'ai appelé le père de mon frère papa. ÉLÉONORE , à part, an roi Jean.
Mon fils, écoutez cette proposition ; concluez celte alliance; donnez à votre nièce une riche dot. Cette union affertnira votre droit à la couronne, et, de douteux qu'il était, le rendra certain ; et dés lors cet enfant, cette fleur qui promet de si beaux fruits, ne trouvera pas de soleil pour mûrir. Je lis le consentement dans les regards du roi et du dauphin de France; voyez «oinme ils s'entretiennent à voix basse. Pressezles de conclure pendant que ce projet sourit â leur ambition ; n'attendez pas que leur bonne volonté, stimulée par la douce pitié, attendrie par la prière, reprenne sa froideur et sa glace première?
PREUIER BOURGEOIS.
Pourquoi les deux monarques ne font-ils aucune réponse 4 la proposition amicale de notre ville menacée!
LE nul PHILIPPE.
Parlez le premier, roi d'Angleterre, vous qui, le premier, avez entame la conférence. Que répondez-vous î
LE ROI JEAN
Si votre illustre fils, le dauphin, peut dans ce livre de beauté ;mo»iraiil Blanche) lire, j'aime, sa dot égalera celle d'une reine : car l'Anjou, la belle Touraine, le Maine, le Poitou, et ions les pays qui, de ce cAté de la mer, relèvent de notre couronne, à l'exception de cette ville que maintenant nous assiégeons, embelliront sa couche nuptiale et la feront rivaliser en litres, eu dignités, en honneurs, avec la princesse du monde le mieux partagée, de mémo qu'il n'en est point qu'elle n'égale en beauté, en éducation, en naissance.
LE ROI PnlLlPPE.
Qu'en diles-vous, mon fils? considérez les traits de la princesse.
LOCIS
Mes yeux la contemplent, seigneur, et les siens m'olTrenl un prodige, un miracle merveilleux; j'y trouve mon image reproduite comme dans un miroir. Je proteste que je ne me suis jamais tant aimé qu'en ce moment où je me vois peint dans le tableau flatteur de ses beaux yeux.
1! adresse a Blanche quelques paro'.ei a voix basse.
BLANCHE, à Louis.
En ceci la volonté de mon oncle sera la mienne. S'il voit en vous quelque chose qui lui plaise, ce scutimeiit favorable, je le transporterai sans peine dans mon propre cœur; ou, pour mieux dire, si cela vous convient, je le transformerai facilement, pour mon compte, en un sentiment d'affection. N'altcudei point de moi, sei;;ncur, que je vous
(latte en vous disant que tout ce que je vois en vous est digne d'amour. To:it ce que je puis dire, c'est que je ne vois rien en vous qui, jugé au point de vue des préventions les plus défavorables, me paraisse mériter ma haine.
LE l\OI JEAN.
Qug disent ces jeunes gens? Que dites vous, ma nièce?
BLANCHE
Quoi que vous ordonniez dans votre sagesse, l'Iiunneur me fait un devoir d'obéir.
LE ROI JEAN
Parlez donc, dauphin de France; pouvcz-voiis aimer cette princesse?
Demandez-moi plutôt si je puis m'empccher de l'aimer; car je l'aime en toute sincérité.
LE ROI JEAN
Eh bieni je vous donne avec elle le Vexin , la Touraine, le .Maine, le Poitou et l'Anjou, et â ces cinq provinces j'ajoute treute mille marcs d'Angleterre.— Philippe de Fiance, si ces propositions vous agréent, ordonnez â notre fille et â votre fils de joindre leurs mains.
LE ROI PHILIPPE
Jeles accepte. — Mes enfans, joignez vos mains.
L'ARCniDUC.
Ainsi que vos lèvres; je me rappelle parfaitement que c'est ainsi que j'ai fait, le jour où j'ai été fiancé pour la première fuis.
LE uni PHILIPPE.
Maintenant, bourgeois d'Angers, ouvrez vos portes; recevez dans vos murs les nouveaux amis que vous venez d'acquérir; car, à l'instant même, la célébration du mariage va se faire â la chapelle de Sainte-Marie. — {Rcgardani autour de lui. ) La princesse Constance est elle ici? Je suis silrqu'elle n'y est pas; car sa présence aurait troublé la conclusion de cette alliance. Où est-elle, ainsi que Sun fils? qu'il me le dise, celui qui le sait.
LOCIS
Elle est dans la tente de votre majest.', triste et affligée.
LE ROI PHILIPPE
Sur ma parole, l'alliance que nous venons de conclure sera loin de guérir son affliction — Mon cousin J'Anglcterre, que pouvons-nous faire pour cette veuve? Nous sommes venus pour appuyer ses droits; et voilà que les choses ont pris une toute autre tournure, à notre propre avantage.
LK ROI JEAN
Nous remédierons à tout. Nous crêcronsle jeune Arthur duc de Bretagne et comte de Richeoioni, et nous le ferons seigneur de cette belle et opulente cité. — Qu'on appelle la princesse Constance; qu'on aille promptement 1 inviter à se rendre à noire solennité. — ■ Si nous ne comblons p.is la mesure de ses désirs, nous lui donnerons du moins une satisfaction suffisanlé pour imposer silence â SCS clameurs. Allons activir le plus que nous pour-
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
ronsia célébralion, de cette cérémonie, à laquelle nous étions loin de nous attendre.
Tous s'éloignent à l'exception du Pàlanl. Lis l,ourgcuis
qui étaient sur les renips'.s se retirent.