CI.ARENCE
Non, non ; il ne peut soutenir long-temps ces angoisses. Les continuels soucis et les peines incessantes qui assiègent son esprit, en ont tellement miné les parois, que ce n'est plus qu'une cloison diaphane qui ne tardera pas à livrer passage A la vie.
LE PRISCE HUMPnRET.
Les récits du peuple m'elTraient : on a récemment observé des naissances équivoques, des productions monstrueuses de la nature Le cours de« sai>ons est interverti, comme si I année avait trouvé certains mois endormis, et avait passé outre.
CLARENCE
La rivière a éprouvé un triple flux, sans reflux intermédiaire*; et les vieillards, ces crédules annales du passé, disent que niéme chose arriva quelque temps avant la maladie et la mort de notre aïeul Edouard.
■ WARWICk.
Princes, parlet plus bas; voici le roi qui reprend ses sens.
LE PRINCE BUHPiniE.Y.
Il ne survivra pas à cette apoplexie.
I LE ROI HENRI
! .--i.ulevez-moi, je vous prie, et transportez-moi 1 dans une autre pièce : dotlcement, je vous prie.
nhre, el le ik-
r a mon élanco-
C'est un fait hUtorique, i 'Noie du traducteur,^
i le l'i octobre 14ll
LE ROI BENRI, COIIIimiWIl.
(iu'on garde le silence, mes amis qu'une main obligeante ne fasse résun oreille abattue les corde» d'une harpe lique.
WARWICK
Qu'on fasse venir les musu iens dans la chambre voisine.
LE UOI HENRI.
Placez la couronne sur le chevet rie mon lit.
CLARENCE
Ses \eux se creusent, et il est tout changé.
WABWICK.
Moins lie bruit, moins de bruit.
Entra LE PRINCE HENRI.
LE PRINCE UENRI.
Qui a vu le duc de ClarenceT
Me voici, mon frère, accablé de tristesse.
LE PRINCE HENRI
Eh quoi I il pleut A la maison, tandis qu'il fait beau temps dehors! Comment va le roi ^
LE PRINCE HtJMPaREY.
Extrêmement mal.
LE PRINCE HENRI
A-t-il appris les heureuses nouvelles? Dites-leslui.
LE PRINCE BDliPHREY.
C'est en les entendant qu'il a eprou\é une altération subite.
LE PRINCE HENRI
S'il est malade de joie, il se rétablira sans le secours du médecin.
^ WARWICK
Pas tant de bruit, mylord. — Cher prince, parlez bas; le roi votre père va dormir
CLARENCE
Passons dans l'autre chambre.
WARWICK, au prince Henri.
Votre altesse veut-elle venir avec nous?
LE PRINCE HENRI
^on, je vais m'asseoir ici, et veiller auprès du
Tous sortent à l'exception du Prince Henri.
i.E prince HENRI , coniinuaiil.
Pourquoi la couronne, cette compagne de nuit si incommode, est-elle sur son chevet? 0 splendeur importune I souci doré, qui tiens les portes du sommeil ouvertes à tant de nuits inquiètes! —
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
Mon père, tu dors maintenant avec elle, mais d'un sommeil mille fois moins doux que l'homme qui, le front ceint d'une humble coiffure, repose paisiblement pendant la nuit entière. 0 majesté! tu pèses à celui qui te porte, comme une riche armure, qui, revêtue dans la chaleur du jour, accable celui qu'elle défend. — {S' approchant de son père.) Aux portes de la respiration, j'aperçois une plume de duvet qui reste immobile ; s'il respirait, son souffle lui imprimerait nécessairement un mouvement quelconque. Mon gracieux souverain 1 mon père! Ce sommeil est profond en effet; c'est le sommeil qui a détaché ce cercle d'or du front de tant de monarques anglais. Ce que tu as droit d'attendre de moi, ce sont des larmes, c'est une profonde et sincère douleur ; la nature, l'affection, la tendresse filiale, te paieront ce tribut avec usure. Ce que tu me dois à moi, c'est cette couronne royale, qui me revient comme à ton héritier et par droit de naissance. ( Mettant la couronjie sur sa tête. ) La voilà posée sur mon front ; le ciel l'y maintiendra; dut l'univers conjuré concentrer toutes ses forces dans le bras d'un géant, ce bras ne pourrait m'arracher cette dignité héréditaire.
LE noi BENKi, s'éveillant.
Warwick I Gloster 1 Clarence !
Rentrent WARWICK et les Autres.
CLABENCE.
Est-ce le roi qui appelle?
WARWlCK.
Que désire votre majesté? Comment vous trouvez-vous?
LE KOI HENRI.
Pourquoi, mylords, m'avez-vous laissé seul?
CLARENCE
Sire, nous avons laissé ici le prince mon frère, qui a témoigné le désir de veiller auprès de vous.
LE ROI HENRI
Le prince de Galles 1 où est-il? que je le voie. Il n'est pas ici?
WÀBWICK.
La porte est ouverte; il sera sorti par là.
LE PRINCE HDHFHRET.
Il n'a point passé par la chambre où nous
étions.
LE KOI HENRI.
Où est la couronne? Qui l'a prise sur mon chevet?
WARWICK
Sire, nous l'y avous laissée quand nous sommes Donis.
LE ROI HEHRI.
Le prince l'aura prise. — Allez le chercher. Est-il donc si pressé, qu'il prend mon sommeil pourla mort? Allez le chercher, mylord Warvvick; amenez-le ici.
Warwick sort.
LE KOI HENRk , Continuant.
Ce procédé vient se joindre à mon mal pour hâter ma fin. Enfans, voilà pourtant comme vous êtes! La soif de l'or vous rend dénaturés! C'est donc pour en venir là, pères insensés, que, victimes de voire sollicitude, les soucis ont troublé votre sommeil, que vous avez usé votre cerveau par les inquiétudes, vos forces par le travail ; c'est pour cela que vous avez péniblement amassé des monceaux d'or bien ou mal acquis; c'est pour cela que votre prévoyante tendresse a pris scia d'élever vos enfans dans la connaissance des arts et dans tous les exercices guerriers. Semblables à l'abeille, nous enlevons à cbaque fleur son doux trésor; les pattes chargées de cire, et la trompe de miel, nous apportons à la ruche notre butin; et comme l'abeille, nous recueillons la mort pour salaire. Voilà l'araère récompense oui attend un père aux portes du tombeau.
Rentre WARWICK.
LE ROI HENRI, continuant.
Eh bien ! où est-il ce fils qui n'a pas la pa-
tience d'attendre que la maladie, secondant ses
vœux, ait mis un terme à mes jours?
WARWICK
Sire, j'ai trouvé le prince dans la pièce voisine; son visage était inondé de larmes; et toute sa personne était empreinte d'une douleur si profonde, qu'en le voyant, le tyran le plus sanguinaire n'aurait pu s'empêcher d'arroser de ses pleurs son glaive meurtrier. Il vient ici.
LE ROI HENKI.
Mais pourquoi a-t-il emporté la couronne?
Rentre LE PRINCE HENRI.
LE ROI HENRI , continuant.
Le voici. Approche, Henri. — Vous, quittez la chambre; laissez-nous seuls.
Tous sortent.
LE PRINCE BENRI.
Je ne pensais pas entendre encore le son de votre voix.
LE ROI HENRI
C'est parce que tu le désirais, Henri, que tu l'as pensé. Ma vie se prolonge trop; je te fatigue. Tu es si impatient de voir vaquer mon trône, que lu revêts les insignes de mon rang avant que ton heure soit arrivée. 0 jeune insensé I lu convoites dans la royauté un fardeau que tu ne saurais porter! Attends quelques momens encore. Le nuage de ma puissance est souteuu dans l'atmo» sphère par un vent si faible, qu'il ne saurait tarder
HENRI IV
i choir; je n'ai plus qu'une ombre de vie. Tu as dérobé ce qui, quelques heures plus tard, l'appartenait sans crime; cl à mon heure dernière tu m'as conlirmé dans l'opinion que j'avais de toi. Toute ta conduite a prouve; que tu ne m'aimais pas, et tu as voulu qu'en mourant j'emportasse cette certitude. Dans ta pensée, tu gardais en réserve des milliers de poignards, que tu aiguisais sur ton cœur de rocher, pour m'en percer une demi-heure avant ma mort. Eh quoi! ne peuxtu donc m'cpargner une demi-heure encore? Eh bien 1 va toi-même creuser ma fosse ; va faire sonner les cloches pour annoncer à ton oreille charmée, non que je suis mort, mais que tu es couronné. Que les pleurs qui devaient arroser mon cercueil servent de baume pour oindre etconsacrer ta tête. Que je sois confondu dans la poussière de l'oubli; donne en pâture aux vers celui qui t'a donné la vie. Destitue mes fonctionnaires, révoque mec décrets; car le moment est venu d'insulter à la loi. Henri V est couronné; que la folie monte sur le trûne I que la majesté loyale en descende! sages conseillers, fuyez loin d'ici! Vous tous, hommes frivoles de toué les pays, venez à la cour d'Angleterre 1 États voisins, envoyez -nous votre écume. Avez-vous quelque scélérat bien immoral, qui jure, boive, danse, passe la nuit en orgies, vole, assassine, et rajeunisse par la forme les forfaits les plus surannés? Félicitez-vous; Il ne vous troublera plus. L'Angleterre offre une double prime à sa triple scélératesse; l'Angleterre a pour lui lies emplois, des honneurs, du pouvoir; car le cinquième Henri a démuselé la licence enchaînée; et les dents du monstre pourront impunément plonger dans les chairs de l'innocent.
LE FBINCE UENBi, s' agenouillant.
0 mon souverain, pardonnez-moi 1 si mes pleurs ne m'avaient coupé la parole, j'aurais prévenu ces reproches déchirans, cette explosion de votre douleur avant qu'elle se fût emportée si loin; voilà votre couronne, et puisse celui qui en porte une immortelle vous conserver long-temps la vôtre. Si elle m'est chère, c'est parce que votre honneur et votre gloire y sont attachés. Si je l'ambitionne à un autre titre, puissé-je ne plus me relever de cette humble posture que me prescrivent mon devoir et ma sincère et filiale soumission. Quand je suis entré ici, etque jen'ai plus trouvé aucun souflle à votre majesté, le ciel m'en est témoin, de quel froid mortel mon cœur a été saisi ! Si je vous en impose, puissê-je mourir au milieu de mes égaremens actuels, et n'avoir jamais l'occasion de montrer au monde le noble changement que je projette. M'étanl api'roché de vous, je vous ai cru mort, et presque mort moi-même à l'idée de vous avoir perdu, j'ai apostrophe la couronne, comme si elle eût pu m'entendre, et je lui ai dit : « Les soucis qui t'accompagnent ont consumé la vie de mon père; aussi, quoique formée de l'or le plus fin, tu n'es à mes yeux qu'un vil métal. Quoique d'un titre moics élevé que le tieD, l'or qui, admi-
nistré en dose potable, rend la santé au malade *, est plus précieux que toi ; car tout estimé, tout recherché que tu sois, tu dévores celui qui te porte. » En accusant ainsi lacouronue, je l'ai mise sur ma tête, pour faire ce que me prescrivait mou devoir filial, pour me mesurer avecelle, — comme avec un ennemi, qui venait, à mes yeux, d'immoler mon père. Mais si elle a communiqué à mon cœur une infidèle joie ou un coupable orgueil; si sa vue m'a fait éprouver la plus légère sensation de contentement ou de vanité, que Dieu l'éloigné à jamais de ma tête, et fasse de moi le plus humble des vassaux qui Déchissent en tremblant le genou devant elle.
LE ROI HENRI
Mon fils, ce fut le ciel qui t'inspira la pensée de la prendre, afin que la sagesse de ton excuse te conciliât davantage encore l'affection de ton père. Approche, Henri; assieds-toi auprès démon lit, et viens entendre mes conseils, les derniers sans doute qui sortiront de ma bouche : Dieu sait, mon fils, par quels sentiers, par quelles voies détournées et tortueuses je suis arrivé à la possession de cette couronne ; et nul ne sait mieux que moi combien elle a douloureusement pesé sur ma tête; sur la tienne, elle descendra plus paisible, plus honorée, plus alîermit; ; car tout le blâmequi s'attache à son acquisition va descendre avec moi dans la tombe. Elle ne paraissait en moi qu'une dignité arrachée par la violence; et des témoins vivans étaient là pour me rappeler que je ne la devais qu'à leur concours. De là des dissensions journalières, des luttes sanglantes, fléaux permanens d'une paix simulée. Tu sais quels combats j'ai livrés pour conjurer ces périls; tout mon règne n'a été qu'un long drame sur cette matière. Ma mort change l'étal des choses: ce qui en moi était uu bien mal acquis, t'arrive par une voie plus légitime ; la couronne t'échoit par voie de succession. Toutefois, bien que tu sois plus affermi que je ne pouvais l'être, tu ne l'es pas assez; car les blessures sont récentes ; et tous tes amis, dont il l'importe de te concilier l'affection, n'ont perdu que depuis peu leur aiguillon et leurs dents. Ce sont ceux dont les coupables services ont amené mon élévation, et je pouvais légitimement craindre qu'ils n'employassent leur puissance à me renverser; pour éviter ce danger, j'ai détruit les uns, et je me proposais de conduire les autres à la Terre-Sainte, de peur que le repos et l'oisiveté ne leur permissent d'examiner de trop près ma puissance. C'est pourquoi, mon cher Henri, n'oublie pas d'occuper dans des guerres étrangères l'activité des esprits; afin qu'absorbés par des préoccupations lointaines, ils perdent le souvenir du passé. Je t'en dirais davantage, mais mon souflle est tellement épuisé, que je n'ai plus la force
On croyait alors qu'une dissolution d'or, prise comme potion médicale, coriimuQi4Uait un principe de vie. (Kott
du traducteur,)
MAGASIN THEATRAL F.TRANGFR
de parler. 0 mon Dicul parJonne-moi les moyens par lesquels j'ai aciiuis la couronne, et assure â mou nis sa possession paisible.
ht PItJNCE BENIll.
Mon gracieux souverain, vous avez su la conquérir, la porter, la garder; vous me la léguez; je la possède donc au titre le plus infonteslable et le plus légitime; et j'emploierai tous mes efforts à la défendre cuntre les prétentions de l'univers entier.
EnireiiiLE PRINCE JEAN DE LANCASTllE, WARWICK el plumeuks Lukds.