‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 141 sur 633 · I.tr camp anglais en Picardt · texte numérisé non relu

I.tr camp anglais en Picardt

Arrivent GOW'ER el FLlIELLE^.

GOWER

Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont)

FLOELLEH.

Je VOUS assure qu'il se fait d'excellente besogne à ce pont.

GOWER

Le duc d'Exeter est-il sain et sauf?

FLOElLEÎi.

Le duc d'Exeter est aussi magnanime qu'Agamemnon; c'est un homme que j'aime et que j'honore de toute mon ame, de tout mon cœur; je voue à son service mon affection, ma vie, ma fortune et toutes mes facultés. Il n'a pas, Dieu soit loué et béni, reçu la moindre blessure; il garde le pont le plus vaillamment du monde, avec une excellente discipline. Il y a au pont un enseigne que je considè-i-e en conscience comme aussi brave que Marc-Antoine. C'est un homme sans réputation, maisje l'ai vu seconduire on ne peut mieux.

COWER.

Comment l'appelez-vous?

FLaELLEN.

On l'appelle l'enseigne Pistolet.

GOWEr..

Je ne le connais pas.

Arrive PISTOLET.

Vous ne le connaissez pas? le voici qui vient.

PISTOLET

Capitaine, j'ai un service à vous demander : vous êtes dans les bonnes grâces du duc d'Exeter?

FLUELLEN

Oui, Dieu merci, et je crois avoir mérité une place dans son amitié.

PISTOLET

Bardolphe, soldat intrépide et courageux, d'une valeur notable, a, par un coup malheureux du destin, et par un tour de roue de la capricieuse Fortune, cette aveugle déesse qui se tient debout sur une boule en rotation permanente, —

FLUELLEN

Excusez, enseigne Pistolet. La Fortune est représentée aveugle avec un bandeau sur les yeux, pour signifier que la fortune est aveugle. On la représente aussi avec une roue pour signifier, et c'est la morale de la chose, qu'elle est mobile, inconstante, variable et changeante ; et c'est aussi pour cela, voyez-vous, que son pied pose sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule sans cesse. En vérité, les poètes font une excellente description de la Fortune. La Fortune, voyez-vous, est une excellente moralité.

PISTOLET

La fortune est l'ennemie de Bardolphe. Il est l'objet de son courroux; car il a volé un ciboire, et doit être pendu, ce qui fait une fort vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; quant à l'homme, qu'il reste libre, et que le chanvre ne lui coupe pas le sifflet. Mais Exeter a pronouct: uu

MAGASIN THÉÂTRAL ÉTRANGER

arrèl de mort pour un ciboire de pLii de valeur. Allez donc lui parler ; le duc entendra votre voix. Que Bardolphe ne voie pas le fil de ses jours coupé par une chétive ficelle, et d'une manière ignominieuse. Parlez pour lui, capitaine, et je serai reconnaissant de ce service.

FLUELLEN

Enseigne Pistolet, je crois vous comprendre.

PISTOLET

Réjouissez-vous-en donc.

FLUELLEM.

Il n'y a pas de quoi; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je laisserais la volonté du duc suivre son cours, et ne m'opposerais pas à son exécution : il faut que la discipline soit maintenue.

PISTOLET

Meurs, et sois damné. Je fais la figue à ton amitié.

FLCELLEÏ».

Bien.

PISTOLET

La figue espagnole".

11 s'éloigne.

FLCELLEN.

Très-bien.

GOWER

Voilà, par ma foi, un fieffé coquin. Je me le rappelle maintenant ; c'est un entremetteur, un coupeur de bourses.

FLUELLEN

Je vous assure que je lui ai entendu débiter sur le pont les plus belles paroles du monde. Mais, c'est égal, ce qu'il m'a dit tout-à-l'heure, je m'en souviendrai dans l'occasion.

GOWER

Pardieu I c'est un fat, un drôle qui de temps en temps va à la guerre, afin de pouvoir, à son retour à Londres, se donner des airs de soldat. Ces gens-là savent sur le bout de leurs doigts les noms de tous les généraux. Ils vous diront, coivme s'ils l'avaient appris par cœur, quels engagemens ont eu lieu, à quels retranchemens, à quelle brèche, à quel convoi ; les noms de ceux qui se sont distingués, de ceux qui ont été tués, do ceux qui se sont mal conduits; quelles positions occupait l'ennemi : tout cela débité en style militaire, assaisonné des juremens les plus neufs; et vous n'avez pas d'idée de ce qu'une barbe taillée sur le patron de celle du général, et un habit tout noirci encore par la poudre des camps, peut pro duire d'effet, au milieu des brocs écumans, sur des cerveaux exaltés par les fumées de la bière. Mais il vous faut apprendre à reconnaître ces misérables, la honte de notre âge, si vous ne voulez être exposé à d'étranges méprises.

FLDELLEM.

Tenez, capitaine Gower, — je vois bien qu'il n'est pas ce qu'il voudrait paraître. Au premier défaut que je trouverai à sa cuirasse , je lui

• Allusion aux 6gures empoisonnées qu'employait la vcogcaucc espagnole. {Note du traducteur.)

dirai son fait. ( On enlcnil le tambour. ) Écoulez! voilà le roi qui vient; il faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont.

Âniccut LE ROI HENRI, GLOSTER cl des

Soldats.

FLUELLEN

Dieu bénisse votre majesté !

LE P.O! IIF.Nr.I.

Eh bien! Fluellen, venez-vous du pont?

FLUELLEN

Oui, sire. Le duc d'Exetcr l'a vaillamment défendu : les Français se sont retirés, et le passage est libre. L'ennemi a voulu s'emparer du pont; mais il a été forcé de battre en retraite, et le pont est resté au pouvoir du duc d'Exeler Je puis assurer à votre majesté que le duc est un viiUant homme.

LE nOI UENRl.

Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen 7

FLUELLEN

La perte de l'ennemi a été très-grande ; pour noi, je pense que le duc n'a pas perdu un seul homme, à l'exception d'un individu qui doit être pendu, pour vol dans une église, d'un certain Bardolphe, que votre majesté connaît peutêtre. Il a la figure enluminée et toute bourgeonnée ; ses lèvres font l'office de soufflet sous son nez , véritable brasier ardent, tantôt bleu, tantôt rouge ; mais son nez va être exécuté, et son feu éteint.

LE sot HEDSI.

Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les délinquans de cette espèce I — Et nous ordonnons expressément que, pendant notremarche à travers le pays, il ne soit lien enlevé danslesvillages; que tout ce qu'on prendra soit payé comptant, qu'il ne soit fait aucune insulte, adiessé aucune parole oulrageanie aux Français ; car, lorsque la douceur et la cruauté se disputent un royaume, c'est la douceur qui gagne la partie.

On entend le son d'un cor. Arrive MONTJOIE.

MOSTJOIE.

Vous me reconnaissez à mon costume?

LE ROI HENRI

Oui, je le reconnais. Que viens-tu me faire savoir!

MONTJOIE

Les intentions de mon maître.

Fais-les-moi connaître.

MONTJOIE

Voici ce que dit mon roi ; — Dis à Henri d'Angleterre qu'il nous a crus morts, lorsque nous n'étions qu'endormis; la sagacité qui sait agira propos est un meilleur soldat que ta témérité. Dis-lui

HENRI V

que nous aurions pu le repousser à IIarn(^ur ; mais nous n'avons pas cru devoir punit une injure avant qu'elle ne fûl mûre. — Maintenanî, c'est à notre tour fi parler, et notre puissante voix va se faire entendre. Le roi d'Angleterre regrettera sa folie, verra sa faiblesse, et admirera notre paticncj Dis-lui donc de songer à sa rançon, qui doit être proportionnée aux pertes que nous avons faites, aux sujets que nous avons perdus, et aux humiliations que nous avons endurées. Si la réparation devait égaler rcfronse, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour défrayer nos perles, son trésor est trop pauvre ; pour réparer l'cn'usion de notre sang, toute la population do son royaume serait insuffisante; et quant à l'insulte qui nous a été faite, lors même qu'il viendrait en personne se prosterner à nos pieds, ce serait encore une satisfaction bien faible et bien cliétivc. Ajoute que nous le défions, et finis en lui disant qu'il a voué à la mort ceux qui le suivent, et que leur condamnation est prononcée. Aiusi parle le roi mou maître; tel est le message dont il m'a chargé.

LE rtOI HENRI.

Je connais ta qualité. Quel est ton nom?

MOMJOIE.

Montjoie.

LE ROI HENRI-

Tu l'acquittes loyalement de ton office. Retourne sur tes pas, et dis au roi : — Qu'en ce moment, je ne le cherche pas, et ne demanderais pas mieux que de me diriger sur Calais, sans empéihi'meut; car, à dire vrai, ^ — quoiqu'il n'y ait pas di> sagesse à faire cet aveu à un ennemi rusé et disposé à en tirer avantage, — la maladie a beaucoup all'aibli mes soldats; leur nombre est diminue, et le peu qui m'en restent ne valent guère mieux qu'un pareil nombre de Français; et cependant, quand ils se portaient bien, je te le dis, Montjoie, chacun d'eux valait trois Français. — Que Dieu me pardonne cet accès de forfanterie! — C'est un défaut que m'a inoculé l'air de la France, et dont il faut que je me corrige. — Va donc dire à ton maître que je suis ici; ce corps c cl chéiif, voilà ma rançon. Je n'ai pour armée que des soldats malades et débiles; néanluins, dis-lui que. Dieu aidant, nous nous ouvrirons un passage, quand le roi de France lui-

imc cl un autre monarque voisin tout aussi puissant que lui, devraient se mettre en travers. Voilà pour ta peine, Montjoie. (// lui remet une rse.) Va dire à ton maître de faire mûrement ses réflexions. Si on nous laisse passer, nous pasjiis ; si Ton veut nous en empocher, nous teindrons de votre sang pourpré votre sol noirâtre. Sur ce, Montjoie, adieu. En deux mots, voici notre réponse : — En l'éiat où nous sommes, nous ne chercherons pas le combat; mais tels que nous sommes, uéaumoins, nous ue l'éviterons pas. Porte cette réponse à ton maître.

MONTJOIE

Je vais la lui porter. Je lemercic votre majesté.

lls'.lulgnc.

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