‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 145 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Le carap anglais.

Arrivenl GLOSTER, BEDFORD, EXETER, SALIS- BURY et WESTMORELAND.

nEDFonn.

Le roi est allé en pcr.<oanc reconnaître l'ennemi.

WESTUOr.ELAND.

Ils ont soixante mille cumbatlans.

EXETElt.

Us sont cinq contre un ; et des troupes toutes fraîches encore.

SALISCURY,

Que le bras de Dieu combatte pour nous! La partie est périlleuse. Dieu soit avec vous lous, princes; je vais à mon poste. Si nous ne devons plus nous revoir que dan» le ciel, séparons-nous sans chagrin; — mon noble lord de Bediord, — mon cher lord Gloster, — mou digne lord Exeter, — ( à IVeslmoreiand) vous, mon bien-aimé parent, — vous tous, guerriers, recevez mes adieux.

BEDFOR».

Adieu, digne Salisbury ; que le bonheur t'accompagne.

EXETEn.

Adieu, cher lord; combats vaillamment aujourd'hui ; mais c'est te faire injure que det'adresser une pareille recommandation ; car ta valeur est solide et à toute épreuve.

Salisbckt s'iloiyne.

BEDFORD

Son courage égale sa bonté; il excelle dans ces deux qualités.

WESTSIORELAWD.

Oh 1 que n'avons-nous ici maintenant dix mille seulement de ces hommes qui en .Angleterre ne travaillent pas aujourd'hui !

Arrive LE ROI HENRI.

LE ROI HENRI

Qui exprime un pareil vœu? mon cousin Westmorclaiid? — Non, mon beau cousin, si nous sommes destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et notre patrie perdra assez en nous perdant; si nous devons survivre à cette joiirr.ée, moins nous serons , plus grande sera noire part de gloire.Aunomdu ciel, je vous en supplie, ne souhaitez pas un seul homme déplus. Tar Jupiter, je n'ai point la soif de l'or, et je ne trouve pas mauvais qu'on vive à mes dépens; peu m'importe que mes vétemens soient usés par d'autres; tous ces biens extérieurs ne sont point l'objet de mes désirs; mais si c'est un péché que de convoiter la gloire, je suis le plus grand pécheur qu'il y ail au monde; non, mon cousin, croyez-moi, n'appelez pas de vos vœux un seul Anglais déplus. Vive Dieu ! j'en jure par mes pluschères espérances icibas, je ne voudrais pas partager avec un homme de ;)lus un aussi grand honneur. Oh! u'en soul.ji: <. p's un de plus, Vr'estmoreland : faites plutôt publier dans les rangs de mon armée, que celui à qui ce combat répugne, peut partir ; il re-

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

cevra son passeport, et l'argent nécessaire pour sa route lui sera remis. Je ne veux pas mourir dans la compagnie d'un homme qui n'est pas résolu à partager mon trépas. C'est aujourd'hui la saint Crépin* : celui qui survivra à cette journée, et retournera sain et sauf dans sa patrie, ne pourra sans orgueil entendre nommer ce jour, et lèvera la tête avec fierté au nom de CrOpin. Celui qui survivra à cette journée el atteindra un long âge, fêtera chaque année ce jour glorieux; et la veille, réunissant à table ses amis, il leur dira : « C'est demain la saint Crépin. » Puis, relevant sa manche, et montrant ses cicatrices, il ajoutera : <c J'ai reçu ce jour-là ces blessures que vous voyez. » Le vieillard oublie ; mais il aura tout oublié, qu'il se rappellera encore avec orgueil ses eiiploits dans cette journée. Alors nos noms, familiers h toutes les mémoires, le roi Henri, Bedl'ord, Exeter, Warwick, Talbot, Salisbury, Glocester, seront répétés la coupe à la main; le père racontera cette histoire à son fils ; et d'ici la fin du monde, la saint Crépin ne reviendra jamais sans que notre souvenir soit évoqué, notre souvenir à nous, poignée d'hommes heureux de notre petit nombre, troupe de frères; car celui qui versera aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère; quelque humble que soit sa condition, ce jour l'anoblira. En Angleterre, les gentilshommes maintenant au lit regretteront amèrement de ne pas s'être trouvés ici ; el ils n'oseront lever les yeux, quand ils entendront parler l'un de ceux qui auront combattu avec nous le jour de la saint Oépin**.

Revient SALISBURY.

SillSBURT.

Mon souverain seigneur, préparez-vous sans délai ; les Français sont bravement rangés en bataille, et ne tarderont pas à nous attaquer.

LE nOI HENItl.

Tout est prêt, si nos volontés le sont.

WESTUORELAND.

Périsse celui dont le courage est tiède en ce moment !

LE nOI UENKI.

Vous ne souhaitez donc plus des renforts d'Angleterre, mon cousin?

WESTUOKELAMD.

Plùt à Dieu , sire, que vous et moi nous pussions à nous seuls livrer ce combat!

LE ROI UENRl.

C'est comme si VOUS nous souhaitiez', cinq mille

* La bataille d'Azincourl fut livrée le 35 octobre. le jour Je la saint Cnijiin. (Noie du IraducUur.)

" I^ous [jcnsous, avec le docteur Jolinsun, <]Ue ce discours gagnerait baucoup à être réduit de moitié. (Pfole du trw àucteur.)

hommes de moius, ce qui me plairait beaucoup mieux que d'en avoir un de plus. — Vous connaissez tous vos postes : Dieu soit avec vous!

Fanfare. Arrive MONTJOIE.

MONTJOIE

Une seconde fois, je viens te demander, roi Henri, si tu veux traiter de ta rançon, avant ta défaite inévitable; car, assurément, tu es si près de l'abime, qu'il est impossible que tu n'y tombes pas. En outre, mû par un sentiment charitable, le connétable désire que tu rappelles à ceux qui te suivent, la nécessité de faire leur paix avec Dieu, afin que leurs âmes s'envolent tranquilles et pures loin de ces champs où leurs corps vont tomber et pourrir.

LE ROI HENRI

Qui t'envoie maintenant?

MONTJOIE

Le connétable de France.

LE ROI HEKRI.

Veuille, je te prie, lui rapporter ma première réponse. — Dis-leur de m'abattre, et de vendre ensuite mes os. Vive Dieu! pourquoi insulter ainsi à des pauvres diables? L'homme qui avait vendu la peau du lion du vivant de la béte, fut tué en lui donnant la chasse. Beaucoup d'entre nous, je l'espère, trouver ont dans le sein de leur patrie des tombeaux où revivront sur l'airain leurs exploits de ce jour; et quant à ceux qui laisseront en France leurs vaillans ossetnens, n'eussent-ils que vos fumiers pour sépulture, morts en braves, ils seront immortels; le soleil les saluera de son sourire; et fumante encore, aspirera, pour la porter aux cieux, la vapeur de leur gloire, laissant leur terrestre dépouille empester vos climats, et propager en France une contagion vengeresse. Il y a dans nos Anglais une surabondance de valeur capable dedonner la mort, même après que la vie est éteinte, comme ces balles mortes qui par ricochet blessent encore. Excuse-moi, si je te parle avec fierté: — Dis au connétable que nous ne sommes pasdes guerriers endimanchés; une marchelongue et pénible a terni l'éclat de notre parure. Il ne reste pas une plume dans toute notre armée, excellent motif pour ne pas nous enfuira tire d'aile ; et le temps nous a passablement usés et salis; mais, par la sainte messe, nos cœurs sont frais et pimpans; et mes pauvres soldats m'assurent qu'avant que la nuit vienne ils auront des vélemens neufs, sinon, ils arracheront ceux des soldats français, et les mettront hors d'état de servir. S'il en est ainsi, et avec l'aide de Dieu, cela sera, tu vois que ma rançon sera bientôt trouvée. Héraut d'armes, épargne-toi une peine inutile; ne viens plus roe parler de rançon : je le jure, ils n'en auront poinid'autre que ces membre9;et s'ils les ont, en l'état où je les leur laisserai, ils n'en retireront plus grand'cbosc : va dire cela au connétable.

HENRI V

MOMTJOU.

l'y vaî», roi Henri ; sur ce, je prends congé de toi. Tu n'entendras plus la voii du héraut d'armes.

Il s'éloigne.

LE ROI BEKRI

Et moi, j'ai bien peur que tu no viennes encore parler de rançon.

Arrive LE DUC D'YORK.

TORK.

Sire, je vous demande à genoux le commandement de l'avant-garde.

LE KOI HSSRI.

Je te l'accorde, brave York. — Maintenant, soldats, marchons;— et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté du sort de cette journée.

Ils s'cloignc-nt.

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