‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 168 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

L'Auvergne. — La cour d'un château.

Arril^enl LA COMTESSE et SON CONCIERGE.

LA COMTESSE

Concierge, souviens-toi de l'ordre que je t'ai donné; quand lu l'auras exécuté, rapporte- moi les clefs,

LE CONCIERGE

Madame, je vous obéis.

LA COUTESSE, seule.

Mon plan est dressé: si tout réussit, je deviendrai aussi célèbre par cet exploit queThomyris de Scyihie par la mort do Cyrus. Grand est le renom de ce chevalier redoutable, et ses exploits ne sont, pas moins grands. Il me larde de le voir et de l'entendre, pour juger jusqu'à quel point il justifie ces merveilleux récits.

Arrivent LE MESSAGER et TALBOT.

Madame, conformément au désir que vous avez exprimé, mandé par vous, le lord Talbot vient' vous voir.

LA COMTESSE

H est le bien venu. Quoi donc! Est-ce là l'homme en question ?

LE MESS.VGER.

C'est lui, madame.

LA COMTESSE

Est-ce là le fléau de la France? est-ce 11 C8^ Talbot partout si redouté qu'en prononçant soa^ nom lus mères font taire leurs enfans? Je vois qu*

HENRI VI

la renommée est indJcIcct fausse. Je m'attendais à voir un Hercule, un second Hector, à l'aspect farouche, aux formes colossales, aux membres vigoureux. Eh! mon Dieu, celui-ci n'est qu'un enfant, un nain ridicule. 11 n'est pas possible que cet avorton exigu et débile ait inspiré à ses ennemis une telle terreur.

TAIBOT.

Madame, j'ai pris la liberté de vous importuner de ma présence; mais puisque vous n'avez pas le temps de me recevoir, je viendrai vous visiter une autre fois.

LA COMTESSE

Quelle est son intention? — {Au messager.) Demande-lui où il va.

LE MESSAGER

Restez, mylord Talbot; madame désire savoir le motif de votre brusque départ.

TALBOT

Comme je la vois sous l'impression d'une idée erronée, je vais lui prouver que c'est bien Talbot qu'elle a devant elle.

Bevieni LE CONCIERGE, tenant des clefs à la main.

LA COMTESSE

Si tu es Talbot, tu es prisonnier.

TAIBOT.

Prisonnier 7 De qui î

LA COMTESSE

De moi, lord altéré de sang; et c'est pour cela que je t'ai attiré chez moi. Il y a long-temps que ton ombre m'est soumise; car ton portrait est appendu dans ma galerie; mais maintenant l'original subira le même sort; et je chargerai de chaînes les jambes et les bras du tyran farouche qui depuis tant d'années ravage notre pays, immole nos concitoyeDs, et réduit nos fils et nos époux en captivité.

TALBOT, riant aux éclats.

Ha, ha, haï

LA COMTESSE

Tu ris, misérable ! ta gaîté se changera en gomissemens.

TALBOT

Je ris de votre simplicité, de ne pas voir que vous n'avez ici pour but de vos rigueurs que l'ombre de Talbot.

LA COMTESSE

Quoi donc 1 Est-ce que tu n'es pas Talbot?

TALBOT

Je le suis en effet.

LA COMTESSE

Je n'en ai donc pas seulement l'ombre, mais la substance.

TALBOT

Non, non; je ne suis que l'ombre de moi-même : une illusion vous abuse; ce que vous voyez n'est que la moindre portion, qu'une fraction minime

de moi-même. Je vous assure, madame, que si Talbot tout entier était ici, ses proportions sont si vastes, que votre demeure ne pourrait pas le contenir.

LA COMTESSE

Cet homme parle par énigmes: il est ici, et il n'y est pas. Comment concilier ces assertions contradictoires?

TALBOT

Vous l'allez voir sur-le-champ, madame.

Il sonne du cor. Les tambours battent ; une décharge d'artillerie se fait entendre ; les portes sont enfonce'es , et on voit paraître une troupe de soldais.

TALBOT continuant.

Qu'en dites-vous, madame? Êtes-vous convaincue maintenant que Talbot n'est que l'ombre de luimême? Voilà sa substance. Voilà les muscles, les bras, la force avec lesquels il courbe sous le joug vos têtes rebelles, rase vos villes, renverse vos places fortes, et les transforme en un moment en muettes solitudes.

LA COMTESSE

Victorieux Talbot, pardonne mes injures; je vois que tu justifies ta renommée, et que tu es plus grand que ne l'annonce ta stature. Que ma présomption ne provoque pas ta colère; je regrette de ne l'avoir pas traitéavec lerespect qui t'est dû.

TALBOT

Rassurez-vous, belle dame, et ne vous méprenez pas surles sentimens de Talbot, comme vous vous êtes méprise sur ses formes extérieures. Ce que vous avez fait ne m'a point offensé ; la seule satisfaction que je vous demande, c'est de permettre que nous goûtions votre vin, et de voir quels morceaux friands vous avez à nous offrir; car les soldats ont toujours bon appétit.

LA COMTESSE

Do tout mon cœur, et ce m'est un honneur de traiter dans mon château unaussi grand guerrier.

Ils s'éloignent.

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