‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 171 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Londres. — La salle du parlement.

le parlement est assemble'. Bruit de fanfares. Entrent LE ROI HENRI, EXETER, GLOSTER, WARWICK, SUFFOLK, L'ÉVÉQUE DE WIN- CHESTER, RICHARD PLANTAGENET et actkes.

Gloster se prépare à donner lecture d'un bill d'accusation ; l'évêque de JVinchesler le lui arrache cl le déchire.

WINCHESTEB.

Quoi donc, Ilomfroy de Gloster, tu viens avec de» discours rédiges d'avance, des accusations écrites, préparées avec art? Si tu as quelque chose à me reprocher, quelque charge à produire contre moi, fais-le sur-le-champ, sans préparation ; de même que mon intention est de faire à tes accusations une réponse immédiate et improvisée.

CLOSTEB.

Prêtre présomptueux I le lieu où nous sommes m'impose la modération, sans quoi, je te ferais sentir que lu m'as outragé. Quoique j'aie rais par écrit l'exposé de tes lâches et scandaleux forfaits, ne crois pas que j'aie fait un tableau inventé, et que ma voixsoit incapable de reproduire littéralement ce que ma plume a tracé. Non, prélat, telle est ton audacieuse scélératesse, la licence impure et contagieuse, ton amour de la discorde, qu'il n'est pas jusqu'aux enfans au berceau qui ne parlent de ton orgueil. Tu es un infâme usurier , querelleur par nature, ennemi de la paix, impudique libertin, plus qu'il ne convient à un homme de ta profession et de Ion rang. Quant à ta perfidie, quoi de plus notoire? Tu as voulu m'ôter la vie par un guct-apcns, tant au pont de Londres qu'à la tour. En outre, si on sondait le fond de tes pensées, on trouverait, je le crains, que le roi ton souverain n'est pas lui-même â l'abri de l'envieuse perversité de ton cœur orgueilleux.

WINCHESTER

Gloster, je te brave. Mylords, daignez entendre

ma réponse. Si je suis avare, ambitieux ou pervers, comme il le prétend, comment se fait-il que je sois si pauvre? comment arrive-t-il que, ne recherchant ni les dignités, ni les grandeurs, je me renferme dans les fonctions de mon ministère ? Et quant à l'esprit de discorde, — est-il au monde un homme plus pacifique que moi, à moins que je ne sois provoqué? Non, mylords, ce n'est pas là ce qui offense le duc, ce n'est pas là ce qui l'irrite. Il voudrait qu'il n'y eût que lui qui gouvernât; que nul autre que lui n'approchât le roi. Voilà ce qui soulève dans son ame cette tempête, et lui fait fulminer ces accusations. Mais il saura qu'étant son égal,—

GLOSTER.

Mon égal 1 toi, bâtard de mon aïeul 'I —

WINCHESTER

Oui, lord insolent; car qu'es-tu, je te prie, sinon le dépositaire orgueilleux d'une grandeur empruntée?

CLOSTEB.

Eh, suis-je pas le protecteur, prêtre insolent?

WINCHESTER

Ne suis-je pas un prélat de l'Eglise?

GLOSTER.

Oui, comme un brigand qui habite un château, et qui s'en sert pour abriter ses vols.

WINCHESTER

Irrespectueux Gloster 1

Tu commandes le respect par tes fonctions spirituelles, non par ta conduite.

WINCHESTER

Rome me vengera.

WARWICK

Allez donc à Rome.

SOHERSET.

Mylord, votre devoir serait de vous abstenir.

WARWICK

Oui, il faut baisser pavillon devant l'évêque, n'est-ce pas?

L'évêque de Winchester était un fils naturelde Jean de Gand, duc do Lancastre, qui l'avait eu de Callierine Swynford, qu'il épousa plus tard, (yole du traducteur.)

ÎMAGASIN THEATRAL ETRANGER.

SOMERSET

Il me semble que mylord devrait être religieux, et connaître les devoirs que celte qualité impose.

WABWICK.

Il me semble que son éminence devrait être plus humble: ce ton ne convient pas i un prélat.

SOMERSET

Ce ton lui convient quand on s'attaque ainsi à son caractère sacré.

Sacré ou profane, qu'importe? son altesse n'estelle pas le protecteur du roi?

PLANTAGENET, Ù part.

Plantagenet, je le vois, doit retenir sa langue, de peur qu'on ne lui dise : «Ne parlez que lorsque vous en aurez le droit : vous êtes bien hanli de vous mêler à la conversation des lords. » Sans cela, j'aurais déjà dit à Winchester son fait.

LE ROI HENRI

Gloster, et vous, Winchester, mes cliers oncles, spécialement préposés au maintien de la prospérité publique, si mes prières ont sur vous quelque empire, je vous prie de réunir vos cœurs dans un commun sentiment d'affection et d'amitié. Quel scandale pour notre couronne, que deux nobles pairs tels que vous soient divisés! Croyezmoi, mylords, permettez à ma jeunesse de vous le dire, la discorde civile est un serpent rongeur, qui dévore les entrailles de la patrie. [On entend crier du de/ior«: A bas les habits bruns! ) — Quel est ce tumulte?

WARWICK

C'est une émeute soulevée sans doute par la malveillance des gens de l'Évêque. {On entend crier : Des pierres 1 des pierres!)

Entre LE MAIRE DE LONDRES avec sa Suite.

LE MAIRE

0 mes dignes lords, — et vous, vertueux Henri, prenez pitié de la cité de Londres; prenez pitié de nous I Les gens de l'Ëvéque et du duc de Gloster, à qui le port d'armes avait été récemment interdit, ont rempli leurs poches de cailloux; et se divisant en deux partis contraires, ils se lanrent ces projectiles à la léle avec un tel acharnement, que plusieurs crânes sont déjà fracassés. Dans toutes les rues les fenêtres sont brisées, et la peur nous a contraints de fermer nos boutiques.

Entrent en se battant et couverts de sang LES PARTISANS DE L'ÉVÊQUE et DE GLOSTER.

LE ROI nENRI.

Nous vous ordonnons, au nom de l'obéissance que vous nous devez, de retenir vos mains homicides, et de rester en paix. Mon Oncle GlOster, apaisez, }e vous prie, cette rixe,

PREUIER DOHESTIQtJE.

Si on nous interdit les pierres, nous combattrons avec les dents.

DEDXIÈaC GOÏESTIQUE.

Faites ce qu'il vous plaira; nous sommes déterminés.

Le combat recommence.

GLOSTER.

Vous tous, qui faites partie de ma maison, cessez cette indigne querelle, et mettez fia à ce combat indécent.

TROISIÈDE DOUESTIQOE.

Mylord , nous savons que votre altesse est un, homme juste et loyal; et que pour la naissance vous ne le cédez qu'à sa majesté. Plutôt que de souffrir qu'un prince tel que vous, un homme aussi sincèrement dévoué au pays, soit déshonoré par un homme de plume*, nous sommes prêts à combattre, nous, nos femmes et nos enfans , et nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier.

PREMIER OOMESTIQIIE.

Oui, et même après notre mort, nous creuserons encore la terre de nos ongles furieux.

Le combat recommence.

GIOSTER.

Arrêtez, arrêtez, vous dis-je; si vous m'aimei comme vous le dites, écoutez ma voix, et suspendez un instant les hostilités.

LE ROI HENRI

Oh I combien ces dissensions affligent mon amet — Pouvez-vous bien, mylord de Winchester, voir mes soupirs et mes larmes, et rester inflexible? Qui sera miséricordieux, si vous ne l'êtes pas? Qui voudra s'appliquer à établir la paix, si les hommes d'église se plaisent dans le trouble et la violence ?

WARWICK

Cédez, mylord protecteur, — cédez, mylord de Winchester , — à moins que, par un refus obstiné, votre intention ne soit de causer la mort du roi et la ruine du royaume. Vous voyez tout le mal qu'a déjà causé votre inimitié; tout le sang qu'elle a fait répandre. Restez donc en paix, si vous n'êtes altérés de sang.

niNCHESTBR.

Qu'il commence par se soumettre, ou je ne céderai jamais.

GLOSTBit, à part.

Ma compassion pour le roi me fait un devoir de ployer; sans quoi, plutôt que de permettre que ce prêtre pût se vanter d'avoir obtenu sur mol cet avantage, je lui arracherais le cœur.

WARWICK

Voyez, mylord de Winchester , le duc a banni toute colère et tout mécontentement; la sérénité de son front vous l'annonce. Pourquoi conservezvous cet air farouche et tragique?

* DaDs un temps où la noblesse se Tanlait de ne lavoir ni lire ni e'crire^ lo nom d'homme de plumo était un terme de mépris qui désignait les savans et les ecclceiasliqucs, (Note du IraJucItlir.) 4

HENRI VI

CLOSTER

Mjlord de Winchester, voilà ma main.

LE ROI DËNRI.

Fil mon oncle BeauforI! je vous ai entendu pi(<cher que l'esprit de liain» était un grand et [■norme péché. Voulez-vous donc ne pas pratiquer la morale que vous enseignez? voulez-vous être le premier â l'enfreindre?

WABWICK.

Sire! Tévèque est ému, quelle honte , mylord de Winchester! rendez-vous. Faut-il qu'un enl'jnt vous apprenne votre devoir?

WIKCHESTEB.

Eh bien, duc de Glosler, je vous cède, et vous rends afTeclion pour affection, et j'unis ma main à la vôtre.

OLOSTER, à. pan.

Oui; mais je crains bien que ce ne soiiàcontrecœur. — (Haut.) Mes amis, mes chers compatriotes, voyez; et que cet e.\emple vous serve de signal pour rétablir la paix entre nos partisans rcspeclil's: comme il est vrai que je suis de bonne foi, que Dieu me soit en aide I

WINCHESTER, à pari.

Comme il est vrai que je dissimule, que Dieu me suit en aide!

LE ROI DENRI.

0 mon oncle bien aimé, mon bon duc de Gloster, combien cette réconciliation me comble de juie ! — Partez, braves gens ; ne nous importunez plus ; mais redevenez amis , â l'exemple de vos maîtres.

PREMIER DOMESTIOCE.

Volontiers; je vais chez le chirurgien.

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