‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 174 sur 633 · LA SENTINELLE · texte numérisé non relu

LA SENTINELLE

Entrez, entrez; la cloche du marché a sonné.

On ouvre les portes.

LA PtCELLE.

Maintenant, Rouen, jevaisébranlertesremparts jusqu'en leurs fondemens.

La Pocelle et ses Soldats entrent dans la ville.

Arrivent CHARLES, LE BATARD D'ORLÉANS, ALENÇON, à la tête des troupes françaises.

CBARLES.

Que saintDenlsbénisse cet heureux stratagème ; et de nouveau nous dormirons tranquilles dans Rouen.

LE BATARD

La pucelle est entrée avec ses compagnons de ruse ; maintenant qu'elle est dans la ville, comment nous indiquera-t-elle l'endroit le plus facile et le plus sûr pour y pénétrer ?

ALENÇON

Enfaisant brillerlà-bas, du sommet de cette tour, une torche allumée; ce qui signifiera que l'endroit

* Ce stralag'emc est historique. (Noie du traducteur.) " Les mots souligne's sont en français dans le texte. {Nott du traducteur.)

le plus favorable est celui par lequel elle est en» trée.

LA PCCELLE.

Voyez, voici l'heureuse torche d'hymenée qui unit Rouen à ses compatriotes ; mais sa Oamme sera fatale aux Talbotistes*.

LE BATARD

Voyez, noble Charles, le phare de notre amie, la torche allumée, brille au haut de celte tour.

CHARLES

Elle resplendit comme une comète vengeresse, présage de la chute de tous nos ennemis I

ALENÇON

Ne perdons pas de temps; les délais ont des résultats dangereux : Entrons sur-le-cbamp en criant : Le Dauphin: et faisons main basse sur la garde.

Ils entrent dans la ville.

Bruit de trompettes. Arrivent TALBOT et SOLDATS Anglais.

TALBOT

France, tu paieras de tes larmes cette trahison, si Talbot survit à ta perBdie. La Pucelle, cette damnée sorcière, a préparé cette ruse infernale; et pris à l'improviste, nous n'avons qu'à grand' peine échappé au glaive des Français.

nirent dans la ville

Bruit de trompettes; combat; escarmouches. Sortent de la ville BEDFORD malade, porte dans une /jtiére, suivi de TALBOT, DU DUC DE BOURGO- ONE, et DES TROBPEs Anglaises. Puis on voit paraître sur les i-cmpar/s LA PUCELLE, CHAH-! LES, LE BATARD, ALENÇON et Autres.

LA PDCELLE.

Bonjour, mes braves! avez-vous besoin de blé pour faire du pain? Si je ne me trompe le duc de Bourgogne jeûnera long-temps avant d'en acheter encore à pareil prix. Il était plein à'ivraie; comment le trouvez-vous?

le duc de bodrgocne.

Poursuis tes railleries, démon femelle, courtisane effrontée I J'espère avant peu te donner une indigestion de ton blé, et t'en faire maudire la récolte.

CBARLES,

Vous pourriez bien mourir de faim avant ce temps-là.

BEDFORD

Ce n'est pas par des paroles, mais dos actes, qu'il faut tirer vengeance de cette trahison. LA pdcblle.

Que prétends-tu faire, barbe grise? Veux-tl

■ Aux partisans de Talbot. (JVo(c </« ImJialcnr,)

rompre une lance, et combattre & mort couché lans ta litière?

TALEOT.

Hideuse mégère de France, odieuse sorcière entourée de tes impudiques galans, il le sied bien "'insulter à sa glorieuse vieillesse, et de taxer de couardise un homme à demi mort! Ma belle, si je ne romps encore une lance avec toi, que Talbot meure dans l'ignominie I

LA PUCELLE

Vous êtes bien pressé, beau sirel — Mais taistoi, Pucelle ; si Talbot commence & tonner, la pluie suivra de près. { Talboi et les lords confèrent ensemble.) Dieu soit en aide au parlement! Qui de vous sera l'orateur?

TALBOT

Venez à nous, si vous l'osez, et mesurons-nous en rase campagne.

LA PUCELLE

Votre seigneurie nous prend pour des sots, si •Ile croit que nous allons remettre en question ce qui est déjà décidé en notre faveur.

TALBOT

Je ne parle point à cette railleuse Hécate ; mais à loi, Alençon, et à ceux qui t'accompagnent. Voulez-vous venir, en vrais guerriers, combattre contre nous?

ALENÇOM.

Non, seigneur.

TALBOT

Toi et ton seigneur, allez au diable I — Vils goujats de France I ils restent sur les remparis comme de lâches manans, et n'osent pas combattre en gentilshommes.

LA PUCELLE

Capitaine, partons; quittons les remparts; car les regards de Talbot ne nous présagent rien de bon. Dieu soit avec vous, mylord ! Nous ne sommes venus que pour vous dire que nous sommes

La Pucelle el les Siens quiltenl les remparis.

TALBOT

Et nous, si nous n'y sommes aussi avant qu'il soit long-temps , que Talbot voie l'ignominie ternir sa gloire la plus pure 1 Duc de Bourgogne, toi qui as à venger sur la France de publics affronts, |ure par l'honneur de ta maison de reprendre la ville, ou de périr. Et moi, — aussi vrai que Henri d'Angleterre est vivant, et que son père a parcouru ce pays en vainqueur, aussi vrai que dans celle ville, dont la trahison nous chasse, le cœur du grand Cœur-de-Lion repose, — je jure de reprendre la ville, ou de mourir.

LE DUC DE BOURGOGNE

Je m'associe à ton serment.

TALBOT

Mais avant de nous éloigner, songeons à ce

liera» mourant, au vaillant duc de Bedford.

[ À. Bedford. ) Venez, mylord ; nous allons vous déposer dans un lieu plus convenable à votre état de maladie eii votre grand âge.

BEDFORD

Lord Talbot, ne me déshonorez pas. Je veux rester ici devant les murs de Rouen, et partager votre bonne ou mauvaise fortune.

LE DUC DE BOURGONNE

Courageux Bedford, que nos conseils vous persuadent.

BEDFORD

Je ne bougerai pas d'ici. J'ai lu quelque paît que le vaillant Pendragon*, étant malade, se lit porter dans sa litière sur le champ de bataille, et triompha de l'ennemi. Mes soldats onl toujours sympathisé avec moi; il me semble que ma vue les ranimerait encore.

TALBOT

Ame intrépide dans un corps mourant 1 eh bien, soit ! — Que Dieu veille sur le vieux Bedford î Maintenant, trêve de paroles, brave duc de Bourgogne. Rassemblons nos soldats dispersés, et précipitons-nous sur notre insolent ennemi.

Le Duc DE Bourgogne, Talbot «(les Troupes s'éloignenl, laissant Bedford et ouelques Soldats.

Bruit de trohipeltes ; escarmouches. Arrivent SIR JOHN FASTOLFE, et UN CAPITAINE.

LE capitaine.

Pourquoi vous en allez-vous si vite, sir John Fastolfe?

FASTOLFE.

Pourquoi je m'en vais? Pour sauver mes jours par la fuite : tout annonce que nous aurons encore le dessous.

LE capitaine.

Quoi I vous fuyez, et vous abandonnez lord Talbot?

FASTOLFE. ^

Oui, et tous les Talbot du monde, pour sauver ma vie.

Il s'cloigiie.

LE capitaine.

Chevalier couard, que le malheur te suive!

On sonne la retraite ; escarmouches. La Pucelle Alençon, Charles, eic. , quittent la ville et fuient.

BEDFORD

Maintenant, mon ame, tu peux partir en pais quand il plaira au ciel ; car j'ai vu la défaite de nos ennemis*. Homme insensé! tout dans toi

Père du roi Arthur, et frère d'Aurélius. Shalispcare attribue à Pendragon une action d'Aurélius. Bossuet, décrivant la bataille de Lens, parle de ce vaillant conile de Fontaine qu'on voyait .1 aller de rang en rang, porté dans sa cbaise, et montrer qu'une ame guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. » BossUET. Oraison fiinibre du prince de ConUe. (Noie du Irnducleiir.)

Et mes derniers regards ont vu fuir les Bomaiu. Racine (JUithtidate)»

MAGASIN THEATRAJ^ ETRANGER.

n'e»t qu'instabililû et faiblesse! Ceux qui tout-àl'heure exhalaient la raillerie et l'insulte, s'estiment heureux niaintenaat de devoir leur salut à la fuite.

Il meurt, et on l'eroiiorte dans sa lili'ere.

Fanfare. Arrivent TALBOT, LE DUC DE BOUR- GOGNE et ACTRES.

TALBOT

Une ville perdue et recouvrée en un jour I c'est une double gloire, duc de Bourgogne. Mais laissons au ciel tout l'honneur de cette victoire.

LE DUC DE BODRGOGNE

Intrépide et belliqueux Talbot, le duc de Bourgogne te voue dans son cœur un sanctuaire où vivront les exploits glorieux, monumens de ta valeur.

TilBOT.

Merci, aimable duc. Mais où est la Pucelle mainteiKtnt? je pense que son démon familier est endormi. Que sont devenues les bravades du bâtard, les railleries de Charles? Eh quoi I lout est silencieux; Rouen baisse la léte, afOigée qu'elle est d'avoir perdu des hôtes si braves. Maintenant, prenons dans la viile les dispositions nécessaires, meltODS-y des officiers expérimentés, puis allons à Paris rejoindre le roi; c'est là qu'est le jeune Henri avec sa cour.

LE DUC DE BOCRGOGSE

Tout ce que veut lord Talbot, le duc de Bourgogne y accède.

TALBOT

Cependant, avant notre départ, n'oublions pas le noble duc de Bedford, qui vient de mourir. Faisons-lui rendre à Rouen les honneurs funèbres. Jamais guerrieç plu« brave ne brandit une lance; jamais esprit plus aimable ne fascina laeour; mais les rois et les plus fiers potentats doivent mourir: c'est le terme commun des humaines misères.

Ils s'éloignent.

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