SCENE PRE3I1ERE
Sainl-All-Qo;.
Arrheut LE ROI HENRI, LA REINE MARGUE- RITE, GLOSTER, LE CARDINAL, et SUFFOLK, luhis de Falcoxniebs le faucon au poing.
IAHE1SE HARCUERITE.
Croyez-moi, mylords, voilà bien des années que je neme suis autant amuséequ'à celtechasse aux poules d'eau. Et cependant, le vent était trèsfort, et il y avait dix à parier contre un que le vieux faucon John ne prendrait pas sa volée.
LE BOI BEHRI, à GlOSler.
A quelle hauteur, mylord, votre faucon s'est élevé, et comme il a laissé bien loin derrière lui tous les autres 1 Que l'œuvre de Dieu est admirable dans toutes ses créatures! Il en est de l'homme comme de l'oiseau, tous deux aspirent à monter.
SUFFOLK
Sous le bon plaisir de votre majesté, il n'est pas étonuant que les faucons de mylord le protecteur moulent si haut; ils savent que leurmaitre aime i s'élever, et que sa pensée va bien au-delà du vol de son faucon.
CLOSTEB.
Celui-là aurait l'ame bien vile et bien vulgaire, dont la pensée n'irait pas plus loin quele vol d'un oiseau.
LE CABDINAL.
Je le savais; il voudrait planer au-dessus des nuages.
CLOSTEB,
Il est vrai, mylord cardinal : que roulez-vous dire par là "/Votre éminence ne serait-elle pas charmée de prendre son vol vers les cieux ?
LE KOI BEXRI.
Vers le séjour de la félicité éternelle.
LE CABDINAL.
Ton ciel à toi est sur la terre; tes yeux et la pensée couvent une couronne ; c'est le trésor qu'ambitionne ton cœur, funeste prolecteur, prince dangereux qui fascines les yeux du monarque et du peuple.
GLOSTER,
Eb quoi, cardinal! pour un prêtre vous le prenez bien haut!
Taatxae in animis cceleslibus iras *!
Tant d'emportement dans un homme d'église! Mon cher oncle, cachez mieux votre haine; elle s'accorde mal avec votre saint caractère.
SDFFOLK.
Sa haine n'est que ce qu'elle doit être dans une querelle si juste, et avec un pair si odieux,
CLOSTEB.
Quel pair, mylord?
SCFFOLK.
Vous-même, mylord, n'en déplaise à l'orgueil du protecteur.
CLOSTEB.
SulTolk, l'Angleterre connaît ton insolence.
LA REINE HABGDEBITE.
Et ton ambition, Gloster.
LE BOI HENRI
Cessez, de grâce, mon amie; n'attisez pas la fureur de ces pairs. Bénis sont sur la terre les pacificateurs.
LE CARCmAL.
Dieu me bénisse I mais si je fais la paix avec cet arrogant protecteur, ce ne sera qu'avec mon épéc.
CLOSTEB, bas au Cardinal.
Plut à Dieu, mon vénérable oncle, que les choses eu vinssent là I
LE CARDINAL, bos à Gloster .
Ce sera quand tu en auras le cœur.
GLOSTER, bas au Cardinal.
N'ameule pas pour cette querelle une troupe de factieux. Viens seul et de ta personne soutenir ion langage insolent.
LE CARDINAL, bas à Glosicr.
Je viendrai alors que loi lu n'oseras pas te montrer; si tu l'oses, je te donne rendez-vous ce soir sur la lisière orientale du bois.
LE ROI HENRI
Qu'y a-l-il donc, mylords 7
LE CARDINAL, Aaill.
Crojez-moi, cousin Gloster, si votre faucon-
• Tant de fiel eolre-l-il dans les âmes ciileslcs! Virgile, Koëide, cil. I. (iVofi; du tradiicleiir.)
INlAGASliN THEATRAL ETRANGER.
nier n'avait pas sitôt rappelé l'oiseau, noire amusement se serait prolongé. — {Bas.) Viens avec ta longue épce.
GLOSTEn, liaui.
C'est vrai, mon oncle.
LE CARDINAL, bas à Glostcr.
Tu m'entends? la lisière orientale du bois.
GLOSTEiv, bas au Cardinul.
Cardinal, je m'y trouverai.
LE ROI HENRI
Que dites-vous donc là, mon oncle Gloster?
CLOSTER
sire, nousparlons de chasse, voi'àtoui. — {Bus ftu Cardinal.) Par la mère de Dieu, prêtre, j'élargirai ta tonsure, ou mon épée me fera défaut. LE CARDINAL, bas à Gloster.
Medica teipsum' ; protectettr, songe .î le proie ger toi-même.
LE ROI BERRI
Le vent devient plus fort, ainsi que votre colère, mjlords. Combien cette musique est discordante! Quand de telles cordes délonnent, quelle harmonie peut-on espérer? Permettez, mjlords, que j'apaise ce différend.
Acioun liN HABITANT d« Saint- All/am.
T'nABlT,\NT, criaut :
Miracle !
Que signifie ce bruit?
l'baditant.
Miracle I miracle 1
surpOLK.
Avance vers le roi, et dis-lui quel est ce miracle.
l'iiaditant.
11 y a tout au plus une demi-heure qu'à la cha- ■jielle de Saint-Albans un aveugle a recouvré la vue, un homme qui n'y avait vu de sa vie.
LE ROI HENRI
Loué soit le Seigneur, qui, pour récompenser la oi, éclaire les ténèbres et console le désespoir I
'arrivent LE MAIRE et LES CONSETLLEP.S MU- NICIPAUX (le Saini-Atbans ; SIMPCOX, que deux personnes ponuil dans nue chaise; SA FEMME le suit, accompagnée d'une foule de Peuple.
LE CARniNAl.
Voilà \ps hahit.ins de la ville qui viennent pro- Cessioniii'llenient présenter TiUilividu en quusuuu à votre majesté.
Gue'ris-toî tui-meme. (Note du trtiditctftir.)
LE ROI HEUni.
Grande est sa consolation dans celle vallée terrestre, bien que le don de la vue doive muUiplier pour lui les occasions de péché.
GLOSTER.
Arrêtez, messieurs ; déposez cet homme auprès du roi; sa majesté désire hii parler.
LE ROI DENRI.
Mon ami, raconte-nous les détails de ce miracle, afin que nous puissions, à ton sujet, glorifier le Seigneur. Est-il vrai que tu étais aveugle, et que maintenant tu y vois?
SIUFCOX.
Aveugle de naissance, sous le Lon plaisir de votre majesté.
LA FEMUE.
Oui, c'est vrai.
SDFFOLE.
Quelle est cette femme?
LA FEUME.
Je suis sa femme, sous le bon plaisir de votre seigneurie.
GLOSTER.
Si tu étais sa mère, lu pourrais parler plus pertinemment.
LE ROI nEMRI.
Où es-tu né ?
SIUFCOX.
A Berwick du Nord, sire.
LE ROI HENRI
Infortuné! la miséricorde de Dieu a été grande à ton égard; ne laisse passer ni un jour ni une nuit sans le bénir, et n'oublie jamais ce que le Seigneur a fait pour toi.
Dis-moi, mon ami, est- ce le hasard ou la dévotion qui t'a conduit à la sainte chapelle?
SIMPCOX.
C'est la dévotion seule, car cent fois et plus, dans mon sommeil, j'avais entendu lavoix desaini Albans qui m'appelait, en me disant : u Viens, Sinipcox, viens à ma chapelle, et je te guérirai,
LA FEMME
C'est très-vrai; j'ai entendu bien des fois cette voix l'appeler.
" SDFFOLK.
Quoi donc ? est-ce que tu es boiteux?
SIMPCOX.
Oui; que le Dieu tout puissant ait pitié de moil
SDFFOLK.
A la suite de quel accident?
SlMPCOX.
Je suis tombé d'un arbre.
LA FEMME
D'un prunier, mjlord.
GLOSTER.
Depuis combien de temps cs-lu aveugle?
SIMPCOX.
Oh 1 je suis .aveugle de naissance, seigneur.
Et l'envie t'a pris de monter sur un arbrot
IILInRI VI:
snipcox.
Cela ne m'est arrivé qu'une fois dans ma \ie, lorsque j'étais enfant.
LA FEMME
C'est vrai, et il a paye clier son imprudence.
CLOSTEr..
Il fallait que tu aimasses diantrcmcnt les prunes, pour t'cxposer ainsi.
SIMPCOX.
Ilclasl mylord, ma femme voulait absolument angcr des reine-clauJes, et m'a prié de monter sur l'arbre, au risque de me tuer.
CrOSTEB,
Voilà un rusé coquin 1 Mais toute son astuce ne lui servira de rien. — Laisse-moi voir tes yeux,— ferme-les, — maintenant ouvre-les; — Je ne crois pas que tu aies la vue parfaitement claire.
SIMPCOX.
Aussi claire que le jour, grâce i Dieu et à saint Albans.
OLOSTER.
En vérité 7 De quelle couleur est ce manteau?
SIUPCOX.
Il est rouge, mylord, rouge comme du sang.
CLOSTER
Fort bien; et de quelle couleur est mon vclemcnt?
SIMPCOX.
Noir comme du eliarbon, noir comme du jais.
CLOSTER
Tu sais donc de quelle couleur est le jaisi
SUFFOLR.
El pourtant, j'imagine qu'il n'en a jamais vu.
CLOSTER
Mais il a déjà vu bieu des manteaux et bien des vctemens.
LA FEUME.
Il n'en a vu de sa vie.
CLOSTER
Dis-moi, mon ami, quel est mon nom 7'
SIMPCOX.
Hélas I mylord, je n'en sais rien.
CLOSTER
Quel est le nom de ce lord 7
SIMPCOX.
Je ne sais pas.
GLOSTER.
Et le nom de celui-ci 7
SIMPCOX.
Je ne sais pas, en vérité.
CLOSTER
Et quel est ton nom à toi?
SIMPCOX.
Saunder Simpcox, plaise i votre seigneurie.
CLOSTER
Eb bien , Saunder, tu es le plus fieffé imposteur de la cbrolienté. Si m étais né aveugle, il ne t'aurait pas été plus difficile de nous désigner par nos noms, tous tant que nous sommes, que de nommer les diverses couleurs de nos \ctemens. La vue peut distinguer les couleurs; mais les nommer aiusi ttinles, imméJiatemeui, c'est choac im-
possible. — Mylords , saint Albans a fait là un miracle. Et que diricz-vous de mon savoir-faire si je rendais à cet estropié l'usage de ses jambes?
SIMPCOX.
Oh I [iKU à Dieu que cela vous fut possible, mylord 1
CLOSTER
Messieurs de Saint-Albans, n'avc.-vous pas des justiciers dans votre ville, ainsi que certains instrumens qu'on nomme fouets?
LE MAIRE
Nous en avons, mylord.
CLOSTER
Qu'on nous en procure à l'instant.
LE SiAiRE, à tin de ses officiers.
Va sur-lc-cliamp cbercbcr le justicier.
L'OFfICIER s'iloiijiie
CLOSTER
Qu'on me donne un escabeau. — (On apporte iinescabcau.) Maintenant, drôle, si tu veux éviter le fouet, saule par dessus cet escabeau, et décampe au plus vite.
SIMPCOX.
Ilélas, mylord, je ne saurais me tenir deboul; vous allez me meure inutilement à la torture.
Revient L'OFFICIER, accompagné DU JUSTICIER, (c'iaiil un fond à la main.
CLOSTER
Drôle, il faut absolument que tu retrouves l'usage de tes jambes. — Justicier, foueltez-le jusqu'à ce qu'il ait sauté par-dessus cet escabeau.
LE ICSTICIEIt.
Je vais vous obéir, mylord. — [A Simpcox.) Allons, ôtc vite ton pourpoint.
SIUPCOX.
Hélas I que vais-je devenir? je ne puis me tenir sur mes jambes.
Apres le premier coup de foucl, il saute par dessus l'esca- Ijcau et se sauve ; la foule court après lui en criant miracle.
LE ROI UENRI.
0 Dieu, tu le vois et tu le souHrcsI
LA REINE MARGUERITE
Je n'ai pu m'empécher de rire en voyant déguerpir ce coquin-là.
GLOSTER.
Qu'on se mette à sa poursuite, et qu'on emmène celle misérable.
Ilnionlic la femme de Simpcoi.
MAGASIN THEATKAI. ETRANGER.
lÀ FEMME.
Hélas, sire, c'est la misère qui nous a failagir.
GIOSTEB.
Qu'on les reconduise à Eerwick, d'où ils sont venus, et que dans tous les villages qu'ils traverseront ils soient fouettés en place publique.
Le M»ibe, le Justicier, i,a Femme DESiiiPCox,tTc. s'éloignent.
LE CARDINAL
Le duc Homfroy a fait aujourd'hui un miracle.
SUFFOLK
C'est vrai, il a fait sauter et courir un boiteux.
CLOSTEB.
"Vous avez fait des miracles plus grands, mylord. En un jour, à votre voix, des villes entières ont pris leur volée.
Arrive BUCKINGHAM.
LE ROI HENRI
Quelles nouvelles nous apporte notre cousin Buckingliam?
BUCKINGHAM
Des nouvelles que je ne puis vous annoncer sans frémir. Un ramas d'individus pervers et impies, sous la protection de la duchesse Éléonore, la femme du protecteur, le chef de cette bande, ont tramé de dangereux complots contre votre autorité. Nous les avons surpris avec des sorcières et des magiciens, évoquant de l'abime des esprits impurs, les interrogeant sur la vie et la mort du roi Henri et d'autres personnages, membres du conseil privé de votre majesté, ainsi qu'on vous l'exposera plus en détail.
LE CARDINAL
A ces causes, mylord le protecteur, votre femme est en ce moment détenue à Londres. {A voix basse.) Cette nouvelle, sans doute, aura émoussé voire épée; il est probable, mylord, que vous ne viendrez pas au rendez-vous.
CLOSTtR.
Ambitieux prélat, cesse de contrister mon cœur. Les chagrins et la douleur ont atlérO mon courage; accablé et vaincu, je baisse pavillon devant toi , comme je ferais devant le dernier des esclaves.
LE BOI HENRI
Grand Dieu, que d'iniquités trament les pervers, attirant par là le châtiment sur leur propre létet
LA BEINE HARCUERITE.
Gloster, tu vois que le crime est entré dans
ta propre maison; aie soin d'être toi-mcnie irréprochable, — je te le conseille.
GLOSTER.
Pour ce qui est de moi, madame, je prends le ciel J témoin de mon dévouement au roi et i l'état; quant i ma femme, j'ignore ce qu'on peut avoir à lui reprocher. Je suis affligé de ce que je viens d'entendre. Elle sortd'un sangillustre; mais s'il est vrai qu'elle ait mis en oubli l'honneur c: la vertu, et lié commerce avec des êtres dont le contact, pareil à la poix, est une souillure pour la noblesse, je la bannis de mon lit et de ma société, et je livre à la rigueur des lois et à l'opprobre celle qui a déshonoré le nom sans tache de Gloster.
LE ROI HENRI
Allons, nous coucherons ici celte nuit; demain nous retournerons à Londres pour examiner 4 fond celte affaire, interroger les coupables, et peser leur cause dans la balance de la justice dont les décisions sont impartiales, et qui fait triompher le bon droit.
Bruil de fanfares. Ils s'éloignCDt.
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