SCENE II
Biiry. — Un appDrtenicnt ilu palais.
Eutrent d'un air égaré DEUX ASSASSINS.
PREMIER ASSASSIN
Va sur-le-cbamp trouver mylord de SufTolk ; dis-lui que nous avons expédié le duc, ainsi qu'il l'a commandé.
DEUXIÈME ASSASSIN
OIil que la chose n'est-elle encore à fairel... Qu'avons-nous fait?... As-lu jamais entendu un homme si pénitent?
Entre sCffOLK
PREMIER ASSASSIN
Voici mylord.
SUFFOLK
Eh bieni messieurs, avez-vous terminé celte affaire?
PREMIER ASSASSIN
Oui, monseigneur; il est mort.
SUFFOLK
Allons, voilà qui est bien. Rendez-vous chez moi, je vous récompenserai de cet acte périlleux. Le roi et tous les pairs vont venir à l'instant... Avez-vous réparé le désordre du lit? Tout cst-il disposé comme je l'avais ordonné?
PREMIER ASSASSIN
Oui, mylord.
SUFFOLK
Allez, parlez I
Lrs Assassins sortent.
tEnirenlhï. ROI HENRI, LA REINEMARGUERITE, LE CARDINAL BEALFOKT, SOMERSET et plusieurs AUTRES LORDS.
LE ROI HENRI, Allez dire à notre onrle de venir ici sur-lecbamp. Dites-lui que mon intention est de juger aujourd'hui sa cause, et de m'assurer par moimême s'il est coupable, comme on le public.
Sl'FFOLK.
Sire, je vais le chercher.
LE ROI IIEKRI.
Mylords, prenez vos places.— Je vous ou con-
jure tous, ne procédez avec rigueur contre notre oncle Gloster qu'autant que des témoignages éndens, des preuves suffisantes déposeront de sa culpabilitc
LA REINE MARGUERITE
A Dieu ne plaise qu'aucun sentiment de haine s'interpose pour faire condamner injustement un gentilhomme!
LE ROI HENRI
Je vous remercie, Marguerite ; je suis heureux de vous entendre tenir ce langage.
Jlentre SUFFOLK.
LE ROI UENin, coniinuanl.
Qu'y a-t-il7 Pourquoi cette pâleur? Pourquoi trembles-tu ? Où est noire oncle 7 Qu'as-lu, Suf-
folk?
SUFFOLK
Mort dans son lit, sire ; Gloster est mort.
LA REINE MARGUERITE
Le ciel nous en préserve I
LE CARDINAL
0 mystérieux jugement de Dieu! — J'ai rêvé celte nuit que le duc était muet, et ne pouvaii prononcer une parole.
Le roi s'évaDOuit.
LA REINE MARGUERITE
Qu'avcz-vous , monseigneur? Du secours, mylords ! le roi est mort.
SOMERSET
SouIevez-lc ; pincez-lui le nez!
LA REINE MARGUERITE
Courez, courez chercher des secours ! — 0 Henri, ouvre les yeux !
SUFFOLK
11 revient à lui. — Madame, calmez-vous. LE ROI HENRI, reprenant peu à peu ses sens. 0 Dieu du ciell
LA REINE MARGUERITE
Comment se trouve mon gracieux seigneur?
SUFFOLK
Remettez-vous, mon souverain 1 gr.icieux Henri, remetlcz-vous I
LE ROI HENRI
Qu'cntends-je? est-ce bien mylord de SulToIk qui entreprend de me consoler? Tout-à-l'heureH il vient de me faire entendre le cri funèbre du liibou, et ce cri effrayant a suspendu en moi le» sources de la vie ; et il s'imagine qu'il suflira du gazouillement d'un sansonnet sifllant à monorcillo le mot de consolation pour effacer de ma mémoire l'impression que le premier son y a laissée ! Ne
HENRI VI
2ér
déguise pas ton pai>on sous des paroles mielleuses. Ne pose point te* mains sur moi, je te la défends; leur contact m'épouvauie comme le ferait le dard d'un serpent... Hors de ma vue, messar de moitl Dans tes regards farouches siègent le meurtre et la tyrannie, et de là, leur hideuse majesté répand au loin l'eiTroi. Ke me regarde pas; les regards assassinent : — mais non , ne t'en va pas. — Approche, basilic, et que tes jeux donnent le trépas à l'imprudent qui te regarde : c'est à l'ombre de la mon que je trouverai la joie; ma vie ne sera qu'une double mort, maintenant que Gloster n'est plus.
LA REIXE UIRGCERITE.
Pourquoi maltraiter ainsi mylord de Suffolk? Bien que le duc fut son ennemi, il ne laisse pas, en bon chrétien, de déplorer sa mort; et mol, tout hostile qu'il m'était, si des larmes versées .i flots, si des gémissemens à fendre le cœur, si dt^s soupirs i tarir le sang dans les veines, pouvaient le rappeler à la lumière, je deviendrais aveugle i force de pleurer, malade à force de gémir, pale comme la primevère à force de soupirer, et tout cela pour rendre la vie au noble duc. Qui sait ce que le monde pensera de moi? car on savait que nous n'étions que médiocrement amis ; on pourra croire que c'est moi qui ai fait périr le duc. Ainsi mon nom sera en butte aux morsures de la calomnie, et les cours des princes retentiront de reproches dirigés contre moi. Voilà ce que je gagne à sa niortl Malheureuse que je suis d'être reine, et d'avoir l'infamie pour couronne ! LE r.oi BExr.i.
Ah! malheureux Gloster!
LA REIXE HiRGCERITE.
C'est moi qui suis malheureuse; je suis plus à plaindre que lui: Pourquoi détournes-tu de moi ton visage? Je ne suis point un lépreux infect; regarde-moi. Quoi donc! Es-tu sourd comme la couleuvre? Sois venimeux comme elle, et tue ton épouse infortunée. Tout ton bonheur est-il donc descendu avec Gloster dans la tombe? S'ilen était ainsi , Marguerite ne fut jamais ta joie. Élève-lui une statue, que tu adoreras, et "moi, fais de mon image l'enseigne d'un cabaret. Était-ce donc pour en venir là que j'ai failli faire naufrage , et que deux fois les vents contraires m'ont repoussée des rivages de l'Angleterre dans mon pays natal? Ah! c'était un avertissement du ciel; le vent prophéti>|tie semblait me dire : «Xe va pas chercher un nid de scorpion, et garde-toi déposer le pied sur ce sol inhospitalier. » Et moi, que faisais- je alors? Je maudissais ces vents amis, et celui qui les avait déchaînes de leurs cavernes d'airain. Je les suppliais de pousser mon navire vers les fortuné» livagpsdc l'Angleterre, ou de le briser contre les crueils. Mais Éole ne voulut pas être un meurtrier; il le laissa cet office inhumain. La mer secou rable refusa de m'engloulir sous ses vagues bon di^^anles, sachant que ta cruauté devait plus lard me noyer dans un océan de larmes aniêres. Les rochers s'alfaissêreot dans Ui sabUs , ne voulant
pas que je me brisasse sur leurs flancs escarpi»», et sachant que ton cœur de marbre , plus dur que leur granit, ferait périr Marguerite dans l'eaoeinto de ton palais. Pendant que la tempête nous repoussait loin de la côte, aussi long- temps que je pus di>tinguer vos blanches falaises, je me tins sur le tiUac, au milieu del'orage ; et quand, à l'horiron brumeux , ton ile disparut à mes avides regards , je détachai de mon cou un joyau précieux (c'était un cœur entouré de diamans), et je le jetai dans la direction de la terre; la mer le reçut, et je souhaitai que ton sein piil de même recevoir bientôt mon cœur; ce disant, et n'apercevant plus la belle Angleterre, j'ordonnai à mes yeuxde partir avec mon cœur; je les accusai de cécité et d'impuissance, pour n'avoir pu conserver plus longtemps la vue d'Albion et de son rivage tant désiré. Combien de fois j'ai prié Suffolk, le fidèle agent de tacoupable inconstance, de s'asseoir auprès de moi, et d'enchanter mon oreille par ses récits, comme autrefois le jeune Ascagne, alors qu'à Didon éperdue d'amour il racontait l'histoire de son père, depuis sa sortie de Troie en flammes I Ne suls-je pas ensorcelée comme elle? N'es-tu pas perfide comme lui? Hélas ! je n'eu puis dire davantage ! Meurs, Marguerite I Henri pleure de te voir vivre si long-temps.
On entend un grand bruil à l'extérieur. Entrent WARWlCKei SALISBURY. LepeupUse presse.
aux portes de la salle.
WiRWlCK.
Puissant souverain, le bruit court que le noble duc Ilorafroy a été traîtreusement assassiné ; on accuse de ce meurtre SuîTolk et le cardinal de I3o.iufort. Le peuple, semblable à un essaim d'abeilles irritées qui ont psrdu leur chef , se répand çâ et là, prêta immoler le premier venu à sa vengeance. J'ai calmé momentanément sa colère, et il attend qu'on lui fasse connaître les circonstances de la mort de Gloster.
LE ROI BEMRI.
Sa mon n'est que trop réelle, mon cher Warvvick; mais comment il est mort. Dieu le sait, Henri l'ignore. Entrez dans sa chambre; examinez sa dépouille inanimée, et cherchez l'explication de sa mort soudaine.
J'y vais, sire. Salisbury, restez avec la multitude jusqu'à mon retour.
wAUwiCK entre dans une chambre iitlcrîeuic , cl SALisuur.T se retire
LE ROI HENRI
0 loi, qui juges toutes choses, arrête mes pensées, mes pensées, qui cherchent à persuader i.
mon ame que des mains violentes ont attenté à la vie d'Homfroy ! Si mes conjectures sont fausses, pardonne-les-moi, ô mon Dieul car l'infaillibilité n'appartient qu'à toi. Ohl je voudrais réchauffer par d'innombrables baisers ses lèvres pâlissantes, arroser son visage d'un océan de larmes amères; entretenir de mon affection son cadavre muet et sourd; presser dans mes mains ses mains insensibles. Mais à quoi serviraient ces vains témoignages? Le spectacle de son argile inanimée ne ferait qu'accroître ma douleur IJ
les parles d'une chambre inlérieure s'ouvrent, et on aperçoit GLOSTER vlemlu mort sur son lit, aulourduquel soHl l'alise WARWICK cl qrtetques autres.
WAKWICK.
Approchez, gracieux souverain, jetez fes yeux sur ce corps.
LE UOI HEHUI.
C'est me demander de mesurer des yeux la profondeur de ma tombe ; car avec son ame sont parties toutes mes espérances de bonheur ici-bas; et, en le voyant, je vois ma vie compromise par sa mort.
WARWICK
Aussi vrai que mon ame espère vivre avec ce roi redoutable qui revêtit la condition humaine pour nous racheter de l'indignation de son père, je crois que des mains violentes ont attenté à la vie de l'illustre duc.
S'JFFOLK.
Voilà un serment terrible , articulé d'une voix solennelle 1 De quelles preuves Warwicli appuiet-il son allégation?
winwicK.
Voyez comme le sang s'est porté à la face. J'ai toujours vu que le visage de ceux qui meurent de mort naturelle est livide, blême , pâle , décoloré ; car dans ce moment suprême tout le sang reflue vers le cœur, qui, dans sa lutte désespérée contre la mort, l'appelle à son aide pour combattre l'ennemi. Là il se fige en même leinpsque le cœur se glace, et ne remonte plus colorer et embellir la joue. Mais ici, voyez, son visage est noir, et le saug y abonde; ses prunelles se projettent bien plus saillantes que lorsqu'il vivait ; ses yeux ont un aspect convulsil et liagard comme ceux d'un homme qu'on aurait étranglé : ses cheveux sont hérissés, ses narines fortement dilatées, ses mains ouvertes et tendues comme celles d'un homme qui a lutté avcccn'orl, et que la violence a vaincu; voyez encore sur le drap des mèches de ses cheveux; sabarbc, si régulière, maintenant emmêlée et en désordre, comme les blés après un orage. 11 est impossible qu'il n'ait pas été assassiné;
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
le moindre de ces signes suffit pour l'attester».
SUFFOLE.
Qui donc, 'Warwick, aurait donné la mort au duc? Il était placé sous ma protection et sous cellede Beaufort, et j'espère, mylord, que vous n nous prenez pas pour des assassins.
WARWICK
Vous étiez l'un et l'autre ennemis déclari d'Homfroy, et il était confié à votre garde. Il ci probable que votre intention n'était pas de traiter en ami; et vous voyez qu'il a trouvé ennemi.
LA REINE BARGOERITE.
Ainsi vous donnez à entendre que vous souji çonnoz ces deux lords d'être les auteurs de cet< mort soudaine ?
WAUWICK.
Quand on trouvela génisse égorgée et saignant encore, et, à deux pas de là, le boucher, sa hach à la main, n'est-il pas naturel de croire que c'es lui qui l'a tuéeîEnvoyantla perdrixsans vie dan le nid du milan, bien que l'oiseau de proie s'en vole, le bec dégagé de toutes traces de sang, est-S si difficile de deviner comment la perdrix ei morte ? Ce tragique spectacle fait naître des soûl çons semblables.
LA REmE MARGUERITE.
Est-ce vousqui êtes le boucher , SuCfoIk ? où votre couteau? Beaufort est-il un milan? oii sont donc ses serres?
SCFFOLK.
Je n'ai point de couteau pour égorger les gen^ dans leur sommeil ; mais je porte une cpée ven« geresse, rouillée dans l'oisiveté, et dont je ferai reluire la lame en la plongeant dans le cœur dit calomniateur qui voudrait imprimer sur moi if sanglant stigmate de l'assassinat. Ose soutenir, or|' gueilleux Warwick, que je suis coupable de 1 ^ mort d'Homfroy.
Le Cardinal et Somerset sortent.
WARWICK
Que n'osera pas Warwick, si le perfide Suffolf le défie î
LA REINE MARGUERITE
Il ne calmera pas sa fureur de calomnie ; il nO mettra pas un terme à ses accusations insolentes, dût Suflolk le défier mille fois.
WARWICK
Madame, gardez le silence, je vous c» donr.c respectueusement le conseil ; car chacune des paroles que vous articulez en sa faveur est une offense que vous faites à votre royale dignité.
SUFFOLK
Lord slupide et grossier, nul doute que ta mcrc.
* Cette ilcscrip'.loB est d'une clffayanto vdrité ; on n'y irouvc pas la plus Icgirtf Iriee <lc travail lillciaiic; l'»»leur s'efface complctemenl pour laisser parler le pcr»»" nage, (ffcfe rfi(frad«c«eiir.) • • -••■
HENRI VI
si jamais femme outragea son épous a ce point, n'ait reçu dans son lit coupable quelque manant brutal, et greffé un sauvageon sur une noble lige ; tu es le fruit de son adultère, et tu n'appartiens pis à la noble race des Névil.
WARWICK
Si tu n'étais marqué du sceau des assassins, si je ne craignais de voler au bourreau sa victime, et de t'alTrancbir de l'infamie qui t'attend ; si la présence de mon souverain ne m'obligeait à me contenir, je te forcerais, perfide et liche meurtrier, à me demander pardon àgenousdecequetu viens de dire, à me déclarer que c'est de ta mère que tu as entendu parler, que c'est toi qui es un bâtard; et après t'avoir fait, tout tremblant, rendre ce témoignage, je te donnerais ton salaire, et j'enterrais ton ame en enfer, monstre qui te repais du sang des hommes endormis.
SCFFOLK.
Tu seras éveillé quand je répandrai lo tien , si lu as le courage de me suivre.
WiRWICK.
Viess donc à l'instant même, ou je te fais sortir de force; tout indigne que tu es, que je me mesure avec toi, je donnerai cette satisfaction aux mâDes du d'ic Homfroy.
Sif FOLK et AYarwick sorlent.
LE BOI be:«ri.
Quelle cuirasse plus forte qu'un cœur irréprochable ! 11 est triplement armé, celui dont la cause est juste; et quoique bardé d'acier, celui-là est sans défense dont la conscience est souillée par l'iniquité.
On eotcnd du bruil à l'extérieur.
LA REINE MARCCERITE,
Quel est ce bruit?
ntntnm SUFFOLK et WARVr'ICK, Veplc nue.
LE ROI HENRI
Eh quoi, mylords, vous osez tirer l'épée en notre présence? D'où vous vient tant d'audace? — Quelles sont ces clameurs tumultueuses qu j'entends?
SCFFOLK,
Puissant souverain, les habitans de Bury, le trailreWarwick à leur tête, m'attaquent et me poursuivent.
On entend U bruit que fait à l'extérieur la multitude. Rentre SALISBUUY.
SALisBCRY, nu peuple.
Mes amis, restez là; le roi connaîtra vos inten-
tions.— {Au roi.) Sire, je suis député par le peu-pie pour vous déclarer que, si le perfide SuCfolk n'est pas immédiatement mis h mort ou banni du territoire de l'Angleterre , on viendra l'arracher par force de ce palais , et lui infliger une morl lente au milieu des tortures. Ils disent que c'est lui qui a fait périr le digne duc Homfroy ; ils prétendent qu'avec lui la vie de votre majesté n'est pas en sûreté. Ce n'est pas l'entêtement d'une aveugle opposition, ce n'est pas l'intention de contrarier les désirs de votre majesté, c'est l'instinct de leur affection et de leur loyauté qui leur fait demander avec tant d'instance son bannissement. C'est la sécurité de votre royale personne qui les préoccupe. Lors même que votre majesté, disentils, voulant reposer, aurait défendu qu'on troublât son sommeil, sous peine d'encourir votre déplaisir, ou sous peine de mort, si cependant on voyait un serpent, dardant sa langue fourchue, se glisser en silence vers votre majesté, malgré une défense aussi formelle, il faudrait bien vous réveiller, de peur que, si on vous laissait dormir, le dangereux reptile ne rendit ce sommeil éternel. Ils disent donc qu'en dépit de votre défense, ils vous protégeront, que vous le vouliez ou non, contre d'abominables serpens tels que Suffolk, dont le dard envenimé et fatal a lâchement immolé votre oncle bien aimé, dont la mort de vingt Suffolk ne rachèterait pas la perte.
LE PEUPLE, de l'extérieur.
La réponse du roi, mylord de Salisburyl
SCFFOLK.
Ce message d'une populace ignorante et grossière à son souverain n'a rien qui m'étonne; mais vous, dans cette circonstance, mylord, vous n'avez pas été fâché de faire montre de votre talent d'orateur; quoi qu'il en soit, Salisbury n aura retiré de cette mission d'autre fruit que la gloire d'avoir paru devant son roi en qualité d'ambassadeur «l'une tourbe de manans.
lE PECPLE, de l'extérieur.
La réponse du roi, ou nous allons forcer les portes.
LE ROI HENRI
Allez, Salisbury, et dites-leur de ma part que ja les remercie de leur affectueuse sollicitude: avant d'avoir entendu l'expression de leurs vœux, je me proposais de faire ce qu'ils me demandent; car un secret pressentiment m'avertit à toute heure que Suffolk doitattirerdesmalheurssurmon royaume. En conséquence, je jure par la majesté de celui dont je ne suis ici-bas que le représentant indigne, qu'il ne souillera pas plus de trois jours encore l'air que nous respirons, et cela sous peine de morl.
Salisburï son.
0 Henri I permettez que j'intercède en faveur du digne Suffolli.
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
LE KOI HENKI.
Indigne épouse, d'oser appeler digne un liommo tel que Suffolk! N'ajoute plus un mot: en plaidant sa cause, tu ne feras qu'accioilre ma colère. Si je n'avais fait qu'une simple déclaration, je tiendrais ma parole; mais quand je jure, l'arrêt est irrévocable. — (.4 Suffolk.) Si, passé |c terme de trois jours, on te trouve sur l'un dos territoires soumis à mon sceptre, le monde entier ne raclictera pas ta vie. — 'Venez, Warwick; venez, mon cher Warwick : j'ai d'importantes communications à vous faire.
Le Uoi soit avec sa Suite ; Wahwick l'accompagne.
LA nElNE MAUCUERITE..
Que l'infortune et la douleur vous accompagnent I que les chagrins de l'amc et l'aflliclioii amére vous suivent et ne vous quittent pasi Vous êtes deux : que le diable fasse le troisième, et qu'une triple vengeance s'atiaclie à tous vos pas!
SUFEOLK.
Cesse, ô reine bien aimée, ces imprécations, et laisse ton Sulïulk le diie un douloureux adieu.
LA HEINE MABCIIERITE.
Fi donc, ame lâche et efféminée 1 tu n'as donc pas le courage de maudire tes ennemis?
SUEFOLK.
Malédiction sur eux ! Pourquoi les maudiraisje? Si les imprécations pouvaient tuer, comme la gémissement de la mandragore', j'inventerais les expressions les plus amcrcs, les plus infernales, les plus dures, les plus horribles à entendre; je les exhalerais avec les grinccmens de dents et la mortelle rage de l'envie au teint hâve, dans sa ca\erne inlécle. Ma langue ne pourrait suflire à la violence de mes paroles; mes yeux étincelleraient comme le caillou sous l'acier ; mes cheveux se hérisseraient comme ceux d'un frénétique; tous mes muscles se contracteraient pour mieux n'andire :et en ce moment même, je sens que mon cœur se gonlle et va se briser, si je ne le soulage par des imprécations. Qu'ils soient donc maudits! ' Que le poison soit leur breuvage 1 Le fiel, pis que le fiel, leur mets le plus succulcnti leur plus déliiieux ombrage, un berceau de cyprès I leurspectacle habituel, des basilics homicides 1 Que leur toucher le plus doux soit aussi cuisant que ta piqûre du lézard*"! leur musique aussi effrayante que le sifllcment du serpent, et que le cri sinistre du hibou complète le concert! Que les plus épouvantables terreurs de l'enfer, —
* Planlo falmlcuse qu'on croyait doue» d'une sorte de vie animale. Quaud on l'arraclhiit.ellei-xhalall, dit-on, un sourd gemisscminl fatal à l'andarieux <|ui s'ctait permis cet acte saciiltgc. Celte superstition est fort ancienne; on en retrouve des traces dans l'Cnéide. (Hole (lu Iradiiclriir.)
"Va le'iard n'a point de dard ; c'est un animal lout-àfait inolTensif. (,Nole du iradinleiir.)
LA REINE MARCnERIIE.
Assez, mon cher Sutfolk; tu te déchires de tel propres mains; toutes ces imprécations, comme les rayons du soleil reflété par une glace, ou comme un mousquet trop chargé, se répercutent, et toute leur force se tourne contre toi.
SUFFOLK
Tu m'ordonnais de maudire, et tu médis maintenant de me taire 1 Oh ! j'en atteste cette pairie dont on m'esile, je pourrais maudire sans interruption toute une nuit d'hiver, nu et debout au sommet d'une montagne, par un froid glacial qui ne permettrait pas au moindre brin d'herbe de croître; et celte nuit-li s'écoulerait pour moi aussi vite qu'une minute passée dans le plaisir.
LA REINE MARGCERITE.
Oh! cesse, je t'en conjure! donne-moi ta main, que je l'arrose de mes pleurs douloureux. Que '.a pluie du ciel n'efface jamais ces larmes, monument de mon aflliction. (Elle baise sa main.) Oh! je voudrais que ces baisers laissassent sur la main leur empreinte, afin que ce cachet te rappelât ces lèvres d'où s'exhalent pour toi des milliers de soU| pirs. Pars, afin que je connaisse mon malheur;] me l'imagine à peine, tant que tu es auprès moi, pareille à l'homme qui se fait illusion et si voure en idée les biens qu'il n'a pas. Je ferai ! voquer ton exil ; sinon, sois assuré que je m'expd serai à être exilée moi-même; et c'est l'être dél que de vivre loin de toi. Va-l'en ; ne me parH point ; pars à l'instant. — Oh! non, pas encore! Ainsi deux amis condamnés s'embrassent, se couj vrcnt de baisers et se disent mille fois adieu, troU vant cent fois plus pénible de se quitter que ^ mouiir; et cependant, adieu, adieu à toi et it uR vie 1 S
SUFFOLK
Ainsi le malheureux Suffolk est dix fois banni .' une fois par le roi, et les neuf autres par toi. Ce n'est pas l'Angleterre, c'est toi que je regroite. Un désert pour Sutfolk serait assez peuplé, si! j jouissait de ta céleste présence; car là où tu i-s, là est pour moi le monde avec toutes ses délices; et là où tu n'es pas, il n'y a plus qu'une affreuse solitude. Je n'en puis dire davantage. — Vis et sois heureuse; pour moi, mon seul bonheur sera de savoir que tu respires.
Entre DE VAUX.
LA REINE MARGUERITE
De Vaux, où allez-vous donc si vite? Quelles nouvelles, de grâce?