‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 21 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Une plaiae .nux enviro»s de Bur\-Saint-EJmond.

Arriieul, armés de pied en cap, LOUIS, SALIS- BIÎRY, MELUN, PE.MBROKE, BIGOT, et plusieurs Officiers et Soldats.

LOUIS, tenant un papier.

Seigneur de Mclun, faites faire de cet écrit une copie, et qu'on la garde soigneusement pour la consulter au besoin; vous remettrez l'original à ces messieurs, afin que nos conventions étant consignées par écrit, eux et nous, nous puissions en parcourant ce papier nous rappeler pourquoi

LE IlOl JEAN.

nous avons pris le sacrement', et garder noire fui ferme et inviolable.

SALISBURY

De noire part elle ne sera jamais violée. Mais, noble dauphin, tout en jurant de servir vos desseins avec un zèle libre cl une IJdclité volontaire, prince, croyez-moi, je déplore qu'une révolte désbonorante soit le seul moyen de remédier aux maux de la patrie; et qu'il faille, pour guérir l'ulcère invétéré d'une seule blessure, en infliger des milliers. Ohl c'est pour moi une douleur poignante, de tirer l'épôe pour faire des veuves dans mon propre pays, et d'entendre ceux qui combattent honorablement pour sa défense maudire le nom de Salisbury. Mais telle est la fatalité des circonstances, que pour lestaurer nos droits et guérir les plaies de l'état, force nous est d'employer la main de l'injusiice et de la violence. — Se louriianl vers les seigneurs anglais.) El n'est-ce pas une pitié, ô mes désolés amis, que nous, les fils et les enfans de celle ile, nous soyons condamnés à voir luire ce déplorable jour, alors que dans les rangs de ses ennemis, luulanl sous nos pieds sou sein maternel, — ô que ne puis-je à l'écart pleurer en liberté celle nécessité honteuse I — nous venons, à la suite de l'étranger, et confondus avec la noblesse d'un pays lointain, suivre ici des drapeaux inconnus? Quoi! ici? — 0 ma pairie! que ne peux-tu élre transplantée ailleurs! Que les bras de Neptune, qui t'enserrent, ne peuvent-ils, à ton insu, te transporter sur un rivage infidèle, où ces deux armées chrétiennes, oubliant leur aniœosité, pourraient unir leurs rangs et ne plus verser leur sang dans une lutte si peu fraternelle!

LOUIS

Ce langage décèle une ame généreuse. De grandes alTections se partagent votre ame el s'y livrent un sublime combat. Quelle noble lune il vous a fallu soutenir entre la nécessilc el le patriotisme I Permellez que j'essuie ces honorables pleurs, qui sillonnent vos joues de leurs perles d'argent; mon cœur s'est allendri aux larmes d'une femme, ces larmes qui coulent bien souvent sans motifs; mais ces pleurs mÂles et généreux, cette pluie versée par l'orage de l'ame, m'émeuvent profondément, et me causent un étounement plus grand que si je voyais de brùlans météores sillonner en tout sens la voûte des cieux. Relève ton fronl, illustre Salisbury , el que ton grand cœur supporte cet orage. Laisse ces pleurs aux yeux novices qui n'ont jamais vu le monde et ses luttes gigantesques, qui n'ont jamais rencontré la fortune qu'assise a la table des festins, au sein du rire el de la joie. Viens, viens, je veux que dans la bourse de la prospérité tu plonges la main aussi avant que Louis lui-même ; — et vous aussi,

leiinclle, on avait cuulunii: <lc prendre le sacrement, c'eslà-dire Je communier, plaçant ainsi la fidélité aux cngagemenssous la saiivc-garclc dcl.i religion. {Note dit Irnclncfetir. 1

obles seigneurs, vous tous qui associez vos forces i la mietme.

Arrivent PANDOLPUE el sa Suite.

LOUIS, continuant.

Et en ce moment il me semble entendre la voix d'un ange me parler. Voici le saint légat qui s'avance vers nous; il vient nous assurer de la protection du ciel el s.inctifier nos actes par sa parole sainte.

PANDOLPHE

Salut, noble prince de France 1 sur ce, écoutezmoi : le roi Jean s'est réconcilié avec Rome. 11 s'est amendé, cet esprit rebelle, qui osait résister à la sainte Église, à la métropole du monde chrétien, au siège de Rome. Repliez-donc vos nienaçans étendards, el caJmez les sauvages fureurs de la Guerre, afin que, semblable au lion soumis et apprivoisé, le monstre se couche paisiblement aux pieds de la Paix, et n'ait plus de redoutable ([ue l'aspect.

LOUIS

Votre éminence me pardonnera, je ne rétrograderai pas. Je suis de trop bonne maison pour appartenir à qui que ce soil, pour n'être qu'un agent secondaire, un serviteur utile, un iiislrunient, pour obéir à une puissance quelconque. C'est votre souffle qui a rallumé les feux assoupis de la guerre entre moi el ce royaume qu'a châtié mon bras; c'est vous qui avez fourni à l'incendie ses aiimcns; il a pris trop de développemens pour que le faible souffle qui l'alluma puisse aujourd'hui l'éteindre. Vous m'avez appris â connaître mes droits; vous m'avez révélé la légitimité de mes prétentions sur ce royaume; c'est vous qui m'avez engagé dans cette entreprise; et vous venez me dire maintenanl que le roi Jean a fait sa paix avec Rome? Que m'importe à moi, celle paix? En vertu de mon rauiiage, et comme succédant aux droits d'Arlbur, je revendique ce royaume; et maintenant que je l'ai à moilié conquis, on veut que je rebrousse chemin, parce que Jean a fait sa paix avec Rome? Suis-je donc l'es-, clavede Rome? Quelles sommes Rome a l-el le avancées, quels soldats, quelles munitions at-elle fournies poursoulenircette entreprise? n'est-ce pas sur moique pèsent toutes ces chaiges? quels autres que moi, et ceux qui ont répondu à mon appel, soulicnncnl le fardeau de celle guerre? N'ai-je pas entendu ces insulaires crier vive le roi, quand mon armée passait devant leurs villes? N'ai-je pas lei meilleures cartes dans celle partie que je suis sur le point de gagner et donil'en jeu est une couronne î Veut-on qu'au moment de liiumpher, j'abandonne la partie ? C'est ce que je ne feraijamais, j'en jure sur mon ame.

PASDOl.rUE.

Vous ne voyez dans lori ceci que l'cxlérieur des

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

Extérieur ou intérieur, je ne retournerai point fur mes pas que raon entreprise n'ait été couronnée de toute la gloire promise à mes espérances, avant que je n'eusse r>.ssemblé cette armée vaillante, avant que tous ces fiers courages n'eussent quitté le monde pour venir sur mes pas conquérir un royaume, et chercher la gloire au milieu des dangers et de la mort. — (Vue Irompellc sonne.) Quelle est la trompette qui nous envoie cet éclatant signal?

Ârrivenl LE UATAKD et sa Suite.

LE BATARD

Conformément aux usages de la guerre, je demande audience. — [A Pividotphe.) Monseigneur de Milan, je suis chargé par le roi de vous demander ce que vous avez obtenu pour lui. La nature de votre réponse déterminera la limite dans laquelle devra se renfermer mon langage.

PANDOLPUE.

Le dauphin persiste dans sa résolution, et refuse d'obtempérer à mes instances. Il déclare tout net qu'il ne veut pas déposer les armes.

LE BATAKD.

Par tout le sang dont les furies aient jamais aspiré la vapeur, le jeune homme a raison. — (A JjOitis. ) Maintenant écoulez ce que vous fait dire notre monarque anglais; car c'est lui qui va vous parler par ma bouche. Il est prêt à combattre, et c'est raison qu'il le soit. Ce ridicule et vain appareil, celte mascarade guerrière, cette farce imprudente, cette audace puérile, cette armée d'enfaot, n'excitent que son sourire; et il est préparé à chasser à coups de fouet de la circonscription de ses territoires ces bataillons de nains, ces légions de Pygmées. Le bras qui a eu la force de vous étriller dans vos propres foyers, qui vous a obligés à vous réfugier sous les trappes, à plonger comme des seaux vides dans les puits profonds, à vous cacher sous la paille de vos étables, à vous enfermer comme des effets en gage, dans les malles et les coffres, à coucher avec les pourceaux, à chercher votre salut dans les prisons et les caves, à tressaillir de peur au chaut du coq gaulois, le prenant pour la voix d'un Anglais armé; — ce bras victorieux faiblira-t-il ici, lui qui vous a châtiés sous vos propres lambris? Non, non; apprenez que le vaillant monarque a pris les armes ; pareil à l'aigle, il plane au-dessus de son aire, et malheur a qui oserait en approcher! — ( Se lonr'iWil vers les seigneurs anglais.) Et vous, enfans dégénérés, ingrats et rebelles , sanguinaires Kéions qui déchirez les entrailles de l'Angleterre, voire mère, rougissez de honte; vos femmes et vos filles, au blanc visage, s'avancent comme des ainazoues , et marchent aux sons du tambour; elles ont écliangé leurs dés contre des gantelets U'acier, leurs aiguilles contre des lances, et dans

leur cœur les sentimens doux et tendres ont fali place A l'audace guerrière.

LOUIS

Finis là la bravade, et pars en paix. Nous ne sommes pas de force, je l'avoue, à lutter d'in- | veclives contre toi. Adieu, noire temps est trop précieux pour le perdre avec un pareil rodomont.

PANDULPDE.

Laissez-moi parler.

LB BATARD

Non, c'est moi qui parlerai.

LOUIS

Nous ne voulons entendre ni l'un ni l'autre. — Faites battre les tambours ; que la voix de la guerre plaide notre cause et justifie notre présence en ces lieux !

LE BATARD

Effectivement, vos tambours crieront si vous les battez, et vous crierez aussi quand vous serez battus. Qu'un seul de vos tambours se fasse entendre, et à deux pas d'ici un lanibuur lui répondra sur un Ion tout aussi bruyant; qu'un second élève la voix, et un second ira, par ses sons éclatans, assourdir le ciel, et insulter au bruit du tonnerre; car ici près, — faisant peu de compte de ce tortueux légat, dont il s'est servi pour rire plutôt que par besoin, — est l'intrépide monarque; et sur son front belliqueux plane la mort pâle et décharnée, qui doit aujourd'hui assouvir sa faim sur des milliers de Français.

LOUIS

Battez, tainbuMPs ! que nous trouvions ces dangers.

LE BATARD

Tu les trouveras, dauphin, garde-toi d'en douter.

Ils s'éloigaent.

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