‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 249 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Londres. — Un appartement du palais.

Entrent LE ROI EDOUARD , GLOSTER , CLA- RENCE, et LADY GREV.

LE ROI EDOUARD

Mon frère Gloster, le mari de cette dame , sir John Grey, a été tué à la bataille de Saint-Albans. Ses biens ont été confisqués par le vainqueur; elle demande maintenant qu'ils lui soient rendus, ce que la justice ne nous permet guère de lui refuser ; car c'est en servant la cause de la maison d'York que ce digne gentilhomme a perdu la vie.

GLOSTER.

Votre majesté fera bien de lui accorder sa demande; il ; aurait injustice à lui opposer un refus.

LE ROt EDOUARD.

C'est vrai; toutefois, je réfléchirai encore.

GLOSTER, bas à Clarence.

Oui! en vérité 1 Je vois bien qu'il faut que la dame accorde quelque chose avant que le roi fasse droit à son humble requête.

CLARENCE, bas à Gloster.

Il n'est pas novice à la chasse; voyez comme il sait prendre le vent I

GLOSTER, bas à Clarence, Silence I

LE ROI EDOUARD

Belle veuve, nous examinerons votre demande; revenez une autre fois; nous vous ferons connaître nos intentions.

LADY GRET.

Mon gracieux souverain , tout délai me serait hautement préjudiciable; que votre majesté ait la bonté de me donner une réponse maintenant; et votre décision, quelle qu'elle soit, me satisfera. GLOSTER, à part.

Vraiment, belle veuve 7 Je vous garantis la totalité de vos biens, si ce qui lui plaira vous plaît également. Serrez votre adversaire de plus près , sinon, sur ma parole, c'est à lui que restera l'avantage.

CLARENCE, bas à Gloster,

Je ne crains pour elle qu'une chose, c'est qu'elle ne fasse un faux pas.

GLOSTER, bas à Clarence,

Dieu l'en préserve I c'est un avantage qu'il saurait mettre à profit.

LE ROI EDOCARD.

Dites-moi, belle veuve, combien avez-vous d'eiifans? •

CLAitENCE, bas à Gloster.

Est-ce que, par hasard, il voudrait lui demander un enfant?

GLOSTER, bas à Clarence.

Allons doncl je veux être fouetté s'il n'est pas pluiût homme i lui ca douncr deu^i.

lABT CREY.

Trois, mon gracieux souverain.

GLOSTER, à part.

Tu en auras quatre, si tu te laisses gouverner par lui.

LE ROI EDOUARD

Ce serait dommage qu'ils perdisseul le patrimoine de leur père:

lADT GREY.

Ayez donc pitié d'eux, sire, et faites qu'il leur soit rendu.

LE ROI EDOUARD

Mylords, laissez-nous en tête-à-tête un moment; je veux sonder cette veuve.

GLOSTER.

Volontiers; vous aimerez le téte-à-tête jusqu'à ce que la jeunesse vous quitte, et que vous marchiez avec des béquilles.

Gloster et Clarence se retirent de l'autre côlé de l'appartement.

Maintenant, madame, répondez-moi; aimezvous vos enfans?

LADY grey.

Aussi tendrement que moi-même.

LE ROI EDOUARD

Et ne feriez-vous pas beaucoup pour leur être utile?

LADY GREY

Pour leur faire du bien, j'endurerais volontiers quelque mal.

LE ROI EDOUARD

Dans ce but, il vous faut obtenir la restitution des propriétés de votre mari,

LADY GREY

C'est pour cela que je suis venue trouver volie majesté.

LE ROI EDOUARD

Je vais vous dire comment vous pourrez l'obtenir.

LADY GREY

J'en conserverai pour votre majesté une éternelle reconnaissance.

LE ROI EDOUARD

Si je VOUS rends ces biens, par quel service reconnaîtrez-vousma bienveillance?

LADY GREY

Par tous ceux que vous me commanderez, et qui seront eu mon pouvoir.

LE ROI EDOUARD

Mais vous vous refuserez à ce que je vais vous proposer.

LADY GREY

Non, mon gracieux souverain , à moins que la chose ne soit impossible.

LE r.OI EDOUARD.

Vous pomcz faire ce que j'ai â vous demander. LADY cr.EY.

En ce cas, je ferai ce que votre mojcslc la'or duaucra.

GLOSTER, à part.

Il la presse vivemeDt ; et la pluie 6nit par user le marbre.

CLABENCE, à part.

n est rouge comme le feu ; elle va voir bientôt sa glace se fondre.

LADY GREV.

Que votre majesté achève; faites-moi connaître ma tâche.

LE ROI ÉCOCARD.

C'est une tâche des plus aisées; elle consiste à aimer un roi.

LADY GREV.

Cela me sera facile; car je suis votre sujette.

LE sot EDOUARD.

En ce cas, je vous restitue de grand cœur les ferres de votre mari.

LADT GKEV.

Je prends congé de votre majesté, en lui ren» dant grâce mille fois.

GLOSTER, à part.

le marché est conclu; elle le scelle par une révérence.

LE ROI EDOUARD

Demeurez encore. J'entends qu'il vous faudra me donner des preuves d'amour.

LADY GREY

C'est bien ainsi que je l'entends, mon bien aimé souverain.

LE KOI EDOUARD.

Oui, mais je crains que ce ne soit pas dans le même sens que moi ; quelle sorte d'amour croyezvous que je vous demande avec tant d'iustancesî

LADY GREY

Mon affection jusqu'à la mort, mon humble reconnaissance, mes prières; l'amour, en un mot, que réclame la vertu, et que la vertu accorde.

LE BOl EDOUARD.

Non; sur ma parole, ce n'est pas de cet amourli que j'ai entendu parler.

LADY GREY

En ce cas, vos intentions ne sont pas ce que je les supposais.

LE ROI EDOUARD

Mais maintenant vous devez en partie les comprendre.

LADY GREY

Jamais je n'accorderai ce que vous avez en vue, si j'ai deviné juste.

LE ROI EDOUARD

Pour vous parler clairement, je veux obtenir vos faveurs.

lABY GREY.

A vous parler franchement, je préférerais la prison.

LE ItOI EDOUARD.

En ce cas, vous n'aurez pas les biens de votre mari.

LADY GIIEY.

Eh bien! mon honneur sera mon douaire; car je ne lesacbèterai jamais à un ici prix.

LE ROI EDOUARD

Vou» nuisez & vos enfans par votre relus. ,

MAGASIN THEATRAL ÉTRANGER

LADY GREY

C'est votre majesté qui leur fait injure ainsi qu'à elle-même. Mais, sire, un tel badinage s'accorde peu avec la gravité de ma requête; veuillez me répondre par un oui ou par un non.

LE ROI EDOUARD

Oui, si vous dites oui à ma proposition, non, si vous dites non.

LADY GREY

Eh bien, non, sire ; je retire ma demande,

GLOSTER, basàClarence.

La veuve n'est pas contente de lui ; elle fronce le sourcil.

CLARENCE, bas à Gloster.

C'est le galant le plus maladroit de la cbrëtienfê.

LE ROI EDOUARD, à part.

Tout en elle annonce une femme vertueuse ; ses discours décèlent un esprit sans pareil. Elle a des perfections dignes du trône ; sous tous les rapports elle est faite pour être la compagne d'un roi, et elle sera ma maîtresse ou ma femme. — (Baut.) Et si le roi Edouard vous prenait pour épouse t

LADY GREY

Cela est plus facile à dire qu'à faire, mon gracieux souverain; je suis une sujette avec laquelle oiï peut plaisanter, mais je ne suis pas faite, tant s'en faut, pour être reine.

LE ROI EDOUARD

Charmante veuve, j'en jure par ma couronne, je ne dis que ce que je pense ; je suis résolu i vous posséder pour ma bien-aimée.

LADT GREY.

C'est â quoi je ne saurais consentir. Je sais que je ne suis pas digne d'être votre épouse, mais je m'estime trop pour être voire concubine.

LE ROI EDOUARD

Vous épiloguez sur les mots, belle veuve; j'ai voulu dire que vous serezma femme.

LADY GREY

Il répugnerait à votre majesté d'entendre mes fils vous appeler leur père.

LE ROI EDOUARD

Pas plus que d'entendre mes filles vous appeler ma mère. Vous êtes veuve, et vous avez des enfans ; et, par la mère de Dieu, moi qui suis garçon, j'en ai aussi quelques-uns; c'est, selon moi, un bonheur que d'être père de plusieurs fils. Point de réplique, vous serezma femme.

GLOSTER, has à Clarence.

Le bon père a terminé sa confession.

CLARENCE, bas à Gloster,

Il ne s'est fait confesseur que pour en venir il ses fins.

LE ROI EDOUARD

Mes frères, vous vous demandez sao^ doute quel a pu être le sujet de notre conversation.

GLOSTER.

Il paraît qu'elle n'a pas été du goût delà veuve, car elle parait fort mécontente.

LE ROI EDOUARD

.Que diriez-vou» et je lui donnait on époux t

HENRI Vr.

CLARBItCE.

Qui donc, sireî

LE KOI £DOUABi>>

Moi-même, Clarcnce.

GLOSTER.

Il y aurait là de quoi s'émerveiller dix jours, pou: 'je moins.

CLABEMCE.

Ce serait un jour déplus qae ne dure une mer-

ille.

GLOSTER.

La merveille n'en est que plus grande.

LE ROI ÉDOCAF.D.

Fort bien; plaisantez, mes frères. Je puis vous donner l'assurance à tous deux que sa demande lui st accordée, et qu'elle aura les biens de son mari.

Entre UN LORD.

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