‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 250 sur 633 · LE LORD · texte numérisé non relu

LE LORD

Mon gracieux souverain, Henri, votre ennemi, i^st pris, et on l'amène captif à la porte de votre

lalais.

LE ROI EDOUARD

Faites-le conduire à la Tour. — Kous, mes 'rèros, allons voir l'homme qui l'a pris, et sachons de lui les dclails de cette arrestation. — Belle veuve, venez avec nous. — Mylords, traitez-la avec tous les égards qui lui sont dus.

Tons sortent, à l'exception de Gloster.

GLOSTER, seul.

Oh I Edouard traite les femmes avec égards. Pliit à Dieu qu'il fùi épuisé jusqu'à la moelle, afin qu'il ne put naitre de lui aucun rejeton vigoureux, capable de me fru-trer du brillant avenir que je convoite. Et cependant le libertin Edouard une fois dans le tombeau, entre moi et le but auquel mon ame aspire, i' y a Clarence, Henri et son euuefils Edouard, et toute leur postérité encore naiire; tous ceux-là doivent occuper le trône avant que je puisse moi-même y prendre place : voilà qui est singulièrement propre à refroidir mes espérances. Ainsi ma royauté n'est qu'un rêve; je ressemble à un homme qui, debout sur un promontoire, décou\re dans un faorizon lointain le rivage qu'il brûle de fouler sous ses pas; il regrette que ses pieds ne puissent suivre ses yeux, et s'irritant contre la mer qui le sépare de l'objet de ses vœux, il voudrait pouvoir la mettre à sec, afin de s'ouvrir un passage. Ainsi je convoite la couronne encore si loin de moi; ainsi je m'irrite contre les obstacles qui m'en séparent, me disant que je trancherai ces obstacles, et me flattant de réaliser l'impossible. Mes regards vont trop loin, mon but est trop baut placé, ti ma main et mes forces ne peuvent y atteindre. Supposons qu'il n'y ait point de couronne à espérer pour Richard, quelle autre jouissance le monde peut-il lui offrir! Dois-je attacher mon bonheur au sourire d'une femme, me parer avec élégance, et fasciner le cœur des belles de mes pa-

roles et de mes regards? 0 misérable pensée, et moins réalisable cent fois que la conquête de vingt couronnesl J'ai été brouillé avec l'amour dés le ventre de ma mère, et pour que je restasse étranger à ses douces lois, il a suborné contre moi la fragile nature: pour lui complaire, elle a desséché mon bras comme une branche flétrie • elle a élevé sur mon dos une hideuse voûte, siéoe de la laideur, et qui me rend un objet de riséeelle m'a donné des jambes inégales ; elle a faitde moi un tout disproportionné, une sorte de chaos informe, un ours mal léché, n'ayant avec sa mère aucun point de ressemblance. Snis-je donc un homme fait pour être aimé? Quelle absurdité de ma part de nourrir une pareille pensée I Donc, puisque ce monde n'a d'autre plaisir à m'ofl'rir que celui de régner, de commander, de courber sous ma volonté ceux que la nature a mieux partagés que moi, je mettrai mon bonheur à rêver le trône; et aussi long-temps que je vivrai, ce monde ne sera pour moi qu'un enfer, tant que la tête qui surmonte ce tronc contrefait ne sera pas ceinte du diadème. Mais comment arriver à ce but 7 un grand nombre d'existences s'interposent entre le trine et moi; je suis comme un homme perdu dans les profondeurs d'un bois épineux; il brise les épines, et les épinesie déchirent; plusil cherche à retrouver son chemin, plus il s'égare; il ne sait comment il trouvera une issue, et se fatigue à la chercher. Ainsi je me tourmente pour saisir la couronne d'Angleterre ; mais je saurai m'affranchir de ce tourment, et me frayer avec la hache une voie sanglante. Je puis égorger ma victime le sourire sur les lèvres; je sais affecter la joie quand la douleur me déchire le cœur ; je sais mouiller mes joues de larmes factices, et selon l'occasion composer mon visage; jesuis homme à faire noyer plus de matelots que la sirène, à donner à mes regards une vertu plus funeste que celle du basilic: je jouerai le rôle d'orateur aussi bien que Nestor; je tromperai mieux que ne le fit jamais Ulysse; et, comme un autre Sinon, je suis homme à prendreune nouvelle Troie. Je puis revêtir plusde couleurs que le caméléon, jo«ter de métamorphoses avec Prêtée, et donner des leçons au sanguinaire Machiavel. Je puis faire cela, et je ne pourrais me procurer une couronne? Bah I quand elle serait plus loin encore de ma portée, je saurai la saisir. Il son.

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