‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 299 sur 633 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Devant la Tour de Londres,

Arrivent d'un côté LA REINE ELISABETH, LA DUCHESSE D'YORK et LE MAKQliIS DE DOR- SET; de Vautre, ANNE, DUCHESSE DE GLOS- TER, conduisant par ta main la jeune MARGUE- RITE PLANTAGENET, fille du DUC DE CLA- RENCE.

LÀ DUCHESSE

Qui rencontrons-DOus ici? — Ma petite-fille Plantagenet, que conduit par la main sa bonne tante Anne de Gloster. Sans doute qu'elle se rend à la Tour pour complimenter le jeune prince. — Ma Rlle, je me réjouis de vous voir.

ANNE

Dieu vous donne à toutes deux un heureux jour !

LA REIHE ELISABETH

Je vous en souhaite autant, ma chère sœur. Où allez-vous?

ANNE

Pas plus loin qu'à la Tour, et dans le même sentiment qui vous y conduit vous-même, pour présenier nos félicitations aux jeuues princes.

LA REINE ELISABETH

Merci, ma chère sœur : nous entrerons ensemble. Voilà fort à propos le lieutenant qui vient à nous. —

Arrive BRAKENBURY.

LA REINE ELISABETH, COtltinuan/.

Monsieur le lieutenant, seriez-vous assez bon pour nous dire comment se portent le prince et mon jeune fils York?

SRAKENBtlBT.

Très-bien, madame. Veuillez me p.irdonncr, mais je ne puis vous permettre de les voir; le roi l'a strictement défendu.

LA RIINE ÉLISAB:LTB.

Le roi ! quel roi?

DRAKENDURT.

Je veux dire le lord Prolecteur.

LA REINE LLl.^^ABETn.

A Dieu ne plaise qu'il porte jamais le titre de roi 1 Pretend-il donc élever des barrières entre

suis leur mère : qui

leur affection et moi m'empêchera de les vu

LA DUCHESSE

Je suis la mère de leur père; je veux les voir.

ANNE

Je suis leur tante par alliance, et leur mère par ma tendresse; conduisez- moi donc vers itiis; je prends sur moi la l'auie, et je lève votre consigne, à mes risques ei périls.

BBAKENSORY.

Non, madame, non ; je ne puis laisser aller ainsi les choses : je suis lié par mon seraient; veuillez donc m'excuser.

Bbakenbury s'Cloigiie. Arrive STANLEY.

STANLEY, â la duchesse d'York.

Madame, dans une heure si je vous rencontre, je pourrai saluer en vous la respectahle mère de deux reines charmantes. — { A la duchesse de Glosler.) Venez, madame; j'ai l'ordre de vous conduire sur-le-champ à Westminsler, pour y être couronnée reine, en votre qualité d'épouse de lUcbard.

LA REINE ELISABETH

Ah I coupez mon lacet, que mon cœur oppressé puisse battre en liberté; ou je sens que je vais m'évanouira cette foudroyante nouvelle.

ANNE

0 funeste événement! ô fâcheuse nouvelle 1

DORSET

Remettez-vous, ma mère; comment vous trouvez-vous?

LA REINE ELISABETH

0 DorsPl, ne me parle pas; sauve-toi; le trépas et la destriciion te poursuivent : le nom Je ta mère porte malheur à ses enlans. Si lu veux éviter la mort, passe les mers, et va vivre avec Riclieniond loin des atteintes de l'enfer, luis, tedisje, fuis ce charnier sanglant, si tu ne veux augmenter le nombre des morts, et que je meure en réalisant la malédiciiuii de Marguerite, veuve de mes titres de mère, d'épouse et de reine d'Angleierrc.

STANl.EI.

Votre conseil est sage, madame. — {A Dorset.) Ne perdez pas un moment; en route vous recevr6

1\IAGASIN THÉÂTRAL ÉTRANGER

des lettres de rerommandation pour mon fils. Ne TOUS laisses pas surprendre par d'imprudens délais.

LA DDCHESSE.

0 vent du malheuT qui ne ces-ie de souffler sur

nous! ô flancs malheureux qui avez enfanté la

mort, et d'où le monde a vu éclore un serpent

fatal dont le regard mévitable fait mourir!

STANLEY, à la duchesse de Glosier.

Venez, madame, venez; on m'a recommandé la célérité.

ANNE

Je vais vous suivre, mais à contre-cœur. Oh! ph'it à Dieu que le cercle d'or qui doit ceindre mon front fût un fer rouge qui me brtilàt le crâne! Qu'un poison mortel remplace l'huile sainte! et que je meure avant que personne ait pu dire : Vive la reine l

LA REINE ELISABETH

Va, femme infortunée ! je ne t'envie pas ta gloire : ma douleur n'a pas besoin de se repaître de la tienne, et je ne te souhaite aucun mal.

ANNE

Non! Pourquoi? — Quand celui qui maintenant est mon époux vint à moi au moment où je suivais le cercueil de Henri, les mains à peine lavées de sang de cet ange qui fut mon premier époux, et de ce saint roi dont je suivais en pleurant la dcpouile mortelle; en cet instant, quand mes yeux se portèrent sur le visage de Richard, voici quel fut mon vœu: — a Soit maudit, » ra'écriai-je, « toi qui m'as condamnée si jeune aux douleurs d'un long veuvage ; quand tu te marieras, que les chagrins assiègent ta couche nuptiale; et s'il se trouve une femme assez insensée pour accepter ta main, puisse ta vie la rendre plus misérable que tu ne m'as rendue malheureuse par la mort de mon époux bien aimé ! » Hélas ! en moins de temps qu'il ne m'en faut pour répéter cette imprécation, mon cœur de femme s'est grossièrement laissé prendre au miel de ses paroles, et je suis moimême devenue l'objet de mes propres malédictions. A dater de ce jour, mes yeux ne se sont plus fermés; jamais dans sa couche il ne m'est arrivé de savourer une heure la rosée bienfaisante du sommeil, sans être réveillée en sursaut par ses rêves terribles. D'ailleurs, il me hait à cause de mon père Warwick; et je ne doute pas que bientôt il ne se défasse de moi.

LA REINE ÉllSABETn.

Infortunée, adieu! j'ai pitié de tes chagrins.

ANNE

Et moi, du plus profond de mon arae, je déplore les tiens.

DORSET, â la duchesse de Glosier.

Adieu, toi qui fais aux grandeurs un si triste accueil.

ANNE , n la reine Elisabclh.

Adieu, pauvre ame, qui prends congé d'elles.

LA DUCHESSE , à DorSlI.

Allez rejoindre Richemond, et que le bonheur vous accompagne I — (, la duchease de Gloster.\ Allez trouver Richard, etque les bons anges veillent sur vousl — {A la reine Elisabeth. ) Rendez-vous au sanctuaire, et que de salutaires pensées y remplissent votre ame ! — Moi, je vais à mon tombeau, et puissent la paix et le repos y descendre avec moi! J'ai vu quatre-vingts ans de chagrins, et j'ai payé chaque heure de joie par une semaine de douleur.

LA REINE ELISABETB.

Arrêtez ; jetons encore un regard vers la Tour. Antique forteresse, aie pitié des cnfans délicats que la haine a renfermés dans l'enceinte de tes murailles, rude berceau pour ces pauvres petits l âpre et dure nourrice, vieille et lugubre compagne des jeux de deux princes si jeunes, sois bonne pour mes enfans ! ce sont les adieux que t'adresse ma douleur insensée.

Ils s'éloignent.

IVWVVVtVTWVWWWWVWWVWWlVVW

Page 1