‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 319 sur 633 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

La cbaml.re Ju conseil.

Fanfares. Entrent LE ROI HENRI, LE CARDI- NAL WOLSEY, LES Lords do Conseil, SIR THOMAS LOVELL, les Officiers et Hcissiers DO Conseil. Le Roi entre appuyé sur t'épaule du Cardinal.

LE roi HENRI.

Ma vie elle-même , et ce qu'elle a de plus précieux vous rendent grâce de cette extrême sollicitude. J'étais menacé par une conspiration prête à éclater, et je vous remercie d'en avoir prévenu l'explosion. Qu'on fasse venir devant nous cet homme attaché au service de Buckingham. Je veux l'entendre lui-même confirmer ses défiositions. Je veux qu'il redise de point en point les trahisons de son maître.

Le Ro, s'assi.d sur son Irûne : les lord du conseil occupent

leurs sièges r,-speclifs; le Cardinal se place aui pieds

du Roi, à sa droite,

Vn bruit s'entend de l'extérieur; on crie : ti Place à la Reine! » LA REINE etttre précédée des DLCS DE NOKFOLK et de SUFFOLK ; elle se prosterne aux pieds du Roi, qui se lève de son trône, la relève, l'embrasse, et la fait asseoir auprès de lui.

LA reine CATHERINE.

Laissez-moi prosternée; je suis une suppliante.

LE ROI BEXItl.

Relevez-vous, et prenez place à nos côtés. Vous pouvez nous taire la moitié de votre demande, car vous avez la moitié de notre pouvoir; l'autre vous est accordée avant que vous l'ayez exprimée; dites quelle est votre volonté, et vous serez obéie.

LA REINE CATDEIÎINE.

Je rends grâce à votre majesté. Je viens vous demander de vous aimer vous-même, et de ne pas

sg-i

IMACxASlN THE AIT. AL ETRANGER.

oublier le soin de votre lionneiir et de votre dignité : ici est l'objei de ma requête.

LE ROI DENIi:.

Conliaucz, madame.

tA REINE CATHERINE.

On se plaint a i, — et ceux qui se plaignent

sont nombreux et bien nés , — que vos sujets gémissent sous d'accablans abus. Il a été établi parmi eux de nouvelles taxes qui ont porté une grave atteinte â leurs seniimens de fidélité. — A celle occasion, mjlord cardinal, bien que les plus amers reproches aieul élé déversés sur vous comme auteur de ces exactions, toutefois, le roi notre niaitre , — que le ciel veuille préserver sa gloire de toute souillure! — n'est pas lui-même ,1 l'abri des expressions d'un langage irrespectueux, qui foule aux pieds l'obéissance et qui a presque l'apparence d'une révolte déclarée.

NORFOLK

Elle n'en a pas seulement l'apparence, mais la réalité ; car à la vue de ces taxes nouvelles , les fabricans de drap, dans l'impuissance de continuer â donner de l'ouvrage à leurs nombreux ouvriers , ont renvoyé les fileurs, les cardeurs, les fouleurs, les tisserands. Ces malheureux, incapables de tout autre travail, poussés par la faim, sans ressource, abjurant loute crainte et n'écoutant que leur désespoir, sont dans une agitation croissante et prêts à braver tous les périls.

LE ROI HENRI

Des taxes! De quoi s';igii-il7 Quelles taxes 7— Mylord cardinal , vous à qui l'on s'en prend aussi bien qu'à moi , avez-vous connaissance de ces taxes 7

WOLSEY

Sire, je ne connais des affaires de l'état que ce qui se réfère à la part individuelle que j'y prends; i'a"is concurremment avec d'autres et marche du même pas qu'eux.

LA REINE CATHERINE

Il est vrai, mjlord, vous n'en connaissez pas plus que les auties; mais vous êtes le premier moteur des mesures qui sont ensuite portées à la connaissance de tous. Ces mesures funestes , ils voudraient en vain les ignorer; force leur est de les connaître. Quant aux exactions sur lesquelles mon souverain demande des renseignemens, le seul récit en luit frémir; elles écrasent le peuple auquel elles sont imposées. — ( A Wolseij. )0n prétend que c'est vous qui en êtes l'auteur; si cela n'est pas, on vous calomnie étrangement.

LE ROI HENRI

Des exactions! Quelle en est la nature? De quelle espèce sont ces exactions!

LA REINE CATHERINE

Je vais trop loin, et j'abuse de votre patience ; mais la promesse de votre pardon m'enhardit à continuer. Le mécontentement public provient d'un ordre nouvellement promulgué, en vertu duquel chacun est tenu de donner sans délai la sixième partie de son revenu ; elle prélcxic qu'un donne à cet impôt, ce sont vos guerres en France.

Aussi tous s'expriment sans ménagement; chacun abjure son devoir, et la fidélité se glace dans tous les cœurs : ils maudissent aujourd'hui celui qu'ils bénissaient, et chacun n'obéit plus qu'au sentiment d'indignation qui l'anime. Je supplie votre majesté de donner à cet objet son attention immédiate; car il n'en est pas de plus important.

LE ROI HENRI

Sur ma vie, voilà qui nous déplaît fort.

WOLSEY

Pour moi, je n'ai pris à tout ceci d'autre part i|ue de donner ma voix comme les autres; et je ne I ai fait qu'après avoir consulté l'opinion éclairée des juges. Si je suis calomnié par une foule ignorante qui ne connaît ni mes facultés ni ma personne, il n'est pas étonnant qu'on censure injustement mes actes. — C'est là le destin des hommes du pouvoir; ce sont là les rudes obstacles qui entravent la marche de la verlu. Nous ne devons pas surseoir à l'accomplissement d'actes nécessaires, dans la crainte d'être en butle au blâme de censeurs malveillans, qui, pareils au requin vorace, suivent le sillage de toui navire fraîchement équipé, sans recueillir aucun fruit de leur vaine poursuite. Le bien que nous faisons, trop souvent des commentateurs insensés nous en refusent le mérite ; et parfois aussi les pires d'entre nos actes, appréciés par des esprits grossiers et vulgaires, sont exaltés comme nos chefsd'œuvre. Si nous voulons rester immobiles de peur que nos actes ne prêtent à la malignité, il faut nous résoudre à prendre racine là où nous sommes, ou à n'avoir d'autre lôle que celui de statues d'apparat.

LE ROI HENRI

Quand on agit bien et avec discernement, on n'a aucune crainte à concevoir; au contraire, les innovations qu'aucun précédent ne justifie entraînent après elles des dangers. Avez-vous un précédent â l'appui de la taxe en question ! Je ne le pense pas. Nous ne devons pas briser le lien qui unit les sujets à la loi et les enchaîner à notre caprice. La sixième partie de leur revenu! Quelle effrayante contribution! c'est enlever à chaque arbre les branches, l'écorce et une partie du ironc; et bien que nous lui laissions sa racine, ainsi mutilé, l'air en boira la sève. Qu'on écrive dans tous les comtés où il a été question de cet impôt, et qu'on proclame un pardon absolu pour tous ceux qui ont refusé de s'y soumettre. — ( A Wohcij. ) Veillez à ce que cela s'exécute; c'est vous que je charge de ce soin.

WOLSEY, bas à l'un de ses sccrHaires.

J'ai un mot à vous dire. Que des lettres soien expédiées dans chaque comté, annonçant la grâce cl le pardon du roi. Le peuple mécontent porto sur moi un jugement peu favorable. Qu'on lassC répandre le bruit que le retrait de la taxe et le pardon des coupables sont dus à mon intercession Tout-à-l'heure, je vous donnerai à ce sujet des insii notions particulières.

Le Secrétaire sort.

HENRI VIII

Oiiiiilroduil L'INTENDANT (/h duc de Buckinghmn.

LA REINE CiTHEniISE.

Je suis fâcliéfi que le duc de Buckingtiam ait encouru votre déplaisir.

LE nOI BENKI.

Beaucoup on sont affligés. C"est un savant genlillKimme, doué d'un merveilleux talent de parole; nul n'a été mieux partagé de la nauire; son ins- Iruclion est telle qu'il peut en remuutrcr aux plus graiuls mailres, sans avoir jamais besoin du secours de lumières étrangères. Toutefois, remarquez-le bien, quand d'aussi nobles qualités ne sont pas accompagnées d'une bonne nature, lame une fois corrompue, elles se transforment en vices qui ont dix fois plus de laideur qu'elles n'avaient de beauté. Cet h(]mme si parfait, qu'on regardait comme un prodige, qui ravissait notre oreille par sa conversation, au point qu'en l'écoutant les lieurcs passaient comme des minutes, — eh bien, madame, cet homme a perverti en de monstrueuses pratiques les dons qu'il avait en part.nge, et il est devenu aussi noir que s'il avait été plongé dans la fumée de l'enfer. Siégez à côté de nous; vous allez entendre de la bouche de cet homme [mouirant V Iniendant) des choses bien faites pour porter l'affliction dans toute ame honnête. — {A Wolsey.) Dites-lui de répéter les faits qu'il a déjà révélés, contre lesquels nous ne pouvons trop nous mettre en garde, et que nous ne saurions trop entendre.

WOLSEY, à l'Intendant.

Avancez, et rapportez sans crainte ce qu'en sujet fidèle vous avez recueilli dans vos rapports avec le duc de Buckingbam.

LE nOl UEN'BI.

Parlez librement.

l'intendant.

D'abord il avait coutume de dire, et il ne se passait pas un jour sans que de tels propos n'infectassent sa conversation, que si le roi mourait sans postérité, il ferait en sorte que le sceptre lui revînt. Je lui ai entendu tenir positivement ce langage ;'i son gendre lord Abergavenny, et lui jurer qu'il se vengerait du cardinal.

WOLSEY

Que votre majesté veuille bien remarquer celte pallie de ses funestes projets. Désaflectiouné dans ses vœux, son mauvais vouloir s'attaque méchamment à votre personne sacrée, et s'étend même à la personne de ceux qui vous sont dévoués.

lA HEINE CATHERINE.

Savant lord cardinal, soyez un peu plus charitable dans vos interprétations.

LE ROI HENP.I.

Parlez: sur quoi fondait-il ses titres à la couronne, à défaut de postérité de notre part? L'avez- Voiii entendu s'expliquer sur ce point?

1,'lNTENItANT.

Il re fondait sur une sotte prédiction de Kicrjlas llopkins.

LE ROI HENBI.

Quelélait cei Ilopliins?

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