‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 328 sur 633 · ARNE · texte numérisé non relu

ARNE

0 volonté de Dieul Mieux eût valu pour elle qu'elle n'eut jamais connu la grandeur I Bien qu'elle ne soit que passagère, s'il arrive que la fortune, cette querelleuse, nous oblige à faire divorce avec elle, oh! alors c'est une soufTrance égale â celle qui accompagne la séparation de l'ame d'avec le corps.

LA VIEILLE DAHE.

Hélas! l'infortunée! la voilà redeveuue étrangère.

ANNE

Elle n'en est que plus digne de pitié. En vérité, je le proteste, il vaut mieux cire né dans un© condition obscure et vivre heureux dans une humble atmosphère, que de porter sur le trôné l'auréole d'une éclatante infortune et de cacher la douleur sous l'or d'une couronne.

LA VIEILLE DAHE.

Le contentement est le premier des biens.

ANNE

Sur ma parole et mon honneur de jeune filIC) je ne voudrais pas être reine.

LA VIEILLE DAUE.

Je voudrais l'être, moi, et à ce prix, j'aventurerais mon honneur de femme; et vous-même vous en feriez tout autant, en dépit de vos airs hypocrites. Vous qui réunissez à un si haut point tous les charmes de la femme, vous avez aussi un cœur de femme, et ce cœur-là a toujours aimé passionément l'élévation, l'opulence, la souveraineté; ce sont, il faut l'avouer , de bien bonnes choses; et, quoique vous fassiez la petite bouche, je ne doute pas qu'avec un peu d'effort la capacité de votre conscience élastique ne se prête à les recevoir.

ANNE

Non, en vérité.

LA VIEILLE DAHE.

Oui , en vérité. — Vous ne voudriez pas être reine î

ANNE

Non, pas pour toutes les richesses qui sont sous le ciel.

LA VIEILLE DAHE.

C'est singulier; pour moi, toute vieille que je suis, je ne me lerais pas prier pour être reine; mais, dites-moi, que pensez-vous du titre de duchesse? Avez-vous les épaules assez fortes pour le porter?

ANRt.

Non, certes.

HENRI VIII

U VIEILIE BAUE.

Ed ce cas, il faut que vous soyez bien faiblement constituée. — Descendons un degré plus bas : au prix de quelque chose de plus que ce qui fait rougir la pudeur, je ne voudrais pas être un jeune comte et me trouver dans votre chemin ; si vous n'avez pas la force de porter ce fardeau-là, vous n'aurez jamais celle de mettre au jour un garçon.

Comme vous babillez I Je jure de nouveau que je ne voudrais pas être reine pour le monde entier.

Il VIIILLE DIME.

Sur ma parole, pour la petite Angleterre seule vous risqueriez l'aventure; je la tenterais, moi, pour le comté de Carnarvon, quand il ne resterait pas à la Couronne d'autre territoire. Mais qui vient à nous 7

Entre LE LORD CHAMBELLAN.

LE LORD CHAMBELLAN

Bonjour, mesdames. Peut-on vous demander le secret de votre entretien ?

ANilE.

Cela ne mérite pas que vous nous le demandiez, mylord. Nous déplorions les chagrins de notre maîtresse.

LE LOKD CBÂIIBF.Ll\N.

C'est une occupation des plus humaines, et qui sied bien à des femmes. Il j a lieu d'espérer que tout ira bien.

ANNE

Je prie Dieu que cela soit t

LE LORD CBAMBELIAN.

Vous avez une ame compatissante; et les bénédictions du ciel sont le partage des cœurs qui vous ressemblent. Pour vous prouver, belle dame, que je parle en toute sincérité , et que vos nombreuses vertus ont attiré l'attention en haut lieu, sa majesté vous envoie ses complimens respectueux, et se propose de vous honorer du titre éclatant de marquise de Pembrolce, auquel il daigne ajouter une pension annuelle de mille livres sterling.

ANNE

Je ne sais comment lui témoigner ma reconnaissance; tout ce que j"ai est sans valeur; mes prières n'ont point de venu efficace ; mes vœux ne sont que d'impuissantes paroles; et toutefois des prières et des vœux sont tout ce que je puis offrir en retour. Je supplie votre seigneurie de vouloir bien être , auprès de sa majesté , l'interprète de mes sentimens de gratitude et de dévouement, tels que peut les offrir une jeune Clic timide. Je prie le ciel pour la piglvogatioD de ses jours et de soD règne.

LE LOr.D CHAMBELLAN.

Madame, je ne manquerai pas d'appuyer par mon suQ'rage la haute opinion que le roi a conçue de vous. {A pari.) Je l'ai suffisamment examinée ; la beauté et la vertu sont tellement unies en elle, qu'elles ont captivé le cœur du roi. Et qui sait si de celte dame ne doit pas naitre un glorieux joyau qui éclairera cette ile de sa splendeur T — {A Anne Bullen.) Je vais trouver le roi et lui dire que je vous ai parle.

ANNE

Mon honoré lord , —

Le Lord Chambelun ^ort.

LA VIEILLE DAME

Eh bien, voyez donc; voila seize ans que je mendie à la cour, et c'est un métier que je continue encore; toujours mes demandes sont arrivées trop tôt ou trop tard , et je n'ai jamais pu obtenir une obole ; et vous, — ô destinée I — vous qui êtes ici fraîchement débarquée, — maudite soit la capricieuse fortune I — on vous accorde tout avant que vous ayez rien demandé.

ANNE

Cela me parait bien étrange.

LA VIEILLE DAME

Quel goût trouvez-vous à la chose? Voas paraît-elle amère? Non, parbleu. II y avait nne fois une dame, — c'est une vieille histoire, — une dame qui ne voulait pas être reine, qui n'en aurait pas voulu pour tout le limon de l'Egypte : -• Connaissez-vous ce conte?

ANNE

Allons, vous êtes en humeur de rire.

LA VIEILLE DAME

Sur un si beau sujet, ma voix joyeuse dominerait le chant de l'alouette. Marquise de Pembroke ! mille livres sterling par an ! Par pure estime, sans autre obligation. Sur ma vie, voilà un début qui promet bien d'autres mille livres; la fortune, quand elle commence, ne s'arrête pas en si bon chemin. Maintenant je vois que vous êtes de force i porter le titre de duchesse. — Dites , ne vous sentez-vous pas plus forte que vous ne l'étiez 1

ANNE

Ma chère dame , égayez-vous avec des «njets de votre propre fonds, et laissez-moi en dehors de votre gaité. Je veux mourir si cet incident me cause la moindre sensation de joie : je ne puis sans douleur penser à ce qui va suivre. La reine est plongée dans l'affliction , et nous l'oublions dans notre longue absence. Ne lui dites pas, je vous prie, ce que vous venez d'entendre.

LA VIEILLE DAME

Pour qui me prenez-vous t

Elles sorleot.

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