‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 369 sur 633 · DEUXIÈME SERVITEUR DE VARROIS · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SERVITEUR DE VARROIS

Seigneur, —

TIMON

Trenez-moi, preneî-moi, et que les dieux vous confondent I

Il sort.

nOBTENSICS.

Ma foi, je vois bien que nos maîtres peuvent dire adieu à leur argent : on peut bien dire que ce sont des créances désespérées, car le débiteur est l»u.

Us sortent.

noiireiit T^5I0^ cl FLAVIUS.

TIMON

Ils m'ont mis tout hors d'hnlninc-, los «,< inr.iis; Eux, des créanciers! Non, ce sont dv;^ ilciuunal

FLAVIUS

Mon cher maitrc, —

TIMOS.

Si je mettais a cxécuiinu celle idée ?

FLAVIUS

Sciijneur, —

TIMON

Je veux le f:iire. — llun inleiidaiil!

FLAVIUS

B!e Voici, seigneur.

TIV.UN.

Le tour sera excelleni! — Va 4e nouveau inviter tous mes amis, Lurius, I/UculUis, Seinpi oi:iiis, enlin tous. Je veux une l'ois encore rojjaler ces gens-là.

FLAVIUS

Seigneur, c'est l'égareunent où vous êtes qui vousfail parlerainsi; tout ce qui vous resie ne ^.uflirait pas pour garnir une table ordinaire.

IlMON.

Que cela ne t'inquiète pas. Va; je te l'ordonne; invite-les tous : amène-nous une lois ent-ori' < i-it^r bande de coquins; mon cuisinier et moi, nous nous chargerons du reste.

Us sorlcnl.

SCEKE V.

Même ville. — La salle du sénat.

Le sciial est assembU. Entrent .\LCIIilADE et Suite.

premier sénateur.

Seigneur, je me range de cet avis ; il a versé 1b sang; il faut qu'il meure. Rien n'encourage le crime, comme l'indulgence.

DEUXIÈME SÉNATEUR

C'est vrai ; il faut que la loi l'écrase.

ALCIBIADE

Je souhaite au sénat gloire, santé et miséricorde-

PREUIER SÉNATEOBi

Qu'y a-t-il, général?

ALCIBIADE

Je viens, humble suppliant, implorer vos vertus; car la pitié est la vertu qui doit tempén^r la loi, et il n'y a que les tyrans qui l'appliiiueut avec cruauté. Il a plu au Temps et à la Fortune de frapper de leurs rigueurs un de mes amis, qui, dans la chaleur d'un premier mouvement, est tonil»- dans le gouffre de la loi, ce gouffre sans lomls p.-ur ceux qui imprudemment s'y plongent. A p.n i l'action qu'il a fatalement commise, c'est un homme doué (les liUftUUs Us plusesumablcs^et cequi

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

l'honore, ce qui lacliMp sa faulc, c'est qu'elle n'est entachée d'aucune làchelc. Voyant sa réputation mortellement blessée, saisi d'une uoIjIo iodignalion il a ouvertement fait face à son ennemi; et avant de donner l'essor à sa colère, il l'a modérée et contenue avec tant de sagesse, qu'on eût dit un homme exposant ses raisons av>;a calme, et cherchant à les faire prévaloir.

FREUIEK SÉNATEUR.

Vous avancez un paradoxe insoutenable, en présentant comme innocente une action cnupable : à voir les efl'orts que vous fuites, on du ait que votre intention est de légitimer le meurtre, et de donner le nom de valeur à la violence, qui n'est qu'une valeur bâtarde, venue au monde au moment où sont nées les factions et les sectes. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience tout ce que la langue des hommes peut exhaler de pire, qui porte l'injure avec indifférence, comme une chose qui lui est étrangère, comme le vêtement qui le couvre, sans la laisser pénétrer jusqu'à son cœur, et le mettre en péril. Si l'offense est un délit qu'il faut punir de mort, quelle lulie à nous de donner notre vie pour ellel

AlCimADE.

Seigneur, —

PREMIER SÉNATEUB.

Vous ne sauriez justifier des crimes. Le courage consiste non à se venger d'une injure, mais à la supporter.

ALCIBIADE

Permettez-moi, seigneurs, de vous parler en soldat. Pourquoi les hommes sont-ils assez fous pour exposer leur vie dans les batailles? Que n'endurent -ils toutes les insultes 7 Que ne dorment-ils sur 'injure? Que ne se laissent-ils tranquillement couper la gorge par l'ennemi? S'il y a tant de courage dans la résignation, que faisonsnous à la guerre? Sic'està la patience qu'il faut décerner la palme, les femmes, qui restent au logis, sont plus vaillantes que nous, l'àne plus courageux que le lion ; le prisonnier chargé de fers est plus sage que le juge, si la sagesse consiste à savoir souffrir. Seigneur, par celi même que vous êtes puissans , soyez miséricordieux et bons. On doit condamner quiconque tue de sang-froid ; le mcurire, je l'avoue, est la dernière aggravation du crime; mais tuer pour sa défense est, certes, une action que l'équité absout. La colère est une chose impie; mais quel est l'homme qui ne s'est jamais mis en colère? En pesant son crime, mettez CCS considérations dans la balance.

DEUXIÈME SÉNATEUR

Vous parlez en vain.

ALCIBIADE

En vain? les services qu'il a vendus à Lacédcmouc et à Byzance sont des titres suffisans pour racheter sa vie.

pr.EMIEIl SÉNATEUR.

Que dites-vous?

ALCIBIADE

Je dis, seigneur, qu'il a rcmlu d'émiaçns ser-

vices, et fait mordre la poussière, dans maint com> bat,à ungrand nombre de vos ennemis. Dans ladernicreguerre, avec quelle valeur ne s'est-il pas cooduit, que de sang n'a-t-il pas versé?

DEUXIÈME SÉNATEUR

Il S'en est amplement payé sur le butin ; c'est un querelleur juré; il est sujet à un vice qui noie toutes ses facultés et enchaîne sa valeur. A défaut d'autres ennemis, 4;elui-là sullirait pour l'abattre, Dans les emjiortemens de sa fureur brutale, ou l'a vu commettre des actes de violence et susciter des querelles. Nous en avons la conviction, sa vie est souillée, et il a le vin dangereux.

PKEUIER SÉNATEUR.

Il mourra.

ALCIBIADE

Destin cruel I il aurait mieux valu qu'il mourût à la guerre I Seigneurs, si ses titres personnels ne peuvent vous émouvoir, bien qu'il pût, au prix de ses exploits, racheter sa vie, et ne rien devoir à personne, cependant, pour mieux vous fléchir, prenez mes services avec les siens et joignez-les ensemble : à votre âge vous tenez à ce qu'on vous donne des sûretés ; eh bien 1 j'engage mes vie toires et ma gloire pour garant de sa conduite i, venir. Si en expiation de son crime, la loi réclame sa vie, qu'il meure sur le champ de bataille, en versant noblement son sang. Car la loi est rigoU' reuse; et c'est là aussi le caractère dislinctif do la guerre.

PBEUIER SENATEUR.

Nous ne devons voir que la loi; il mourra: n'in^ sistez pas davantage, souspeined'encourirnotrcdéplaisir. Ami ou frère, qui répand le sang d'aulrui doit se résigner à voir couler le sien.

ALCIBIADE

Il le faut donc ? Cel.i ne doit pas être. Seigneurs, je vous en conjure, connaissez-moi.

DEUXIÈSIE SÉNATEUR.

Comment?

ALCIBIADE

Rappelez-vous qui je suis.

TROISIÈUE SÉNATEUR.

Que dites-vous?

ALCIBIADE

Je dois croire que l'^'ige m'a efface de votre sou venir. Il faut bien qu'il eu soit ainsi, pour que j'éprouve la honte de vous supplier en vain, et qu'on me refuse une giàce aussi vulgaire. Vous rouvrez mes blessures.

PREMIER SÉNATEUR

Oses-tu bien provoquer notre colère? Notre dfr cision sera laconique, mais immense dans se3 clfcls. Nous te bannissons à jamais.

ALCIBIADE

Me bannir? Bannissez votre radotage ; bannisse» l'usure qui déshonore le sénat.

PREMIER SÉNATEUR

Si dausdcux jours AtliOncs te voit ciicotc d»D9

TIMON D'ATHENES

ses murs , attends de nous un arrêt plus sévère. Quant à lui, sans plus de colère de notre part, il va être exécuté sur l'beure.

Les SÉNiTEDRs sortent.

ÂLCiBiADE, seul.

Paissent les dieux vous faire vieillir assez pour qu'il ne vous reste plus que les os, et que tous les regards se détournent de vous avec horreur I Ma rage est au comble. J'ai tenu leurs ennemis eu respect, pendant qu'ils comptaient leur argent et plaçaient leurs fonds à gros intérêts; moi, je ne suis riche qu'en larges cicatrices. — Et voilà mon salaire? voilà le baume qu'un sénat usurier verse sur les blessures d'un soldat! le bannissement? Cela ne me dcplait pas; je ne suis pas fâché d'être banni : c'est une digne occasion offerte à ma fureur pour châtier Athènes. Je vais soulever mes soldats mécontens, et gagner l'aCTection du peuple. Il y a de la gloire à combattre de nombreux ennemis. Un guerrier, à l'exemple des dieux, ne doit pas laisser l'oCTense impunie.

Ils sonent.

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