‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 375 sur 633 · SCENE IIL · texte numérisé non relu

SCENE IIL

Une forêt. — On voit l'entrée d'une caverne. .Arrive TIMON . une bêche à la main.

O soleil bienfaisant, dégage les vapeurs malsaines de la terre; infecte l'air compris entre ce globe et l'orbe de ta sœur. Deux frères sont sortis le même jour du même sein; ils ont le même père, la même résidence ; leur naissance est égale. Eh bien! que la fortune les traite différemment, le plus grand méprisera le plus petit. L'homme, qu'ici-bas tant de maux assiègent, ac peut soutenir le poids d'une grande fortune sans mépriser son semblable. Êlcvcz-moi ce mendia^:; abaissez-moi ce grand seigucur ; un mépris Léréditaire va frapper les scuacours; le mendiant jouira des honneurs de son rang l C'est la pâture qui engraisse les flancs du bé'.icr; c'est la disette qui le maigrit. Qui osera, la léte haute, et la main sur la conscience, dire : «Cet homme est un flatteur? » S'il est vrai qje lun le soit, tou» le soBi; car la pente de c:.;.cuu des degrés de la oue a oucie par le degré iiauiedia,temcnt

inférieur; la tête du savant s'incline devant l'ignorant cousu d'or. Tout est oblique , rien n'est de niveau dans notre organisation maudite, si ce n'est la perversité directe et avouée. Haine donc à tous les festins, à toutes les sociétés, à toutes les réunions d'hommes I Timon hait ses semblables; il se déteste lui-même : — Périsse le genre humain ! — (/( bêche la terre.) Terre, donne-moî quelques racines. Quant à l'homme qui te de» mande davantage, porte à son palais tes poisons les plus violens. — Que vois-je? de l'orî ce jaune, brillant et précieux métal! Kon , dieux justes, je ne rétracte pas mon vœu ! je ne vous demande que des racines! Gros comme cela seulement de ce métal suffit pour rendre blanc ce qui est noir, beau ce qui est laid , bien ce qui est mal , noble ce qui est vil , jeune ce qui est vieux , vaillant ce qui est lâche. Ohl pourquoi cela, grands dieux, pourquoi cela? ce métal vous enlèvera vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tète de l'homme fort. Ce coupable agent noue et dénoue les engagemens ; sanctifie ce qui doit être maudit; fait adorer la vieillesse la plus impure; met les voleurs en place, les fait siéger sur le banc des sénateurs , et les entoure d'honneurs , d'hommages et de considération; par lui, la veuve désolée contracte un nouvel hymen; il pare, il parfume, il rend fraîche et riante comme une journée d'avril celle dont ne voudrait pas un échappé de l'hôpital que d'alfreux ulcères dévorent. Viens, substance maudite à laquelle le genre humain se prostitue, qui sèmes la discorde parmi les nations, je veux le restituer la place que t'assigna la nature. — (On entend le bruit d'une marche militaire. ) Eh quoi i un tambour? — Tu es agile, et cependant je vais t'enterrerl Voleur robuste, tu échappes aux mains débiles de tes goutteux possesseurs, — Mais gardons-en pour échantillon.

Il prend quelques poignées d'or et recouvre le reste.

On entend le britii des fifres et des tambours. Arrive ALCIBIADE en costume de guerrier; PHRYNÊ et TIMAKDKE L'accompagnent.

ALCIBIADI.

Qui es-tu? parle.

TIUON.

Un animal comme toi. Qu'un cancer te ronge le cœur pour te punir d'oftrir à mes regards la faco d'un homme.

ALCIBIIDE.

Quel est ton nom ? Hais- tu donc l'homme i ce point, toi qui es un homme?

TIMON

Je suis misanthrope, et je hais le genre humain. Eu ce qui te concerne, je regrette que tu ne sois pas un chien; peut-élre pourrais-jc t'aimer quelque peu.

ÀlCIBIADE.

Je te connais parfaitement; mais j'iguorc quels évéaciuens t'ont conduit ici.

TIMON D'ATHENES

TIMON

Se le connais aussi , et je n'ai nul désir de te connaître davantage. Suis tes tambours; rougis la terre du sang de l'homme; les lois religieuses, les lois civiles sont cruelles ; que ne doit donc pas être la guerre? — ( Montrant Phryng. ) Cette courtisane qui t'accompagne, en dépit de ses yeuK célestes, est un instrument de destruction plus fatal que ton cpée.

PHRTNÉ.

Puissent tes lèvres tomber en pourriture!

TIUON.

Je ne t'embrasserai pas : la pourriture dont tu parles, je la renvoie à tes lèvres.

ALCIBIADE

Comment ce changement étrange s'est-il opéré dans le noble Timon?

TIMON

Comme les changemens de la lune, faute de lumière à répandre : mais je n'ai pu comme elle renouveler ma clarté ; il n'y avait point de soleil qui put m'en prêter.

ALCIBIADE

Noble Timon, que puis-je faire pour toi î

TIMON

Rien, sinon de professer mon opinion.

ALCIBIADE

Quelle est-elle?

TIMON

Promets-moi ton amitié, mais ne tiens pas ta parole : si tu ne veux pas promettre , que les dieux te punissent, car tu es homme! Si tu Sens ta parole, malédiction sur toi, car tu es homme t

ALCIBIADE

J'ai entendu confusément parler de tes malheurs.

TIMON

Tu les as vus quand j'étais dans la prospérité.

ALCIBIADE

C'est maintenant que je les vois : lu étais heureux alors.

TIMON

Comme tu l'es maintenant, suivi d'une couple de courtisanes.

TIMANDRE.

Est-ce là ce mignon d'Athènes dont l'éloge était dans toutes les bouches?

TIKON.

Es-tu Timandre?

TIUANDBE.

Oui.

TIMON

Continue ton métier de prostituée! ceux qui te fréqucnlent ne l'aiment pas; empoisonne leurs veines, en retour de leurs impudiques ardeurs; utilise tes heures de licence; envoie au bain ces coquins-là, et condamne à la diète tes jeunes adorateurs aux joues roses.

TIMANDKE.

Va te fjire pendre, mon-iircl

ALCIBIADE

Pardonuez-lui, chère Timandre : ses malheurs

ont noyé et tué son intelligence. BraVc Timon, il ne me reste que bien peu d'iu , et cette disette provoque chaque jour des actes d'insubordination parmi mes soldats indigens. J'ai appris avec douleur que la coupable Athènes , ingrate à ton mérite, oubliant les exploits, alors que les états voisins, sans ton épée et ton étoile, l'auraient écrasée sous leurs pieds, —

TIMON

Je t'en prie , lais battre tes tambours , et va- t'en.

ALCIBIADE

Je suis ton ami et je te plains, mon cher Timon.

TIMON

Comment peux-tu dire que tu plains celui que la présence importune? Je préfère être seul.

ALCIBIADE

Eh bien, adieu ; tiens, voilà de l'or.

TIMON

Garde-le; je n'en mange pas.

ALCIBIADE

Quand j'aurai f»it de la superbe Athènes un monceau de ruines, ^

TIMON

Quoi! tu fais la guerre aux Athéniens?

ALCIBIADE

Oui, Timon, et ce n'est pas sans cause.

TIMON

Que les dieux les punissent par ton bras victorieux, et toi après, quand tu les auras vaincus.

ALCIBIADE

Pourquoi moi , Timon?

TIMON

Parce qu'en immolant des scélérats, tu es destiné à vaincre ma patrie. Garde ton or; poursuis ta marche, — voilà de l'or; pars; sois comme une planète pestilentielle, alors que Jupiter, pour punir une cité coupable, empoisonne les airs et fait planer la mort sur elle. Que ion glaive n'épargne personne; sois sans pitié pour le vieillard vénérable, malgré sa barbe blanchissante; c'est un usurier. Frappe la matrone hypocrite; elle n'a d'honnête que son vêtement; que la joue de la jeune vierge n'émousse pas le tranchant de lou épée; point de pitié pour ce sein d'albâtre qui, à travers la gaze transparente, sollicite les yeux de l'homme; c'est un perfide et un traître. N'épargne point l'enfant à la mamelle, dont le gracieux sourire désarme des imbéciles ; dis-toi que c'est quelque bâtard désigné par l'oracle pour te couper un jour la gorge, et tue-le sans remords. Sois à l'épreuve de toute pitié ; cuirasse tes oreilles et tes yeux; sois inexorable aux cris des mères, des filles, des cnfans, à la vue des prêtres rougissant de leur sang leurs vêtemens sacerdotaux. Voici de l'or pour payer tes soldats ; entasse ruines sur ruines, et, ta fureur une fois assouvie, sois exterminé toi-même! Pas de réponse; va-l'en.

ALCIBIADE

As-lu donc encore de l'or ? j'accepte l'or que tu m'offres, mais non tes conseils.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

Accepte-les ou ne les accepte pas , que la malédiction du ciel te poursuive !

PHRYNS et TIMàNDKB.

Donne-nous de l'or, cher Timon; en as-tu encore?

TIUOII.

Assez pour faire quitter à une courtisane son état, et pour faire d'une prostituée une prostituante. Viles créatures, tendez vos tabliers. Vos sermens ne méritent aucune créance ; et toutefois , je le sais, vous êtes prêtes à jurer par les imprécations les plus horribles, de manière à donner le frisson et la fièvre aux dieux immortels qui vous entendent. — Epargnez-vous un parjure; je me fie à votre profession. Persistez dans le métier de courtisanes; si quelque bouche pieuse tente de vous convertir, redoublez d'efforts lubriques auprès de eetinsensé ; ensorcelez-le, brùlczle de vos feux ; que votre flamme ardente domine sa fumée, et ne désertez pas votre drapeau.Toutefois, puissiez-vous, six mois de l'année expier vos excès par des épreuves d'une nature toute contraire. Revêtez vos crânes chétifs et minces de la dépouille des morts ; — eussent-ils rendu l'ame sur le gibet, n'importe; — portez leur chevelure; qu'elle vous aide à faire des dupes : soyez toujours courtisanes; mettez-vous du fard; rendez votre visage luisant au point qu'un cheval puisse s'y mirer, et moquez-vous des rides,

PHRVNÉ et TIMANDRE.

Eh bien, encore de l'or! — Que faut-il faire encore? Crois-moi, il n'est rien que nous ne fassions pour de l'or.

TIMON

Épuisez les hommes jusqu'à la moelle; atrophiez* leurs jambes amaigries; frappez-les d'atonie; cassez la voix de l'avocat, afin qu'il ne puisse plus plaider l'injuste, ni faire entendre ses subtilités en fausset; blanchissez les cheveux du flamine", qui déclame contre les convoitises dé la chair et ne se croit pas lui-même. Faites tomber le nez gangrené de l'homme habile à flairer son propre avantage, et à se donner un parfum de vertu publique. Dépouillez nos jeunes roués de leur chevelure bouclée, et que les matamores de la guerre, échappés sans une égratignure, puisent chez vous des maux et des douleurs. Inoculez le fléau à tous; tarissez les sources de la volupté; étoufiez tous les germes de la génération: voilà encore de l'or. Damnez les autres ; que cet or vous damne vous-mêmes , et que les fossés de la voie publique vous servent à tous de tombeau!

PBRÏNÊ et TIMANDRE.

Encore des conseils et de l'or, généreux Timon!

TIMON

Mettez-vous d'abord à l'œuvre de la prostitution et des calamités ; je vous ai donné des airhcs.

* L'alropliie est une mihilie J'cpuiscmeol. (Note du traducteur.)

" Du [itctrei (Note du traducteur.)

«LCIBIADS.

Battez, tambours! marchons sur Athéiie^s. Adieu, Timon : si mon expédition réussit, je viendrai te revoir.

TIMON

J'espère bien ne te revoir jamais.

ALCIBIADC.

Je ne t'ai jamais fait de mal.

TIMOS.

Si fait; tu as dit du bien de moi.

ALCIBIADE

Appelles-tu cela un mal?

TIUON.

C'en est un; les hommes en font chaque jour l'expérience. Va-t'en, et emmène tes catins avec toi.

ALCIBIADE

Nous ne faisons ici que l'aigrir. — Battez, tambours I

Le tarnhouT bat. Aicieiade , Phrvné et Timandbe s'éloignent.

TiMos, seul.

Se peut-il que la nature malade et découragée par l'ingratitude des hommes ait pourtant faim encore! ( Il se met à bêcher la terre. ) Notre mère commune, toi dont le sein immense et fécond enfante et nourrit tout, qui de la même substance qui a servi à former ton orgueilleux enfant, l'homme arrogant, engendres le noir crapaud, la couleuvre bleuâtre, le lézard doré, le serpent aveugle*, et toutes les créatures abhorrées sou.5 la voûte de ce ciel où brillent les feux vivifians d'Hypérion ; terre, à celui qui hait tous les humains, tes fils, que ton sein libéral accorde une chélive racine! stérilise tes entrailles fécondes et prolifiques; qu'elles n'enfantent plus l'homme, cette ingrate créature; produis des tigres, des dragons, des loups et des ours; fais pulluler de nouveaux monstres que ta surface ne présenta jamais à la clarté des cieux ! — De grâce, une racine 1 — Je te remercie !— Taris les sources de ta fécondité ; desséche tes vignobles et tes guorets, doù l'homme ingrat tire ces doux breuvages, ces sucs onctueux qui amollissent son anie, et la rendent incapable de toute considération sérieuse l

Atrivc APEMANTUS.

TIMON, continuant.

Encore un homme! i»Ialédiction I malédiction!

AFEUANTUS.

On m'a indiqué ta demeure. On prétend que (il affectionnes mes manières et que tu les imites.

TIMON

C'est parce que tu n'as pas de chien ; car alors ce serait lui que j'imiterais. Que la consomption te mine!

' Ainsi nomme à cause »lo la pclitcsse de se» youx* (iVu/c du traducteur.)

TIMON D'ATHÈNES

APEUANTUS.

Ce n'pst que de l'afTeclation de ta part; une sotte et UirMe mélancolie, née de ton changement de fortune. Pourquoi cette bêche, ce séjour, ce vêtement d'esclave et cet air morose? Tes flatteurs, comme par le passé , portent de la soie, boivent du vin, dorment sur le duvet, se parfument, et ne se souviennent plus s'il y eut jamais un Timon au monde. Ne scandalise pas cette forêt en affectant l'esprit d'un censeur. Fais-toi flatteur â ton tour, et cherche à prospérer parce qui a causé ta chute. Donne i ton genou de la souplesse, etquand tu verrasquelqu'unvenirà toi, qu'il suffise de son souffle pour faire voler ton bonnet de dessus ta tête ; loue ce qu'il a de plus vicieux, et qualifie-le d'excellent. C'est le langage qu'on te tenait : pareil à l'hôte d'un cabaret, tu faisais bon accueil à tout venant, fripons ou autres. Il est juste que maintenant tu deviennes un fripon toimême. Si tu redevenais riche, ce serait au profit des fripons. Ne cherche pas à m'imiter.

TIMON

Si je te ressemblais, je me détruirais.

APKMANTUS.

Sans ressembler à personne, tu t'es détruit toimême: naguère insensé, tu es aujourd'hui un sot. Crois-tu donc que le vent froid qui siffle à tes oreilles va te servir de valet de chambre, et te chauffer ta chemise? Ces arbres couverts de mousse, et plus vieux que l'aigle, crois-tu qu'ils vont le suivre comme des pages, et se mouvoir à ta volonté? L'onde du ruisseau glaoé sechangerat-elle pour toi en un breuvage fortifiant et salutaire, pour réparer le matin les excès de la nuit? Fais un appel aux créatures qui vivent exposées 4 rindémence des saisons, aux injures des élémens; — ordonne-leur de te flatter : — Tu trouveras alors, —

TIMOS.

Un imbécile en toi. Va-t'en.

APEUANTCS.

A présent, je t'aime plus que je ne t'ai jamais aimé.

TIBON.

Et moi, je te hais davantage.

APEUARTDS.

Pourquoi 7

TIHON.

Parce que tu flattes le malheur.

APEUANTCS.

Je ne te flatte pas; je te dis seulement que tu es un pauvre diable.

TIHON.

Pourquoi m'es-tu venu chercher?

APEMAHTDS.

Pour te vexer.

TmoN.

C'est le fait d'un méchant ou d'un sot. V trouvcs-lu du plaisir?

APEUANTCS.

Oui.

TIMON

Tu es donc un méchant aussi?

APEH.(;«TBS.

Si tu embrassais celte vie grossière pour ch5tier ton orgueil , ce serait bien ; mais tu le fais forcément : tu redeviendrais courtisan si tu n'étais pas un gueux. L'indigence qui se résigne est préférable à l'opulence inquiète; elle arrive plus t6t au but de ses désirs. Celle-ci obtient sans cesse et n'est jamais satisfaite; l'autre est toujours au comble de ses vœux. Sans le contentement, l'homme le plus opulent est malheureux; sa condition est cent fois pire que celle de l'extrême indigence que le contentement accompagne. Tu dois désirer de mourir, puisque tu es misérable.

TlMOn.

En cela, je ne prendrai pas l'avis d'un homme plus misérable encore. Tu es un malheureux que la fortune ne pressa jamais dans ses bras caressans; elle t'a traité ronme on traite un chien. Si, comme moi , tu avais, dès ta plus tendre enfance, passé successivement par toutes les jouissances qu'ofl're celte courte vie à ceux qui voient la foule de leurs semblables servir d'instrumens passifs à leurs volontés, tu te serais plongé tout entier dans la débauche ; toutes les voluptés auraient énervé ta jeunesse; sourd aux froids préceptes de la modération, tu aurais suivi la route fleurie déroulée devant toi. Mais moi qui voyais le monde entier tributaire de mes goûts et de mes désirs, moi qui avais à mes ordres la parole, les yeux, les cœurs de plus d'hommes que je n'en pouvais employer ; ces hommes qui étaient attachés à moi comme les feuilles le sont au chêne qui les porte, il a suffi du souffle d'un seul hiver pour en dépouiller mes rameaux, et me laisser nu à la merci de tous les orages. — Cette position, pour moi qui en ai connu de meilleures, est un fardeau pénible à porter. Pour toi, dès le berceau tu as connu la souffrance; le temps t'y a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont jamais flatté. Que leur as-tu donné? Si tu veux maudire, maudis ton père, ce pauvre diable qui, dans un moment malheureux, s'unissant à quelque mendiante, te procréa et te légua son indigence béiéditaire. Va-t'en ! éloigne-toi I Si tu n'étais né le pire de tous les hommes, tu aurais été an fripon et un flatteur.

AFEKANTOS.

Tu es donc toujours fier 7

Oui, de ne pas être toi.

APEMAMTCS.

Moi, de n'avoir pas été un prodigae.

TIMON

Moi, de l'être encore ; lors même que tout ce que je possède au monde serait contenu dans toi, je ne t'en donnerais pas moins la permission de t'aller pendre. Va-t'en. Que la vie de tous les Athéniens n'est-elle dans cette racine I voilà comme je la mangerais.

il mord JaDS une racint*

MAGASIN THEATRAL ÉTRANGER

APEUASTOS, tirant quelques alimens de sdbesaceet les lui ojf.a<ii.

Tiens ; je veux améliorer ton repas.

TIMON

Commence par améliorer ma compagoie; délivre-moi de ta présence.

APEUANTOS.

En me privant de ta compagnie, j'améliorerai la mienne.

TIUON.

Au lieu de l'améliorer ainsi, tu la gâteras ; du moins je le soubaite.

APEUANTIIS.

Que voudrais-tu faire dire à Athènes î

TIUON.

Je voudrais t'y voir emporté par un ouragan. Si tu veux, dis-leur que j'ai de l'or: vois, j'en ai.

APEMANIOS.

Ici, l'or est inutile.

TIMON

11 n'en est que meilleur et plus pur : car ici, il dort et ne salarie point le vice.

APEMANTBS.

Où dors-tu, la nuit, Timon î

TIMON

Sous ce qui est au-dessus de moi. Où prendstu tes repas, le jour, Apemantusî

APEMANTOS.

Où je trouve de quoi manger, ou plutôt où je mange.

TIMON

Obi si le poison était obéissant et connaissait ma volonté!

APEMAMTCS.

Où l'enverrais-tu?

TIMOK

Assaisonner tes mets.

APEMANTnS.

Tu n'as jamais connu le juste milieu de l'humanité ; tu n'en as connu que les deux extrêmes. Quand tu étais couvert d'or et de parfums, on se moquait de tes raffincmens prétentieux ; tu n'en as plus sous les baillons, et on te méprise pour le défaut contraire. Tiens, voilà une nèfle; mange-la.

TIMON

Je ne mange pas de ce que je bais.

APEMANTUS.

Est-ce que tu hais les ncdest

TIMON

Oui, quand je les liens de toi.

APEMANTUS.

Si tu avais toujours agi avec cette réserve, tu tirais maintenant plus content de toi que tu no l'es. As-tu jamais connu un prodigue qui ait vu l'affection de ses amis survivre à la perte de ses richesses?

TIMON

Et toi, as-tu jamais connu un bommcqui, sans CCS licliesscs dont lu pailes ait eu des aniisî

IPUUANTag»

Ouij moi.

TIWON.

Je te comprends : tu as eu les moyens de nourrir un chien.

APEMANTOS.

Quel est l'objet dans le monde qu'on puisse avec le plus de raison comparer aux fiatteurs?

TIMON

les femmes en approchent le plus ; mais les hommes, les hommes sont l'adulation personnifiée. Que ferais-ta de l'univers, Apemantus, si tu l'avais à ta disposition t

APEMANTOS.

Je le donnerais aux bétes, pour être débarrassé des hommes.

TIUON.

Voudrais-tu donc toi-même partager la déchéance des hommes, et rester béte avec les bêtes?

AFEHANTDS.

Oui, Timon.

TIHON.

C'est le but d'une ambition bien bestiale ; fassent les dieux que tu l'obtiennes I Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te mangerait; si tu étais renard, et que l'âne vînt à t'accuser, le lion te suspecterait ; si tu étais âne, ta stupidité serait ton tourment ettôtoutard tu servirais de déjeuner au loup ; loup, ta voracité ferait ton supplice, et souvent il t'arriverait de hasarder ta vie pour un dîner; licorne *, l'orgueil et la colère te perdraient, et tu périrais victime de ta fureur; ours, tu serais tué par le cheval; cheval, tu deviendrais la proie du léopard; léopard, tu serais cousin-germain du lion, et les taches de ta peau seraient l'arrêt de ta mort; tu n'aurais de salut que dans la fuite, et d'autre moyen de sécuiité que l'absence. Quel animal pourrais-tu être, qui n'eût à redouter quelque autre animal! Et combien déji il faut que tu sois bête, pour ne pas voir combien tu perdrais à la métamor» pbose t

APEMANTOS.

Si je pouvais me plaire à t'entendre, ce serait surtout dans ce que tu viens de me dire. La société d'Atbènes est devenue une forêt de bêtei féroces.

TIMON

Est-ce que l'Ane a brisé son licoUi que je tt vois hors de la ville ?

APEMANTOS.

J'aperçois un poète et un peintre qui se diririgenl de ce cùté. Que la compagnie des bommei t'inflige sa malédiction! De peur de m'y exposer, je m'éloigne. Quand je n'aurai rien de mieux à faire, je viendrai te revoir.

• On rapporte de la licorne que lorsque le lion, soft ennrini, r.Tpcrroil, il Se tient Jppuyc sur le troue tVua arbre ; la licorne s'élance vers Itii pour le pcrcci,le lion se retire-, son ennemi enfonce sa corne dans l'arbre, et dlvicnt ainsi la proie du lion. {Noie du Iraducleur.)

TIMON D'ATHENES

TIMON

Qaand il n'y aura que toi de vivant dans le monde, tu seras le bien venu. J'aimerais mieux cire le chien d'un mendiant que d'être Apemantus.

APEMANTD3.

Tu es le coq de tous les imbéciles vivans.

TlMON.

Si lu étais plus propre, je cracherais sur toi.

APEMANTPS.

Qne la peste t'étoofTel tu es trop vil pour qu'on daigne le maudire.

TIUON.

Les plus fieCTés coquins, comparés à toi, sont Tertueus et purs.

APEUAMTDS.

II n'j a pas de lèpre plus repoussante que ta parole.

TIHOn.

Oui, quand je prononce ton nom. Je te battrais, si je ne craignais d'infecter mes mains.

APEMANTUS.

Je voudrais pouvoir, d'un mot, les faire tomber en pourriture I

TIMOH.

Arrière, postérité de chien galeux I je meurs de colère de le savoir vivant : la vue me fait trouver mal.

APEMANTUS.

Puisses-tu n'en revenir jamais I

TIMO:!

Va-l'en, gueux insipide! je regrette la pierre que je le jette.

Il lui jclte uae pierre.

APEMANTUS.

Bêle féroce I

TIUON.

Esclave!

APEMANTUS.

Reptile)

TIMOn.

Coquin I coquin I coquin t

Apemantus s'éloigne à reculoos, et fait mine de s'en aller. TIUON, se croyant seul, et coniinuant.

Je suis las de ce monde imposteur ; je n'en veux souffrir que ce qui est indispensable au soutien de l'existence. Ordonc, Timon, prépare maintenant ta tombe ; repose en un lieu où l'écume de la mer viendra chaque jour couvrir ton marbre funéraire : compose tonépilaphe,afin que la mort soilla satire delà vie des autres. [Regardant l'or qu'il a trouvé.) 0 toi, délicieux assassin des rois, bien aimé fauteur de discordes entre le père et le fils, brillant profanateur de la puret(^ du lit nuptial. Mars vaillant, adorateur toujours jeune, frais, délicat, toujours aimé, dont l'éclat fait fondre la neige sur le chaste sein de Diane; dieu visible, qui réalises l'impossible Cl réunis les contr.nirns; qui parles tous les lanj.igrs Cl sur ions les sujets; ô pierre de louche tics cfccMs, suppose que l'Iionime, ton esclave , se lévoltc, etusanlde la puissance, jette dansla race

humaine le trouble et l'anarchie, afin quclabruto hérite de l'empire du iDonlel

APEMANTUS, n'avançatit.

Puisse ton vœu être exaucé, mais seulement après ma mort! — Je dirai que tu as de l'or: Bientàt, on va en foule accourir auprès de toi,

TIUON.

Accourir auprès de moit

APEMANTUS.

Oui.

TIUON.

Montre-moi les talons, je te prie.

APEMANTUS.

Vil, et chéris ta misère!

TIMON

Vis long-temps misérable, et meurs de mdmel — Nous sommes quittes.

Apeuautus s'éloigne.

TIMON, seul, continuant.

Encore des visages humains? — Mange tes racines, Timon, et abhorre les hommes.

Arrivent DES VOLEURS.

PREMIER VOLEUR

Comment se trouve-t-il en possession de cet ort Sans doute ce sont quelques restes, quelques chétifs débris de sa fortune. C'est le manque d'argent et l'abandon de ses amis qui l'ont jeté dans celle mélancolie.

DEUXIÈME VOLEUR

Le bruit court qu'il possède d'immenses trésors.

TROISIÈME VOLEUR

Faisonsunetenlativeauprèsde lui: s'il se soucie peude son or, il nous en donnerasans difficulté; s'il le garde avec un soin avare, comment ferons-nous pour l'avoir?

DEUXIÈME VOLEUR

C'est vrai, car il ne le porte pas sur lui; SOD trésor est caché.

PREMIER VOLEUR

N'est-ce pas lui que j'aperçois?

LES VOLEURS

Où?

DEUXIÈME VOLEUR

C'est quelqu'un qui lui ressemble.

TROISIÈME VOLEUR

C'est lui; je le reconnais.

Ils s'approchent de Timon.

LES VOLEURS

Le ciel le garde, Timon I

TIMON

Oh! oh ! des voleurs?

LES VOLEURS

Des soldats, et non des voleurs.

TIMON

Tous êtes l'un et l'autre, et déplus, desenfans

nés de la femme.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

tES VOIEUBS.

Nous ne somiiies pas des voleurs, mais des Iiommiis duus le plus grand besoin.

TIMON

Votre plus grand besoin, c'est de faire bonne cliêie. (lue vous manque-t-il? voyez, la terre a des racines : ici, dans le rayon d'un mille, jaillissent cent ruisseaux d'une eau vive: les chênes portent des glands, les ronces des baies rouges; sur tous les buissons, la nature, cette hùtesse bienveillante, vous sert un abondant repas. Pourquoi Jonc éprouvericz-vous le besoin?

PREMIER VOLEUR

Nous ne pouvons, comme les bétes des champs, les oiseaux et les poissons, vivre d'herbe, de fruits sauvages et d'eau.

TIMON

Vous ne pouvez pas même vivre sur les bêtes des champs, les oiseaux et les poissons; il vous faut dés hommes à dévorer.Toutefois je vous rends grâces de ce que vous êtes des voleurs de profession; de ce que, pour faire votre métier, vous ne prenez pas le masque de la vertu : car dans les professions légales, le brigandage s'exerce sans limites. Voleurs pauvres diables, tenez, voila de l'or. Allez, abreuviz-vous des sucs de la grappe, jusqu'il requ'ils aient allumé dans votre sang une fièvre bouillante qui vous sauve du gibet; n'ayez point foi au médecin ; ses antidotes sont un poison; il lue plus que vous ne volez. Prenez tout à la fois la bourse et la vie; puisque le crime est votre profession, allez-y de fiaiic jeu, comme des ouvriers qui font leur tâche. Tout vole dans la nature: par sa puissante attraction, le soleil vole la vaste mer; la lune vole effrontément au soleil la pâle lumière dont elle brille; la mer dérobe à la lune les larmes dont elle compose l'amertume de ses [lots : la terre ne se nourrit et ne produit qu'à la faveur des substances décomposées qu'elle vole au reste de la création. Tout vole ; les lois qui vous contiennent et vous châtient, les lois, dans l'exercice de leur tyrannique puissance, volent impunément. Ne vous aimez point entre vousj égorgez satos pitié ; tous ceux à qui vous aurez affaire sont des voleurs. Allez à Athènes; enfoncez les boutiques; tout ce que vous prendrez sera volé à des voleurs. Que cet or que je vous donne ne vous empêche pas de voler encore; que l'or, de manière ou d'autre, vous perde et vous confonde! Ainsi soit-ilt

TiuoN rentre dans sa caverne.

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