‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 40 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Le pajs de Galles au bord de la mer ; un château <lans le lointain.

Fanfares; bruit de tambours et de trompettes. Arrivent LE ROI RICHARD, L'ÉVÊQUE DE CARLISLE, AUMÂLE et des Soldats.

BICHAin).

C'est, dites-vous, le ch&teau de Barklougbly qu'on découvre U-bas?

AUMALE

Oui, sire. Comment votre majesté trouve-t-elle l'air qu'on respire ici, après avoir été si long-temps ballottée sur les flots en courroux?

RICBAHO.

Il est impossible que je ne l'aspire pas avec délices. Peu s'en faut que je ne pleure de joie de me retrouver encore une fois dans mon royaume. — Terre chérie, je te salue, bien que des rebelles te déchirent le sein avec les pieds de leurs chevaux : comme une mère qui, long-temps séparée de son enfant, joyeuse de le revoir, pleure et sourit tout ensemble; de même les larmes aux yeux, et le sourire sur les lèvres, ô terre bienaimée, je te salue et te caresse de mes royales mains. Terre amie, ne nourris pas les ennemis de ton roi, refuse les dons à leurs sens affamés ; pour entraver la marche des traîtres qui d'un pied usurpateur osent fouler ton sein, jette sur leur ' chemin tes araignées gonflées de tes poisons, tes crapauds hideux et lourds.Ne fais naître sous le»

RICHARD II

pas de mes ennemis que des épines et des orties ; etquand sur ton sein ils voudrontcueillirunefleur, commets à sa garde une vipère , dont la langue fourchue perce d'un trait mortel lescnncmisde ton souverain. — Neriez pas, ruylorJs; ne prenez pas celle apostrophe pour lo langage d'un inseusê. Celle terre aura du sentiment, ses pierres se transfiirmeronien soldats armés, avant que son roi iléchisse devaotles armes criminelles delà rébellion.

LÉVÈgUE DE CAIIIISLE.

sire, ne craignez rien; le Dieu qui vous a fait roi. saura vous maintenir roi en dépit de tout. Les moyens que présente le ciel, il faut les saisir, et non les négliger. Autrement, si le ciel veut, et que nous ne voulions pas , nous repoussons les oITres du ciel, nous refusons les moyens de secours et de salut.

lUUALE.

Sire, il veut dire que nous sommes trop indolens, tandis que Bolingbroke, grâce à notre sécurité, granditen puissance et recrute des partisans.

BICBIRD.

Désolant cousin I ne sais-lu pas que lorsque l'œil pénétrant du ciel di>parait â l'occident et va éclairerle monde qui est sous nos pieds, c'est alors que se mettent en campagne les voleurs et les brigands, consommant dans l'ombre leurs meurtres eileursatlentats sanguinaires; mais silôtquerepa-

santàl'borizon de ce globe terrestie, l'astre du jour embrase à l'orient les cimes altières de la foret, et darde sa lumière dans tous les repaires du crime, alors, les meurtres, les trahisons et les forfaits détestés, n'ayant plus pour se couvrir le manteau de la nuit, restés nus et à découvert,

I. épouvantés de se voir. Ainsi, quand ce voleur, ce traître, ce Bolingbroke, qui s'est donné carrière dans la nuit, pendant la tournée que nous

ns faite aux antipodes, quand il nous verra remonier sur notre tréne oriental, il rougira de ses trahisons; il ne pourra soutenir l'éclat du jour, etvous le verrez, effrayé de lui-même, trembler a la vue de son crime. Tous les flots de l'orageux Océan ne sauraient effacer du front d'un roi l'onction sainte : la parole des mortels ne saurait déposer le représentant élu parle Seigneur. A chacuu des soldats que Bolingbroke a réunis pour lever le ler contre notre couronne d'or, Dieu, pour défendre Richard, oppose et entretient à sa céleste solde un ange immortel. Or, si les aug^s combattent, les faibles humains doivent succomber; car le ciel défend toujours le bon droit.

Arrive SALISBURY.

BICBARD, continuant.

Soyez le bien venu, mylord; à quelle distance sont vos forces?

SALISBURY

Ni plus près, ni plus loin, sire, que ne l'est ce faible bras. Le découragement guide ma langue et ne me laisse articuler que des paroles de déses-

poir. Je crains, sire, que le retard d'un jour n'ai couvertd'un voile funèbre vos beaux jours ici-b.ist Oh ! rappelci le jour d'hier, faites revenir le temps sur ses pas, et vous aurez â vosordres doiue jni le combattans. Le jour d'aujourd'hui, ce jour malheureux, arrivant trop lard, vous (ail perdre a la foisbonlieur, amis, fortune, royaume. Car ions lis Gallois, surlanouvelledcviitre mort, ou -i.nt allés rejoindre Bolingbroke, ou.soMt.lisperséseien Inite.

AlHAt.E.

Rassurez-vous, sire Pourquoi cette pâleur sur le front de volrc majesté?

lUi.HAItD.

Tout-à-l'henre en( ore rayonnait sur mon visage le sang de vingt mille hommes; et voilà qu'ils se sont enfuis; et jusqu'à ce que j'aie recouvré une quantité égale de gang, n'est-il pas naturel que je porte sur mon front la pâleur de la mort? Quiconque Teut assurer son salut s'enfuit d'auprès de moi; car le temps a jeté un crêpe sur mon orgueil.

AUUAIE.

Rassurez-Yous, sire; rappelez-vous qui vous êtes.

RICUARD.

Je l'avais oublié I Ke suis-je pas roi? Éveilletoi, majesté indolente. Tu dorsl le nom du roi n'en vaut-il pas quarante mille? Arme-loi, mon ■om, arme-toi I un vil sujet ose s'attaquer à ta gloire. — N'abaissez point ainsi vos regards vers la terre, vous favoris d'un roi. Ne sommes-nous pas grands? que nos pensées soient grandes. Je sais que mon oncle York a des forces suffisantes pour nous faire triompher. Mais qui s'avance vers nous?

Arrive SCROOP.

SCROOP

Que le ciel vous accorde, sire, plus de joie et de bonheur que ma voix malheureuse ne peut vous en annoncer!

MCBARD.

Mon oreille écoute, et mon cœur est préparé. Tu ne peux m'annoncer, au pis aller, que la perte de biens terrestres. Parle, ai-je perdu mon royaume? c'était le souci de ma vie, et quel mal y a-t-il à être délivré d'un souci? Bolingbroke aspire-t-il à être aussi grand que nous? il ne sera pas plus grand. S'il sert Dieu, nous le servirons aussi, et en cela nous lui ressemblerons. Est-ce que nos sujets se révoltent? nous n'y pouvons rien. Ils sont parjures envers Dieu aussi bien qu'envers nous. Tu peux m'annoncer mon malheur, ma destruction, ma ruine, ma perte, mon déclin; le pire, c'est la mort, ci il faut que la mort ait sou jour, scnoop.

Je suis charmé de voir votre majesté si bien préparée à entendre de fâcheuses nouvelles. Telle qu'un subit oragequi fait déborder les rivières au Oot d'argent, en sorte qu'on croirait que le monde va se fondre en eau; telle, franchissantses limites, la fureur de Bolingbroke a couvert le pays épouvanté d'acier dur et brillant, et de cœur* plui

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

durs que l'acier. Les vieillards à la b.nrbe blanchie ont armé d'un casque leur tète chauve contre votre majesté; les ad'ilescens, s'efTorcani de grossir leur voix féminine, couvrent leurs membres délicats d'une pes:inle armure pour attaquer votre couronne. Il n'est pas jusqu'aux prêtres qui ne s'exercentà bander l'ildoublemi-nt latal* de leurs arcs, pour s'en servir contre vous Les femmes elles-mêmes, quittant leur quenouille, ont saisi une lance l'ouillée, et tuenarent votre trône; jeunes et vieux se révoltent, et tout va plus mal que je ne saurais dire.

lilCHABD.

Tu ne débites que trop bien une aussi mauvaise nouvelle. Où est le comte de Wiltshireî où estBagol? qu'est devenu Bushy? ouest Green? Comment ont-ils laissé ce dangereux ennemi s'a- Tanccr paisiblement sur notre territoire ? Si je suis vainqueur, leurs têtes me le paieront. Je gage qu'ils ont lait leur paix avec Bolingbroke.

SCROOP

Ils ont elTeclivemenl fait leur paix avec lui, sire.

niCBARD.

Oies scélérats! les vipères! damnés sans rédemption 1 chiens couchans, prêts à licher la main du premier venu ! serpens qui me percent le >ein sur lequel je les avais rt-chauffés. Trois Judas, dont chacun est trois fois pire que Judas! ils ont fait leur paix! Que l'enl'er redoutable fasse éternellement la guerre à leurs âmes impures pour ch&tier ce forfait.

scitooi>.

Je vois que la douce affection, changeant de nature, se tourne en I aine mortelle ; rétractez la malédiction lancée contre leurs âmes. Leur paix est faite, mais c'est leur tète qui l'a pavée: ceux que vous venez de maudire ont reçu de la mort le coup décisif, et sont gisans dans la fosse.

AUUALE.

Eh quoi 1 Bushy, Green, et le comte de Willshire sont morts I

SCROOP

Oui, tous trois, à Bristol, ont eu la tête tranchée.

AUMALE

Ouest le duc, mon père, avec ses troupes?

BICHABD.

Qu'importe où il est ! qu'on ne me parle plus de consolation. Parlons de tombeaux, de vers et d'èpitaphes; que la poussière nous tienne lieu de papier, et avec les larmes de nos yt'ux o(rivon> la douleur sur le sein de la terre; choisissons nos exécuteurs testamentaires, et dictons nos dernières volontés Je me trompe, — qu'avons-nous à léguer? à moins que nous ne léguions à la terre un cadavre détrôné. Nos biens, nos vies, tout ce que nous possédons, appartient i> Bolingbroke; il n'est rien que nous puissions dire nôtre, rien, si ce n'est la moit, et ce ihétif morcl'au d'argile qui

• Fatal par la qualité venimeuse de son bois, et par l'emploi bomicide auquel on le fait servir, en le transformant CB »K mmirlrier. <iVoff du traducteur.)

sert à recouvrir nosos. Au nom du ciel, asseyonsnous à terre, et contons de lamentables histoires de la mort des rois, les uns déposés, d'autres tués à la guerre ; ceux-ci poursuivis par les spectres de ceux qu'ils avaient détrônés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés dans leur sommeil, tous mourant de mort violente. — Car dans la circonférence de cette couronne fragile qui ceint le front mortel d'un roi, le trépas a établi sa cour: c'est là que sa railleuse ironie insulte à sa grandeur, et se rit de sa magnificence. Elle lui accorde un peu de temps et d'espace, pour jouer au monarque, se faire craindre, et tuer les gens de ses regards; elle le gonfle d'égoïsme et d'un vain orgueil, lui laissant croire que cette enveloppe de chair qui abiite notre vie est un impénétrable airain; et après s'être ainsi amusée quelque temps de sa vanité, un moment arrive où, armée d'une chétive épingle, elle traverse de part en part sa forteresse; — et adieu le roi! — Couvrez vos têtes, et n'insultez pas un être de chair et de sang par les démonstrations d'un respect ridiiule; mettez de côté les hommages traditionnels, l'étiquette et les cérémonies; jusqu'à présent vous vous êtes mépris sur mon compte. Comme vous, je vis de pain, je ressens les besoins et la douleur; je ne puis me passer d'amis ; soumis à toutes ces nécessités, comment pouvez-vous me dire —que je suis roi?

L'ÉVËgue DE CARLISLE

Sire, l'homme sage, au lieu de déplorer tranquillement ses malheurs, s'occupe sur-le-champ à en prévenir de nouveaux. La peur ôte la vigueur; craindre l'ennemi , c'est augmenter ses forces de toute l'étendue de notre faiblesse; votre folle douleur est une arme que vous tournez contre vousmême, (-ombattez, au risque dépérir; en combattant, c'est le pire qui peut vous arriver ; combattre et mourir, c'est tuer celui qui nous tue; craindre la mort n'aboutit qu'à mourir lâchement.

AUUALE.

Mon père a des troupes sous ses ordres; informez-vous de lui, et d'un membre apprenez à former un corps.

niCBARD.

Tes reproches sont justes. — Orgueilleux Bolingbroke, je vais me mesurer avec toi, et ce jour décidera notre destinée. Cet accès de peur est dissipé; c'est une lâche facile, que de reprendre son bien. Dis-moi, Scroop, ouest notre oncle avec ses troupes? Que tes paroles soient consolantes, bien que ton air soit sombre.

SCROOP

On juge par l'aspect du ciel du temps qu'il fera; ^ de même vous pouvez juger, à la tristesse peinte dans mes regards que je n'ai que de fâcheuses nouvelles à vous dire. Je fais l'office de bourreau; je vous verse la douleur goutte à goutte, afin de reculer le raoïneni où je dois frapper le coup le plus cruel. — Votre oncle York s'est réuni à Bolingbroke; toutes vos forteresses du Nord te lOBl

RICilAîlI) H.

rendues â lui; et ilaiisle sud, toute voire noblesse a pris les armes pour défendre sa cause.

BICnARD

Tu en as dit assez. — (.<1 ^^ama/e.) Je t'en veux, cousin, de m'avoir fait quitter la route du désespoir dans laquelle j'étais heureux de marcher! Qu'en dis-tu maintenant? quelleconsolation nous reste? Par le ciel, je haïrai éternellement qiiconque viendra me parler encore de consolation. Allons au chiieau dcFlint; j'y veux mourir de 33 douleur; un roi esclave de l'adversité saura lui obéir en roi. Que l'on congédie les troupes qui me restent ; qu'elles aillent cultiver un champ qui offre quelque espoir de récolte ; pour moi il ne m'en reste plus. Que nul ne me parle pour changer cette résolution ; tout conseil serait vain:

AUHALE.

Sire, un mot.

BICBAI\0.

Il m'offense doublement celui dont la langue nie blesse de ses flatteries ; congédiez ceux qui me suivent; qu'ils s'éloignent. Partons; passons de la nuit de Richard au jour brillant de Bolingbroke.

ëloi;

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