‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 422 sur 633 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

Même ville. — Le forum.

Arrivent PLUSIEURS CITOYENS.

PREMIER CITOTEN.

Aujourd'hui, s'il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.

DECXIÉUE CITOTEN.

Nous le pouvons si nous le voulons.

IROISIÈSIE CITOÏEN.

Nous en avons le pouvoir; mais c'est un pouvoir dont il n'est pas en notre pouvoir d'user ; car s'il nous montre ses blessures, nous devrons leur donner une voix et parler pour elles; et s'il nous raconte ses exploits, nous devrons lui en témoigner noblement notre reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux; si la multitude se luoutrait ingrate, elle ne serait plus qu'un monstre, et comme nous en faisons partie, nous serions tous des monstres.

PREMKR CITOYEN.

C'est l'idée qu'il a déjà de nous, et dans laquelle nous ne ferons que le confirmer; car à l'époque où nous nous sommes soulevés pour le prix du blé, il ne s'est pas gêné pour nous appeler le monstre aux cent têtes.

TROISIÈME CITOYEN

C'est un nom que bien d'autres nous ont donné, non point parce qu'il y a parmi nous des têtes brunes, noires, blondes ou chauves, mais parce

que nos esprits sont diversement conformés; en vérité, je pense que si tous sortaient du même cerveau, on les verrait s'envoler à l'est, à l'ouest, au nord, au sud; et la seule chose dans laquelle ils s'accorderaient, ce serait de s'éparpiller sur tous les points de l'horizon.

DECXIÈBE CITOYEN.

Vous croyez cela? Et dans quelle direction pensez-vous que s'envolerait mon esprit?

TROISIÈME CITOYEN

Votre esprit se dégagera moins promptement qu'un autre; il est trop profondément enfoncé dans la matière : mais s'il était libre, sans nul doute, il irait droit au sud.

DEUXIÈME CITOYEN

Pourquoi de ce côté-là î

TROISIÈME CITOYEN

Pour s'y perdre dans les brouillards; là les trois quarts iraient s'absorber dans une rosée malsaine, et le quart restant reviendrait charitablement, pour t'aider à trouver une femme.

DEUXIÈME CITOYEN

Vous avez toujours le mot pour «ire. — Prenezen à votre aise.

TROISIÈME CITOYEN

Êtes-vous tous résolus à lui donner vos voix? Mais n'importe ; la majorité décidera. Je soutiens que s'il était mieux disposé pour le peuple, il n'y aurait pas un homme plus méritant que lui.

Arrivent COKIOLAN et MÉNENIUS.

TROISIÈME CITOYEN, Continuant.

Le voici qui vient en robe de suppliant ; voyons comment il va s'y prendre. 11 ne faut pas que nous restions tous ensemble; nous devons l'aborder un à un, ou par groupes de deux ou de trois. Il faut qu'il nous'sollicite chacun en particulier, afin que chacun de nous ait l'honneur de lui donner sa voix en personne; suivez-moi donc, et je vous dirigerai vers lui à tour de rôle.

TODS.

C'est cela, c'est cela.

Ils s'éloignent.

UÈNÊMUS.

Seigneur, vous avez tort : ne savez-vous pas que c'est un usage auquel les plus grands hommes se sont conformés?

COKIOLAN.

Que faut-il que je dise? — Je vous prie, seigneur, — malédiction! je ne puis façonner ma langue à ce langage : — Tenez, seigneurs, voyez mes blessures; je les ai reçues au service de mon pays, alors que certains des vôtres jetaient les hauts cris, et s'enfuyaient épouvantés au bruit de nos tambours.

UÉNÉNICS.

0 dieux! il ne faut point parler ainsi. Vous devez ks plier de penser à vous dans leur choix.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

CORIOLAN

De penser à moi? Morbleu t j'aime mieux qu'ils m'oublient, ainsi que les vertus que nos pontifes leur prêchent inutilement.

UËNÉKIDS.

Ah I vous gâterez tout. Je vous laisse. Parlezleur convenablement, je vous en conjure.

lU'cluitnc.

Arrivent DEUX CITOYENS.

CORIOLAN

Dites-leur de se laver le visage et de nettoyer leurs dents. — En voilà deux qui s'avancent. — Vous savez, seigneur, pourquoi je suis ici?

PREMIEK CITOYEN.

Nous le savons, seigneur: dites-nous ce qui vous y amène.

Mon mérite.

DEUXIÈME CITOYEN

Votre mérite?

CORIOLAN

Oui, et non ma volonté.

PREMIER CITOYEN

El non votre volonté 7

CORIOLAN

Non , seigneur ; ce n'a jamais été mon désir de demander l'aumône aux pauvres.

PREMIER CITOYEN

Vous devez penser que si nous vous donnons quelque chose , c'est dans l'espoir d'obtenir du retour.

CORIOLAN

Fort bien ; dites-moi, je vous prie, quel prix vous mettez au consulat.

PREMIER CITOYEN

Nous y mettons pour prix de nous le demander poliment.

COBIOLAN.

Poliment I eh bien, soit. Daignez me l'accorder, seigneur. J'ai des blessures que je puis vous montrer en particulier. Je vous demande votre voix, seigneur : me la donnerez-vous?

DEUXIÈME CITOYEN

Vous l'aurez, noble seigneur.

CORIOLAN

Marché conclu ; voilà déjà deux honorables mix d'obtenues. Vous m'avez fait l'aumône : udieu.

PREUIER CITOYEN.

Ceci me semble tant soit peu bizarre.

DEUXIEME CITOYEN

Si c'était à recommencer, — mais c'est égal.

Les DEUX Citoyens s'iloi(jnent.

Arrivent DEUX AUTRES CITOYENS.

CORIOLAN

S'il VOUS convient que je sois consul, si cela s'accorde avec le diapason de vos voix, tous voyez que j'ai revêtu la robe d'usage.

troisième citoyen.

Vous avez et vous n'avez pas bien mérité de votre pays.

CORIOLAN

Le mot de cette énigme?

TROISIÈUE CITOYEN.

Vous avez été le fléau de ses ennemis , et aussi de ses amis ; vous n'avez point aimé le peuple.

Vous devriez me regarder comme d'autant plus vertueux, que je n'ai pas raralé mes affections. Mais s'il le faut, je flatterai mes frères les plébéiens, pour me faire bien venir d'eux ; ils appellent cela de l'affabilité ; puisque dans leur sagesse, ils préfèrent des saints à des sentimens, je m'exercerai dans l'art tout-puissant des courbettes, et dans la science des grimaces ; c'est-àdire que je m'attacherai à imiter les manières séduisantes de quelque citoyen populaire, et les prodiguerai à qui en voudra. Veuillez donc, je vous prie, me choisir pour consul.

QUATRIEME CITOYEN

Nous espérons trouver en vous un ami ; en conséquence, nous vous donnons nos voix de grand cœur.

TROISIÈME CITOYEN

Vous avez reçu beaucoup de blessures au service de votre pays.

CORIOLAN

Pour vous confirmer dans cette conviction , il n'est pas nécessaire que je vous les montre. Je fais grand cas de votre suffrage, et ne veux pas vous retenir plus long-temps.

LES DEUX CITOWNS.

Que les dieux vous donnent bonheur et joie, seigneur; nous le souhaitons cordialement.

Ils s'éloigaenl.

CORIOLAN, senl.

Comme ces suffrages-là sont flatteu.rs I Mieux vaut mourir, mieux vaut succomber de besoin, que d'avoir à mendier le salaire que nous avonsgagné. Pourquoi, sous cette robe, comme un loup sous la peau d'un agneau, viens-je ici implorer du premier venu un suffrage qui m'est inutile! C'est un devoir que l'usage m'impose. Si en toute chose nous nous conformions à l'usage, la poussière des vieux temps ne serait jamais balayée, et l'erreur amoncelée s'élèverait trop haut pour permettre k la vérité de se faire jour. Plutôt que de jouer ce sot rôle, laissons le consulat et ses honneurs i qui consent à les acheter ainsi. Mais je suis à la moitié de ma lâche ; puisque j'ai été si loin, achevons la' corvée.

CORIOLAN

Arrivent TROIS AUTRES CITOYENS.

cOBiOLiM, continuant.

Voici venir de nouveaux sufTragesI — Je vous demande vos voix; pour vos voix j'ai combattu ; pour vos voix j'ai veillé ; pour vos voix j'ai reçu vingt-quatre et quelques blessures, j'ai assisté à dix-huit batailles; pour vos voix j'ai fait quantité de choses plus ou moins méritoires; donnez-moi donc vos voix ; je veux être consul.

ClSeOIÉME CITOYEN.

Il s'est noblement conduit, et un honnête homme ne peut lui refuser son suffrage.

SIXIÈME CITOYEN

Qu'il soit donc consul . Que les dieux le comblent de félicités et le rendent l'ami du peuple l

TOUS E8SEMBI.E.

ainsi soit-il ! ainsi soit-il 1 Que les dieux le gardent, noble consul I

Les Citoyens s'iloignent.

CORIOLIN.

Les dignes suffrages 1

Retient MÉNÉNIUS, accomponne deSICINIOS et de BRUTUS.

HÉHÉNItiS.

Votre épreuve a duré le temps fixé ; et les tribuns vous apportent les suffrages du peuple. Il ue VOUS reste plus qu'à vous présenter au sénat, revêtu des insignes de votre nouvelle dignité.

COKIOLAN.

Tout est-il fini?

SICINICS.

Vous avez accompli la formalité de la candidature ; le peuple vous admet, et va bientôt s'assembler pour confirmer votre élection.

COKIOLAN.

OiiT Au sénat?

SICINIUS.

Là même, Coriolan.

coniOLiN.

Puis-je changer ces habits?

SICIN'JS.

Vous le pouvez, seigneur.

ConiOLAN.

Je vais le faire sur-le-champ; et redevenu moimême, je vais me rendre au sénat.

UÈNÈIIIUS.

Je vous accompagnerai. — (Aux Tribuns,) Venez-vous avec nous?

BRUTES

Nous restons ici pour parler au peuple.

SICIMIDS.

Adieu,

Coriolan ei Mënênibs s'éloignent.

siciNius, continuant.

Il tient maintenant le consulat; et si j'en juge à sa mine, il est au comble de la joie.

BRUTUS

Qu'il laissait voir de fierté sous ses humbles ha bilsl Voulez-vous congédier le peuple?

Reviennent LES CITOYENS.

SICINIUS.

Eb bien! mes amis, vous ave?, donc élu cet homme?

PREMIER CITOYEN

Il a nos voix, seigneur.

BRUTUS

Fassent les dieux qu'il mérite votre amour I

DEUXIÈME CITOYEN

Je le souhaite, seigneur. Selon mon pauvre jugement, il s'est moqué de nous en sollicitant nos voix.

TROISIÈME CITOYEN

Certainement, il nous a persifflés de la bonne manière.

PREMIER CITOYEN

Non, c'est sa manière; il ne s'est pas moqué de vous.

DEUXIÈME CITOYEN

Tout le monde ici, à l'exception de vous, est d'avis qu'il nous a traités avec le dernier mépris: il aurait dû nous montrer les marques de son mérite, les blessures qu'il a reçues au service de son pays.

SICINIDS.

Il les a montrées sans nul doute.

LES CITOYENS

Non ; personne ne les a vues.

TROISIÈME CITOYEN

Il a dit qu'il avait des blessures qu'il nous ferait voir en particulier. Puis balançant son chapeau comme cela, d'un air dédaigneux : «Je veux être consul, nous a-t-il dit; l'usage ne me permet pas de l'être sans vos suffrages; donnez-moi donc vos suffrages.» Quand nous les lui avoes accordés, il a ajouté : « Je vous remercie de m'avoir donné vos voix, — je vous remercie. — Elles me sont bien précieuses, vos voix : maintenant que j'ai obtenu vos voix, je n'ai plus rien à vous dire. » N'était-ce pas là se moquer de nous?

Pourquoi avez-vous été assez aveugle pour ne point le voir? ou, si vous vous en êtes aperçus, comment avez-vous eu la puérile faiblesse de lui donner vos voix T

BRUTUS

Ne pouviez-vous pas lui dire, ainsi qu'on vous en avait fait la leçon, que lorsqu'il n'avait encore aucun pouvoir, qu'il n'était qu'un humble serviteur de la république, il était votre ennemi, ne cessait de déclamer contre vos libertés, contre les privilèges dont vous clés investis dans l'état, et que maintenant, devenu puissant , appelé à

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

gouverner l'état, s'il continuait à rester l'ennemi implacable des plébéiens, il était i craindre que vos suffrages ne tournassent contre vous-mêmes? Vousauriez dû lui dire que si ses exploits lui avaient mérité la cliarge qu'il sollicitait, il ne devait pas moins, reconnaissant et affable, vous savoir gré de vos suffrages, changer sa haine en affection, et se montrer désormais votre protecteur bienveillant. siciniDs.

En lui tenant ce langage, comme on vous l'avait recommandé, vous auriez sondé ses dispositions et mis ses sentimens à l'épreuve; de deux choses l'une : ou vous lui auriez arraché des promesses bienveillantes, dont plus tard, dans l'occasion, vousauriez pu vous prévaloir; ou vous auriez irrité sou naturel plein d'aigreur, fort peu porté à se laisser dicter des conditions. Après avoir ainsi éveillé sa colère, vous en auriez pris avantage pour ne point l'élire.

BROTCS.

Celui qui, alors qu'il avait besoin de se concilier votre bienveillance, tout en sollicitant vos suffrages, vous prodiguait ouvertement ses mépris, ne vous en accablera-t-il pas lorsqu'il aura le pouvoir de vous écraser? Etiez-vous donc des corps sans âmes? ou n'avez-vous fait servir vos langues qu'à contredire l'autorité de la raison ?

SICINIDS.

Vous avez plus d'une fois refusé vos suffrages à qui les sollicitait ; et mainienant vous les accordez à un homme qui ne vous les demande pas, et qui se moque de vous?

TROISIÈUE CITOYEN.

Il n'est pas confirmé ; nous pouvons encore le repousser.

DEUXIÈME CITOYEN

Et nous le repousserons. J'aurai cinq cent» voix contre lui.

PREMIER CITOYEN

Et moi, j'en aurai mille, sans compter leurs amis.

BROTHS.

Allez les trouver à l'instant : dites-leur qu'ils ont élu un consul qui les dépouillera de leurs libertés, qui ne li'ur accordera pas plur. <l'imp<<rtance qu'à des chiens qu'on garde pour aboyer, et que souvent on bat lorsqu'ils aboient.

SICINIDS.

Qu'ils s'assemblent, et que, la réflexion venue, tous révoquent ce choix insensé. Représentezleur son orgueil et sa vieille haine contre vous : n'oubliez pas non plus le mépris qu'il faisait éclater nus ses humbles vêtemens et les dédains qu'il mêlait à ses sollicitations. Dites que l'estime que vous aviez pour ses services vous avait empêchés de remarquer son attitude inconvenante, offensante, ridicule, et marquée au cachet de la baiuc invétérée qu'il vous porte.

BRDTDS.

Rejetez la faute sur nous, sur vos tribuns ; dites que nous avons fait nos efforts pour assurer à tout prix son élection. |

SICINIUS.

Dites que vous l'avez élu plutôt pour nous obéir qu'en suivant votre inclination véritable; et que, préoccupés de ce qu'on exigeait de vous, plutôt que de ce que vous deviez faire, vous lui avez i contre-cœur donné vos voix pour le consulat. Rejetez toute la faute sur nous.

BKUTOS.

Oui, ne nous épargnez pas : dites que nous vous avons représenté les services que, jeune encore, il a rendus à son pays, et qu'il lui a si long-temps continués, sa haute naissance, l'illustration de la maison des Marciens, de laquelle sont sortis cet Ancus Marcius, gendre de Numa, qui, après le grand Hostilius, régna sur nous; Publius et Quintusjà qui nous sommes redevables de nos aqueducs les plus utiles; et ce Censorinus, chéri du peuple, ainsi nommé pour avoir deux fois exercé la censure.

SlClNIUS.

Dites que nous avions recommandé à vos suffrages un homme qui à l'illustration de sa naissance joignait des titres personnels aux plus hautes dignités ; mais que, mettant dans la balance sa conduite présente et son passé, vous avez acquis la conviction qu'il est votre irréconciliable ennemi, et qu'en conséquence vous révoquez votre choix inconsidéré.

BRDTCS.

Insistez surtout sur ce point.que vous ne l'auriez jamais élu sans notre insistance; puis, aussitôt que vous serez en nombre, rendez-vous au Capitule.

LES CITOYENS

Oui, oui ; presque tous se repentent de leur choix.

Plusieurs paricut à la fuis.

Les Citoyens s'iloigncnl.

BRDTDS.

Laissons-les faire; il vaut mieux courir les chances de cette irritation populaire que d'attendre le moment inévitable qui en susciterait une plus grande. Si, comme son caractère nous en donne l'assurance, ce refus excite au plus haut point ia colère, nous saurons en tirer avantage, et mettre l'occasion à profit.

SICINIDS.

Allons au Capitolc; trouvons-nous-y avant que le flot du peuple y arrive; ce qu'ils vont faire est en partie leur ouvrage; on nous y croira complètement étrangers, quoiqu'ils aient été aiguilluuués par nous.

Ils s'uloigucul.

BU DEUXlEUt; ACTX.

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