SCENE PREMIERE
Rome. — Une place publi(iue.
Arrivent MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS et Autres.
MÈMÉNIUS.
Non, je n'irai pas; \ous avez entendu comment Il a iraiié celui qui fui autrefois son général, et ui l'aimait d'une amitié si tendre. Moi-même il rappelait son père; mais qu'est-ce que cela fait? Alliez le trouver, vous qui l'avez banni; proster- ■vous à un mille de sa tente, et rampez à genoux jusqu'à lui pour implorer sa clémence. Puisi|u'il n'a consenti qu'avec répugnance à entendre Cominius, je resterai ici.
COUINIUS.
Il affectait de ne me pas connaltie.
UEMÉNIDS.
Vous entendez I
COUINIDS.
Pourtant il m'a appelé une fois par mon nom: je lui ai parlé de notre vieille amitié et du sang <|ue nous avons versé ensemble. Il refusait de répondre au nom de Coriolan, et n'en voulait accepter aucun, disant qu'il n'était rien, et qu'il voulait rester sans nom jusqu'à ce qu'il s'en fut forgé un au brasier de Rome eu flammes.
UÉNÉNIUS.
Allons, c'est bieu ; vous avez produit là un beau chef-d'œuvre. Vous avez fait ce qu'il fallait pour mettre le charbon à bon marché dans Rome. Vous laisserez un noble souvenir.
COMINIUS
Je lui représentais qu'il était digne d'une grande ame de pardonner à ceux qui n'avaient plus de grâce à attendre : il m'a répondu que l'état n'avait point de grâce à demander au coupable qu'il avait puni.
UÉNÉMms.
Fort bien; pouvait-il dire moins?
COUINIUS.
J'ai essayé d'éveiller sa sollicitude pour ses amis particuliers: il m'a répondu qu'il ne pouvait perdre son temps à les trier dans un monceau de paille gâtée et pourrie. Ce serait folie, a-t-il ajouté, pour épargner un grain ou deux, de ne pas la brûler et de la laisser infecter l'air.
UÉNÉNIUS.
Pour épargner un grain ou deux î Je suis l'un de ces grains; sa mère, sa femme, son entant, (montrant Cominius) et ce digne Romain eu sont
aussi ; nous sommes le bon grain, nous autres. [Aux Tribuns.) Vous êtes la paille dont l'infection corrompt l'atmosphère terrestre ; il faudra donc que nous soyons brûlés à cause de vousl
SlCINIUS.
Épargnez-nous, de grâce. Si vous nous refusez votre aide dans un moment où elle ne nous fut jamais si nécessaire, du moins n'insultez pas à notre malheur. Assurément, si vous vouliez plaider la cause de votre pays, votre parole éloquente, plus efficace que l'armée que nous pourrions rassembler à la bâte, arrêterait notre concitoyen.
UÉNÉNIUS.
Non, je ne veux point m'en mêler.
SICINIUS.
Je vous en conjure, allez le trouver.
UÉNÉNIUS.
A quoi cela pourra-t-il servir?
BRUTUS
Essayez ce que peut pour Rome l'amitié que Marcius vous porte.
UÉNÉNIUS.
Supposons que Marcius me traite comme Cominius, qu'il me renvoie sans m'entendre, et m'oblige, moi, son ami, à revenir confus, la douleur dans l'ame et désolé de sa cruelle indill'érence, — que ferez-vous alors?
SICINIUS.
Rome vous en saura gré, et mesurera sa reconnaissance à VOS bonnes intentions.
UÉNÉNIUS.
Je tenterai la chose; je pense qu'il m'entendra ; cependant, quand je le vois mordre ses lèvres et n'accueillir Cominius qu'avec humeur, cela n'est guère propre à m'encourager. Il faut qu'on lui ait parlé dans un moment inopportun; peut-être n'avait-il pas dîné: quand les artères sont vides, notre sang est froid; nous boudons l'aurore, nous ne sommes en veine ni de générosité, ni de pardon ; mais quand le vin et la bonne chère ont rempli ces canaux, ces conduits de notre sang, nous avons l'ame plus traitable que lorsque nous avons jeûné comme des prêtres. J'épierai donc le moment où il sera disposé comme je le veux, et c'est alors que je l'aborderai.
BRUTUS
Vous connaissez le chemin de sa sensibilité; il est impossible que vous vous égariez.
UÉNÉNIUS.
A tout événement, je l'essaierai. Je saurai avant peu à ciuui m'en tenir sur ce point.
U s'clûisue.
MAGASIN THEATRAL ETRANGER
COUINIDS.
Il ne voudra pas l'entendre.
siciNins.
Non?
COHINIUS.
Il est assis dans l'or, vous dis-je ; son œil flamboie comme s'il voulait brûler Rome, et son injure tient la porte de son ame fermée à la pitié. Je me suis agenouillé devant lui : c'est à peine si d'une voix bien faible il m'a dit: o Relevez-vous ; » puis d'un mouvement de sa main, il m'a fait signe de m'éloigner. Il m'a fait remettre ses volontés par écrit, et s'est engagé par serment à ne point admettre d'autres conditions. Il ne nous reste donc plus d'espoir, si ce n'est dans sa noble mère et dans sa femme, qui, m'a-t-on dit, se proposent d'intercéder auprès de lui en faveur de leur patrie. Allons donc les trouver et les supplier de hâter leur démarche.
Ils s'éloignent.