‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 465 sur 633 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

L'inte'rieur de la tente de Brnlus ; on aperf oit i quelque distance Lucius et Titinius,

Entrent BRUTUS el CASSIUS.

CASSIUS

Voici la preuve que tu as mal agi envers moi : — Tu as condamné et mis à l'ordre de l'armée Lucius Pella, pour avoir reçu des Sardiens des sommes illicites ; et ma lettre dans laquelle j'intercédais pour cet hoinmc , parce que je le connaissais, tu l'as considérée comme non avenue.

BRUTUS

Tu t'es fait tort à toi-même, en te constituant le défenseur d'une pareille cause.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

CiSSIUS.

Dans une époque comme celle où nous vivons, il ne faut pas scruter de trop près chaque peccadille.

BBOTDS.

Permets-moi de te dire , Cassius, que tu passes toi-même pour ne pas avoir les mains nettes, pour trafiquer des emplois et les vendre à des gens indignes de les occuper.

CASSIUS

Moi, je n'ai pas les mains nettes î Si ce n'était pas Brutus qui me tient ce laugage, par les dieux, cette parole eut été ta dernière.

BROTCS.

Le nom de Cassius couvre ces exactions, ce qui fait que le chi liment n'ose montrer la tête, cissius.

Le châtiment!

BROTOS.

Souviens - toi, souviens-toi des ides de Mars. N'est-ce pas au nom de la justice que nous avons immolé le grand Jules î Parmi ceux qui l'ont poignardé, où est l'infâme qui a obéi à une autre impulsion qu'à celle de la justice! Eh quoi,

nous qui avons frappé le plus grand homme de

l'univers, parce qu'il protégeait des brigands, — irons-nous maintenant souiller nos doigts par le coniaot de cadeaux impurs , et vendre notre immense gloire pour quelques poignées d'un vil métal? J'aimerais mieux être un chien, et aboyer à 1^ lune, que d'être un pareil Romain.

CASSIDS.

Brutus, ne me provoque point ainsi; je ne le souffrirai pas. Tu l'oublies quand tu prétends contrôler ma conduite. Je suis un soldat plus ancien que toi, plus capable de me conduire convenablementdans les affaires.

BKDTDS.

Allons donc, tu ne l'es pas, Cassius.

CASSIDS.

Je le suis.

BRUTCS.

Je dis que tu ne l'es pas.

CASSIDS.

Ne m'irrite plus; je pourrais m'oublier. Songe à toi; ne me provoque pas davantage.

Arrière, homme que je méprise.

CASSIDS.

Est-il possible ?

BRDTDS.

Écoute moi, car je prétends parler. Crois-tu donc que je vais baisser pavillon devant ta colère forcenée? Parce qu'un insensé me regarde d'un œil furieux, est-ce une raison pour que je m'effraie 1

CASSIUS

0 dieux I 6 dieux! faut-il que j'endure tout icela ?

Biiutys.

Tout cela? (lui; ci davantage encore: rugis,

écume jusqu'à ce que ton cœur orgueilleux se brise ; va montrer à tes esclaves le spectacle de ta colère, et fais trembler leurs âmes serviles. Faut-il donc que je me tienne à distancel que je te ménageî que je me prosterne humblement devant ta mauvaise humeur? Par les dieux, tu digéreras le venin de ta rage, quand elle devrait te suffoquer; car, à dater d'aujourd'hui, je veux me faire un passe-temps et un jeu de tes risibles fureurs.

CASSIUS

Peux-tu bien pousser les choses à ce point?

BRUTUS

Tu prétends être meilleur soldat que moi : faisle voir; justifie ta rodomontade, et tu me feras plaisir. Pour moi, je serai charmé de prendre des leçons d'un tel maître.

CASSIUS

Tu es injuste à mon égard, Brutus, injuste sous tous les rapports. J'ai dit que j'étais plus ancien et non meilleur soldat que toi : ai-je dit meilleur ?

BBDTDS.

Peu m'importe que tu l'aies dit.

CASSIDS.

Lorsque César vivait, il n'eût point osé me braver ainsi.

BBDTDS.

Tais-toi, tais-toi; tu n'aurais point osé provoquer ainsi sa colère.

CASSIDS.

Je ne l'aurais point oséî

BRUTUS

Non.

CASSIDS.

Quoi I je n'aurais point osé provoquer sa colère T

BRDTOS.

Tu t'en serais bien gardé.

CASSIDS.

Ne présume pas trop de mon amitié ; je pourrais faire des choses dont je serais fàché après.

BROTUS.

Tu as fait des choses dont tu devrais être fâché maintenant. Cassius, je ne crains pas tes menaces; couvert de ma probité coaime d'une impénétrablo armure, elles glissent sur moi comme le vain souffla du vent que je ne remarque même pas. Je t'ai envoyé demander certaines sommes d'argent, que' tu m'as refusées; — car, moi, je ne sais pas me procurer de l'argent par des voies honteuses; par' le ciel, j'aimerais mieux monnayer mon cœur et' couler mon sang en drachmes, que d'arracher de' la main calleuse des paysans leur chétive obole' par des moyens illégitimes. Je t'ai envoyé demander de l'or pour payer mes légions, et tu me l'as refusé : est-ce là une conduite digne de Caasiusî Est-ce ainsi que j'en aurais agi avec Calu» Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra sordide au point de refuser à ses amis ce misérable métal»

JULKS CES.R.

prépares , grands dieux, tous vos foudres , et briïez-le en morceaux !

CASSIUS

Je ne t'ai pas refusé.

BRDTUS.

Tu l'as fait.

uassids.

Cela n'est pas, celui qui t'a rapporté ma réponse n'était qu'uc imbécile. — Brutus a brisé mon cœur; un ami devrait être indulgent aux faiblesses de son ami ; mais Brutus fait les miennes plus grandes qu'elles ne sont.

BRUTCS.

J'ai attendu pour les voir que j'en fusse moiméoie la victime,

CASSIUS

Tu ne m'aimes pas.

SRDTUS.

Je n'aime pas tes défauts.

CASSIOS.

Ce sont des défauts que les yeux d'un ami ne devraient pas voir.

BRDTUS.

Les yeux d'un Ualceur ne les verraient pas, lors même qu'ils paraîtraient aussi énormes que le haut Olympe.

CASSIDS.

Viens, Antoine; viens, jeune Octave; venez, îuls, vous venger sur Cassius ; car Cassius est las de vivre : haS par celui qu'il aime, bravé par son frère, réprimandé comme un esclave, il voit touies ses fautes comptées, enregistrées, apprises et retenues par cœur pour lui être ensuite jetées à la face. Oh ! je pourrais pleurer au point de voir toute mon énergie se fondre en larmes! — [Tirtvn son poignard.) Tiens, voici mon poignard, et voilà ma poitrine nue; elle renferme un cœur plus riche que les mines de Plutus, plus précieux que l'or : si tu es Romain, prends-le ; moi, qui t'ai refusé de l'or, je te donne mon cœur : frappe,

jmme tu as frappé César; car je le sais, quand tu le baissais le plus, tu l'aimais mieux encore que tu n'as jamais aimé Cassius.

EROTDS.

Remets ton poignard dans le fourreau : sois en colère quand tu voudras, je te donnerai libre cariere; fais ce qu'il te plaira; le déshonneur même, je ne ferai qu'en rire. 0 Cassius, tu as pour Ireie un agneau ; la colère est en lui comme le Icu dans le caillou qui, à force d'être frappé, laisse échapper une étincelle, et à l'instant redevient froid.

CASSIUS

Lorsque Cassius est triste et mal disposé, fautil donc qu'il serve à Brutus de jouet et de risée?

BKUTUS.

Quand je t'ai dit cela, j'étais mal disposé moimême.

CASSIUS

Tu fais cet aveu? Donne-moi la main.

BRUTUS

Et aussi mou cœur.

CASSIUS

O Brutus!

BRUTUS

Qu'as-tu donc 7

CASSIUS

Aime-moi assez pour me supporter quand cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, fait que je m'oublie.

Oui, Cassius; et désormais, s'il t'arrive d'avoir un moment de vivacité avec ton Brutus, je le mettrai sur le compte de ta mère, et tout sera dit»

Sruit Se l'e^Ltérleur.

UN POÈTE, de l'extérieur.

Laissez-moi entrer. Il faut que je voie les généraux ; il y a querelle entre eux : il ne faut pas les laisser seuls.

LDCius, de l'extérieur.

Tu ne pénétreras pas jusqu'à eux.

LE POÈTE, de l'extérieur.

La mort seule pourra m'arrêter.

Entre LE POÈTE.

CASSIDS.

Eh bien! qu'y a-t-il7

LE POETE, gneurs, et que pre'tendez-Vftus ?

Que faites- Croyez-mc Moi qui vous dis cela, je suis pi

CASSIUS

Ahl ahl que nous veut cet imbécile avec ses rimes?

BRUTUS

Va-t'en, drôle; coquin, retire-toi.

Pardonne-lui, Brutus: c'est sa manière.

BRUTUS

Je me prêterai i son humeur quand i! choisira mieux son temps. Qu'avons-nous besoin à l'armée de ces rimailleurs stupides? Va- t'en, drôle.

CASSIUS

Pars, pars; retire- toi.

Le Poète sort.

Entrent LUCILIUS et TITINIUS,

BRUTUS

Lucilius et Titinius, dites aux chefs d'assigner des logemeus à leurs troupes pour cette nuit.

CASSIUS

Reviens ensuite sans délai, et amène-nous Messala,

Lucilius et Titinius sortent.

BRUTUS

Lucius, une coupe de vin.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

CISSIDS.

Je ne t'aurais jamais cru capable de tant d'irritalion.

DRCTCS.

0 Cassius, je suis affligé de bien des douleurs 1

CASSIDS.

Tu ne fais pas usage de ta philosophie, si tu te laisses affecter de maux accidentels.

BRBTUS.

Nul mieux que moi ne sait supporter la douleur : — Portia est morte.

CASSIDS.

Ah 1 Portia î Elle est morte.

BRUTOS.

CASSIUS

Et tu ne m'as pas tué quand je t'ai contrecarré ainsi? — 0 perte sensible, insupportable! — De quelle maladie?

BRUTUS

Le chagrin que lui causait mon absence, la douleur de voir s'augmenter à tel point les forces d'Oclave et de Marc Antoine , — car j'en ai reçu la nouvelle en même temps que j'ai appris sa mort; — sa raison s'est égarée, et, pendant l'absence de ses femmes , elle a avalé des charbons ardens.

CASSIUS

Et voili comme elle est morte?

BRUTDS.

Oui.

CASSIBS.

0 dieux immortels!

Eutyc LUCIUS appariant du vin U des flambeaux.

eRSTlIS.

Ne me parle plus d'elle. — {A Lucius.) Donnemoi une coupe de vin. — Cassius, je noie dans cette libation tout sentiment d'aigreur.

Il l>ail.

CASSIUS

Mon cœur accepte avidement ce noble défi. — Lucius, remplis ma coupe jusqu'au bord ; je ne puis trop boire à l'amitié de Brutus.

Il IjoU.

Rentre TITINIUS avec MESSALA.

BRUTUS

Knlrc, Tiliiiius. — Sois le bienvenu, mon cher Wcssala. — Asseyons-nous maintenant autour de ce flambeau, et parlons de nos affaires.

CASSIUS

0 Portia ! tu n'es donc plus?

BRUTUS

Cesse, je te prie. — Mcssala, j'ai reçu la nouvelle que le jeune Octave et Marc Antuiue s'avancent contre nous a la tête d'une armée puissante, et dirigent leur marche sur Philippes.

HESSALA.

J'ai reçu des lettres dans lesquelles on me mande la même nouvelle.

BRUTDS.

Qu'ajoutent-elles ?

UESSALA.

Qu'en vertu de décrets de proscription et de mises hors la loi. Octave, Antoine et Lépide ont mis à mort cent sénateurs.

BRUTUS

En cela, nos lettres ne s'accordent pas : les miennes parlent de soixante-dix sénateurs que leurs proscriptions ont fait périr, et au nombre desquels est Cicéron.

CASSIUS

Quoi! Cicéron?

UESSALA.

Oui, Cicéron est mort en vertu de ce décret de proscription. — Avez-vous reçu des lettres de votre femme, seigneur?

BRUTUS

Non, Messala.

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