C» LORD
Je prends la terre à témoin des mêmes faits, parjure Aumale, et je t'envoie autant de démentis qu'on peut d'un soleil à un autre eu articuler â voix haute à l'oreille d'un traître. Voilà le gage de mon honneur; mets-le à l'épreuve, si tu l'oses.
eo
MAGASIN THEATRAL ÉTRANGER
Quel nouvel adversaire veul se présenter encore? Par le riel, je vous défie tousl j'ai dans le cœur millecourages prétsA tenir tète à vinglmille antagonistes tels que vous. ;
SURBEY.
Mylord Fitzwater, je me rappelle parfaitement l'époque de votre conversation avec Aumale. \
FITZWATER
11 est vrai; vous étiez présent, et vous pouvez certifier que ce que j'ai dit est vrai.
SURREY
Aussi faux, par le ciel, que le ciel lui-même est vrai.
FITZWATER
Surrey, tu mens.
SCRREY.
Jeune homme sans honneur, ce démenti pèsera sur mon épée jusqu'à ce qu'elle en ait tiré vengeance, et que le démenti et celui qui la donné dorment sous terre aussi profondément que le crâne de ton père. En foi de quoi, voii i le gage de inoD honneur; mets-le à l'épreuve, si tu l'oses.
FITZWATER
Insensé! tu donnes de l'éperon à un cheval fougueux I Puissé-je ne plus oser manger, boire, respirer ou vivre, si je n'ose me présenter face â face devant Surrey dans un désert, et lui cracher au visage en lui disant qu'il en a menti, et menti tripletnenl; et je prends l'engagement de te punir comme tu le mérites — Comme il est vrai que j'espère prospérer dans le monde où je viens récemment de faire mon entrée*, Aumale est coupable des faits dont je l'accuse. En outre, j'ai entendu dire au banni Norfulk, que toi, Aumale, tu as envoyé deux de tes gens à Calais pour mettre à mort le noble duc.
AUMALE
Quelque honnête chrétien veut-il me prêter un gage que je puisse jeter encore, en déclarant que Norfulk en a menti? En voici un que je lui jette, dans le cas où l'on révoquerait son exil pour le mettre à même de délenJre son honneur.
BOLINGBnOKE.
Tous ces défis ne seront vidés qu'après le rappel de Norfolk : et il sera rappelé, et, bien que mon ennemi, réintégré dans la possession de ses biens et de ses titres. Quand il sera de retour, il viendra, contre Aumale, soutenir son dire
l'eVÉQUE DE CARLISLE.
Cet honorable jour ne luira jamais. Le banni Norfolk a mainte fois combattu pour Jésus-Christ; mainte fois, sur des champs de bataille glorieux, ses mains chrétiennes ont déployé l'élendard de la croix contre les Maures, les Turcs et les Sarrasins. Fatigué de ses travaux guerriers, il s'est retiré en Italie : c'est là, c'est à Venise, qu'il a légué son corps à la terre de ces belles contrées, et rendu son ameau Christ son général, sous les drapeaux duquel il avait si long-temps combattu.
• PItts hiut, on a vu Sarrey l'appeler jeune homme. (Non du traducteur.)
BOLINCBROKE.
Eh quoi, prélat, Norfulk est mort?
l'ÉVÊQUE de CARLISLE.
Aussi vrai que je suis vivant.
BOLINGBROKE
Que son ame vertueuse aille en paix reposer dans le sein d'Abraham 1 Lords appelans, la solution de vos différends est ajournée jusqu'à l'époque qui sera ultérieurement fixée pour le jugement.
Entrent YORK et sa Suite.
YORK
Noble duc de Lancastre, je viens à toi de la pan de l'humilié Richaid, qui, de sa pleine volonté , t'adopte pour son héritier, et remet son sceptre glorieux en la possession de ta royale main. Le premier après lui par ta naissance, monte sur son trône, et vive Uenri, quatrième du nom!
BOLINGBBOKB.
Au nom du Seigneur, je vais monter sur le trône royal.
L'ÉVÊQtlE DE CAKLISLE.
Le ciel nous en préserve I — Ce que je vais ■ dire pourra déplaire à ce royal auditoire , mais le langage de la vérité sied surtout dansma bouche. Plut à Dieu que parmi les membres de cette noble assemblée il se trouvât quelqu'un d'assez noble pour se constituer le juge impartial du noble Richard I La véritable noblesse lui apprendrait à s'abstenir d'une aussi criminelle iniquité. Quel sujet peut prononcer un verdict contre son roi? et parmi ceux qui siègent ici, quel est celui qui n'est pas sujet de Richard? Quelque évidentes que soient les preuves dé leur culpabilité, on ne juge pas les voleurs sans qu'ils soient présens ; et l'image de la majesté dé Dieu, son lieutenant, son réprésentant, le substitut choisi par lui, sarré, couronné, régnant depuis de nombreuses années, sera-t-il dit que ses subordonnés, ses sujets le jugeront sans qu'il soit là pour se défendre? Ohl Dieu nous préserve que dans un pays chrétien, des âmes civilisées se rendent coup:ibles d'un aitc aussi odieux, aussi criminel, aussi infâme 1 C'otà des sujets que s'adresse en ce moment un sujet, enhardi par le ciel à prendre la défense de son roi. Mylord d'Hereford, ce superbe Hcreford qui est ici présent, et que vous appelez roi, n'est qu'un rebelle, traître à son roi légitime : et si vous le couronnez, voici ce que je vous prédis: — Le sang anglais engraissera la terre, et les générations futures porteront la peine de cet odieux forfait. Li paix ira dormir chez les Turcs et les infidèles, et à sa place, sur ce sol paisible, la guerre tunuiltueuse armera frères contre frères, parens contre parens L'anarchie, la terreur, les alarmes cl les rébellions, fixeront ici leur séjour, et cette terre, pavée des crânes de ses babilans, deviendra un champ de Golgoiha. Oh I si vous soulevez cette maison contre elle-même, ce sera la plus funeste anarchie qui ait jamais affligé cette terre de ma-
RICHARD II
tédiction. Empêchez ce résultat, si vous ne voulez que les enfans de vos enfans ne vous maudissent I
NOBTHUMBEnLAND.
Vous avez parlé on ne peut mieux; et pour récompense, nous vous arrêtons ici comme coupable i\<'. Iiaute trahison. — Mylord de Westminster, je viiiis charge de le mettre en lieu sûr jusqu'au jour de son jugement. — Mylords, vous plait-il d'ac- I urdcr aux communes leur requête?
BOLlNCBtiOKE.
Qu'on fasse venir ici Richard, afin qu'il abdique aux yeux de tons; de cette manière, aucun soupçon ne pourra s'attacher à nos actes.
YORK
Je vais le chercher.
Il son.
BOLINGBROKB.
Mylords, que nous constituons en état d'arrestation, songez A donner caution de vous représenter au jour où vous serez sommés de comparaître. — ( Â Vévéque de Carliste. ) Nous vous devons fort peu de reconnaissance, el nous n'attendons de vous aucun service.
Rentre YORK, suivi de RICHARD et de plusieurs Officiees portant les insignes de la royauté.
RICHARD
Hélas I pourquoi m'oblige-t-on à comparaître devant un roi avant que j'aie dépouillé les idées royales avec lesquelles je régnais? 11 est impossible que j'aie déjà pu apprendre â parler d'une voix insinuante, à flatter, à m'incliner , à fléchir le genou. — Donnez à la douleur le temps de me façonner à cette soumission. Cependant je me rappelle parfaitement les traits de ces hommes. N'étaienl-ils pas à moi? ne m'ont-ils pas souvent salué de leurs acclamations? Ainsi faisait Judas pour le Christ; mais lui, sur douze, tous lui restèrent fidèles, hormis un seul; moi, surdouzemille, je n'en ai pas trouvé un. Dieu sauve le roi! — Personne ne répondra- t-il : Ainsi soit-it ? Dois-je ■faire à la fois l'office du prêtre et de l'enfant de chœur? Eh bien, donc, ainsi soit-il! Dieu sauve le roi, fût-ce un autre que moi! Et néanmoÎDs, ainsi soit-il, si le ciel veut que ce soit moi. Pour quel objet m'a-t-on envoyé chercher 7
YORK
Pour effectuer, de votre propre mouvement, ce que la fatigue de régner vous a fait proposer, — la résignation de votre gouvernement et de votre couronne à Henri Bolingbroke.
RICBARD.
Donnez-môi la couronne; tenez, mon cousin, prenez-la. Que votre main la tienne d'un côté pendant que la mienne la tiendra de l'autre. Maintenant cette couronne d'or est un puiis profond auquel sont adaptés deux seaux qui s'emplissent l'un après l'autre. Le seau vide se balance perpétuellement dans l'air; quant à l'autre.
une fois rempli, Il s'enfonfc silencieusement dan» l'onde, et bienlûl les yeux le perdent de vue. Le seau qui va au fond, le seau rempli de larmes c'est moi, abreuvé de mes douleurs; le seau qui monte, c'est vous.
BOLINGBROEE.
Je croyais que vous résigniez volontairement.
RICHARD
Ma couronne, oui; mais jegarde mes chagrint. Vous pouvez me faire abdiquer mon rang et mon autorité, mais non mes douleurs. Je reste roi de ces dernières.
BOLIRGBROKE.
En me donnant voire couronne, vous me donnez une portion de vos soucis.
RICHARD
Les soucis que vous acquérez ne m'ôtent pas les miens. L'idée de voir augmenter vos soucis vous préoccupe, et moi, si je m'afflige, c'est de n'en plus avoir. Je garde mes soucis tout en vous les transmettant; ils vont où va la couronne, et néanmoins ils restent avec moi.
BOLINGBROKE
Est-ce de votre plein gré que vous résignez la couronne ?
RICHARD
Oui et non ; — non et oui ; — non , car il faut me résoudre à n'être plus rien ; non , non , car c'est en tes mains que je résigne. — Maintenant, regarde, et vois comme je vais me dépouiller moimême. Je décharge ma tête de cette lourde couronne, et ma main de ce sceptre pesant; j'étoufl'e dans mon cœur l'orgueil du rang suprême ; j'eSace avec mes larmes le baume de l'onction sainte; je me défais de ma couronne de mes propres mains; j'abjure, de ma propre bouche, ma grandeur sacrée, et ma voix délie mes sujets de leurs sermens; j'abdique la pompe et la majesté royale; je renonce à mes domaines, à mes redevances, à mes revenus; j'annule mes lois, mes décrets, mes ordonnances. Dieu pardonne â tous ceux qui violeront la foi qu'ils m'ont jurée ! Dieu maintienne inviolables tous les sermens qui te seront prêtés! qu'il ne m'afflige plus de rien, moi qui ne possède plus rien, et qu'il t'exauce en tout-, toi qui possèdes tout! Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard, et puisse Richard dormir bientôt dans sa fosse! Dieu sauve le roi Henri! c'est le vœu de Richard détrôné, et qu'il lui envoie de longues années et d'heureux jours! — Que me reste-t-il encore à faire?
NORTBDMBEBLAKD, lul présentant un papier. Rien, sinon de lire ces accusations, ces crimes odieux commis par vous et les vôtres contre l'état et le bien du pays, afin qu'en vous les entendant confesser, le peuple soit convaincu que vous avez été justement déposé.
Faut-il m'y résigner? Faut-il que je déroule la long tissu de mes erreurs? Mon cherNorlhumberland, si tes faute» étaient enregistrées, ne trou-
MAGASIN THÉATllAL l'TRANGEP..
\eiais-(u pas humiliant d'en donner lecture devant une assemblée si imposante? Si tu le faisais, tn y trouverais marqué d'une tache noire, et condamné dans le livre du ciel, un article bien odieux, — le détrônement d'un roi et la violation d'un serment solennel. Que dis-je? vous tous qui, les yeux fixés sur moi, jouissez du spectacle de ma misère, réduit que je suis à m'immoler moimême, bien qu'il y en ait parmi vous qui, comme Pilate, se lavent les mains et montrent un semblant de pilié , néanmoins, vrais Pilales que vous êtes, vous m'avez attaché à ma croix douloureuse, et jamais vous ne pourrez vous laver de ce crime.
NOr.TUUMCERLAND.
Seigneur, dépéchez-vous : lisez ces articles.
RICHARD
Mes yeux sont pleins de larmes; je ne saurais y voir. Cependant mes pleurs ne me voilent pas tellement la vue que je ne puisse distinguer ici une bande de traîtres. Que dis-je 7 si je reporte mes regards sur moi-même, je vois en moi un complice de ces traîtres; car j'ai donné mon consentement au dépouillement de la majesté royale ; j'ai avili la gloire, fait de la souveraineté une esclave, du roi un sujet, de la puissance un objet de mépris.
NOIVTEUMBERLAND.
Monseigneur, ~
RICHARD
Je ne suis point ton seigneur, homme iùsolentet hautain; je ne suis le seigneur de personne. Je n'ai plus de nom, plus de litre, — qui m'appartienne en propre, pas même le nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux. Oh! que ne suisje un roi pour rire, un monarque de neige, se dissolvant en eau devant le soleil de Bolingbroke I — Bon roi, — grand roi, — et pourtant je ne te crois pas grandement bon, — si ma parole a encore quelque valeur eu Angleterre, j'ordonne qu'on m'apporte un miroir, afin de voir quel air a mon visage depuis que la majesté royale l'a quitté.
BOLINGBROKE
Que l'un de vous aille chercher un miroir. Un Officier sort.
NORTHDUBERLAND.
Lisez ce papier, en attendant que le miroir ar- Tive.
RICHARD
Démon 1 tu me tourmentes avant que je sois en enfer.
BOLINGBROKE
N'insistez plus, mylord Norlhumberland.
NORTHUHDERLAND.
Les communes ne seront pas satisfaites.
Elles seront satisfaites : je lirai suffisamment quand j'aurai sous les yeux le livre même où sont écrites toutes mes fautes, c'est-à-dire, — moimême.
Rentre L'OfFiciER nvec un miioir.
RICHARD, prenant le miroir et continuant. Donnez-moi ce miroir ; c'est là que je veux lire. — Quoi! mes rides ne sont pas plus creusées que cela? La douleur, malgré tous les coups qu'elle m'a portés, n'a pas fait sur mon visage de plus profondes blessures? — 0 miroir llalleur, comme les compagnons de ma prospérité, tu me trompes. Est-ce la le visage d'un homme qui chaque jour avait dans son palais dix mille hommes à ses ordres? Est-ce là le visage qui faisait l'effet du soleil, et dont nul regard ne pouvait soutenir la vue? Est-ce là la face qui a fait face à tant de folies, et qu'àlafinBolingbroke a effacée? La gloire que reflète ce visage est fragile, et le visage luimême est aussi fragile que la gloire, (il jette à terre le miroir qui se brise] car le voilà brisé en mille morceaux. — Remarque, roi silencieux, la moralité de ce que je viens de faire ; — vois comme ma douleur a promptement détruit mon visage.
BOLINGBROSE.
L'ombre de votre douleur a détruit l'ombre de votre visage.
RICHARD
Répète cela. L'ombre de ma douleur? Ah 1 voyons : — c'est très-vrai; ma douleur git toute entière au dedans de moi ; et ces marques extérieures d'affliction ne sont que l'ombre de la douleur invisible, qui fermente silencieuse dans Tame torturée; c'est là seulement que réside la substance, et je te remercie, ô roi, de ton extrême bonté, toi, qui non content de me donner mes motifs d'affliction, m'enseignes encore à en déplorer la cause. Je n'ai plus qu'une grâce à demander; après quoi je me retire, sans plus vous importuner. L'obtiendrai-je?
BOI.l»GBnOKE.
Nommez-la, mon beau cousin.
RICHARD
Mon beau cousini je suis plus grand qu'un roi ; quand j'étais roi, je n'avais pour flatteurs que des sujels; maintenant que je suis un sujet, j'ai uu roi pour flatteur.
BOLINGDROKE.
Demandez.
RICHARD
L'obtiendrai-je?
BOLINGBROKE
Vous l'oblicndrez.
En ce cas, per Où?
Où tu voudras vue.
RicHAnn.
nets que je m'en aille.
BOLINGBROKE
ItICnAKD.
pourvu que je sois loin de la
BOI INGURUKE.
Que quelques-uns d'entre vous le conduisent à
la tour.
RiciiAiu) n.
mCUARD.
Adieu, Irailres, qui vous élevez sur les ruines d'un roi légitime.
Des gardes emmènent Richard ; quelques lords Taccom-
pjgnent.
BOLINGBnOKE.
Nous fixons solennellement à vendredi prochain le jour de notre couronnement; lords, préparez-vous.
Ti.us surloni, a l'exception de l'Abbe de Weslmicsler, de rKïéqu.; de Carlislc el J'Aumale.
l'abbé de '«'ESTUIHSTER.
Nous venons d'assister à un douloureux spectacle.
l'ÉVÊQCE DE Cir.lISEE.
La douleur est à venir; les enfans qui ne
sont pas nés encore sentiront cruellement les fatales conséquences de ce jour.
ACMALE.
Ministres des autels, n'j a-t-il aucun moyen d délivrer le royaume de celle sjuillure funeste?
l'abbé de WESTMINSTER.
Avant que je ni'cxpli'|ue sur ce point, vous vou» engagerez aux pieds des autels à ne point révéler mes projets, et à mettre à exécution le plan que je vous aurai tracé. Je vois le mécouienlenjenl empreint sur voire visage; je vois l'arfliction dans vos cœurs, et les larmes dans vos yeux. Venez souper chez moi ; je veux ourdir un complot qui nous ramènera d'heureux jours.
Ils sortent.