‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 48 sur 633 · SCENE PRE3IIERE · texte numérisé non relu

SCENE PRE3IIERE

Arrivent LA REINE, el quelques-unes des Dames de sa suite,

LA REISE

Le roi doit passer par ici. Voil.i le chemin qui conduit à la fatale tour hàtie par Jules César. C'est dans ses flancs de pierre que mon époux cuudamué Cal retenu prisonnier par Boliogbruke. Keposuns-nous ici, si toutefois cette teri'e rebelle peut offrir un instant de repos à l'épouse de son légitime roi.

Arrite RICHARD conduit par des Ga[.des.

LA BEiNE, continuant.

Mais, silence! voyez, ou plulôl ne la voyez pas, ma belle rose se faner! Et cependant levez les yeux, regardez-la, et que voire pitié, épan- I héc eu rosée, la baigne de pleurs d'amour, et lui rende sa fraicluur. 0 débris de l'antique lliun ! blason de l'Iionneur, tombe du roi Richard, ptiilùl que le roi Richard lui-même, maguilique iii>lt:IIriie, pourquoi la hideuse douleur t'a-l-elle rhoiM puui demeure, quand le succès trioiupbaul est devenu l'hôie d'un cabaret?

BICUAHD.

I cmme charmante, ne te ligue point avec la douleur, si lu ne teux avaucer ma mon. Apprends, ma bien aiLnée, à considérer notre premier étal comme un rêve fortune que le ré\ei! a dissipé, pour faire place à la réalité .Mou aniuur,

lu vois en moi le fiance de la Nécessité; elle et moi nous sommes uni» jusqu'à la mort. Va en France, et retire-toi dans quelque maison religieuse. Il nous faui, par une \\e sainic, conquérir la couronne d'une vie nouvelle, en retour de celle que nos heures profanes nous ont fait perdre.

LA BEINE.

Eh quoi! l'anic de mon Hicliard est-elle donc énervée el changée comme sa personne 7 Bollugbroke a-l-il détrôné ton intelligence? A-til pénétré jusque dans ton co-ur? Avant de mourir, le lion furieux étend sa grifl'e, et déchire la terre, faute d'un autre objet sur lequel il puisse venger sa défaite ; et toi, comme un écolier timide, tu le laisses châtier sans mot dire, tu baises la verge qui le frappe, tu lèches la main de ton bourreau avec une basse humilité, toi qui es un lion, toi, le roi des animaux.

BICHABD.

J'étais en effet le roi des animaux. Si j'avais eu des hommes, et non des bcies féroces, pour sujets, heureux, je régnerais encore. Ma bien aiiiice, jadis reiue, prépare-toi â partir pour la France: suppose que j'ai ces^ê ile vivre, el qu'en ce moment, â mou lit de mort, tu prends rongé de moi poqr la dernière fois. Dans les longues boirces de I hiver, lorsque, assise au coin du fou, tu entendras raconter 1 hisloire de malheurs arrives au temps jadis, avant de quitter ces bonnes gens, et pour prendre ta revanche avec eux, 'oute Il ur ma chute lamentable, et renvoie à leur lit les auilileuis fondant en larmes. Il n'y aura pas jiibqii'aux ti>on6 insensibles qui ne soient éiuus

MAGASIN THÉÂTRAL ETRANGER

de ton l'éril, cl qui ne pleurent, au point d'éteindre le feu, le sort duii roi légitime injustement détrôné.

Arriuint LE DUC DE NORTflUMBERLAiSD el SA Suite.

HORTHUSIBEnLASD.

Mylord, Bolingbroke a changé d'idée. Ce n'est pas à la tour, mais au château de Pomfret, qu'il faut TOUS rendre. Et vous, madame, j'ai aussi des ordres relativement à vous. Il vous faut, sans délai, partir pour la France.

RICHARD

Northumberland , instrument de l'ambitieux Bolingbroke, toi qui lui sers d'échelle [Oiir monter sur mon trône, le temps viendra, et ce temps n'est pas loin, où le crime, venu à maturité, se résoudra eu corruption. Bien qu'il partage le royaume en deux, el l'en donne la moitié, lui ayant procuré le tout, lu le croiras trop peu réconipensé ; et lui, de son côlé, il pensera que toi qui sais comment il faut s'y prendre pour mettre sur le irône un usurpateur , tu trouveras bien moyen , à la première occasion, de le précipiter de son trône usurpé. L'amitié qui unit deux mécbans se convertit en crainte, cette crainte en haine, et la haine conduit l'un ou tous les deux ensemble à d'inévitables périls el à une mort méritée.

MORTBCUBERLA.ND.

Que mon crime retombe sur ma tête, et n'en parlonsplus. Faites-vous vos adieux, et séparezvous; il le faut à l'instant.

RICHARD

On nous impose un double divorce. Méchans, vous brisez deux liens sacrés : celui qui existait cnlre ma couronne et moi, celui qui m'unissait à ma femme. — { A la reine. ) Un baiser scella notre union, qu'un baiser là détruise. — Sépare-nous, Northumberland; moi, pour aller vers le climat maladif et glacé du nord; ma femme, vers la France, d'où elle était venue brillante et parée comme mai, ce mois embaumé , cl où on la renvoie comme la Toussaint, le jour le plus court de l'année.

LA REINE

Devons-nous donc nous quiller? Faut-il que nous nous séparions?

RICHARD

Il faut que j'arrache ma main à ta main , mon cœur à ton cœur.

tA REINE.

Bannissez-nous tous deux , et laissez partir le roi avec moi.

SOBTniMBERl.AND.

Ce serait bienveillant, mais fort impolitique.

Partout où il ira qu'on me permette de le suivre.

RICOARD.

En pleurant eu.-emble, nos deux douleurs n'en feraient qu'une. Pleure sur moi en France; ici, je pleurerai sur loi. Mieux vaut être loin l'un de l'autre que d'élre près, mais séparés. Va, mesure ton chemin par tes soupirs, je mesurerai le mien par mes gémissemens.

LA BEIME.

Ainsi le chemin le plus long aura les plus longs

gémissemens.

RICHARD

Si mon chemin est court , à chaque pas je gé- Hiiraideux fois, et ma douleur allongera la route. Allons, soyons brefs dans la cour que nous faisons à la douleur; une fois qu'on l'a épousée, l'affliction n'a plus de fin. Qu'un baiser close nos bouches par un muet adieu. Je le donne mon cœur, et je prends le tien en retour.

Ils s'embrassent.

LA REINE

Ueods-moi le mien; ce serait mal à moi de me cliarger de garder ton cœur el de le faire mourir. ( Ils s'embrassent de noui;eau. ) Maintenant que j'ai repris le mien, adieu ; je vais m'effurcer de le tuer avec un soupir.

RICHARD

Nous encourageons l'affliction par ces délais insensés. Encore une fois, adieu; que ma douleur te dise le reste.

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