‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 530 sur 633 · GALLUS · texte numérisé non relu

GALLUS

Vous voyez combien il est aisé de la surprendre.

Ici ProcQléius et deui soldats escaladent

au moyen d'une éclielle , CDlreut par une fenêtre , et font Clêopâtre prisonnière, pendant que quelques-uns des soldats ouvrent la uorte du monument.

CALLUS , conlinuatu, à ProcuKius et aux soldais. Gardez-la jusqu'à l'arrivée de César.

Callus s'éloigne.

IRAS

0 reine I

CBARUION.

0 Clêopâtre I vous voilà captive.

CLÉOPATRE

Mes mains, venez vite à mon aide.

Elle tire un poignard ; Proculêius la saisit et U desarme. PROCOLËIUS.

Arrêtez, madame, arrêtez; ne tournez point sur vous une injuste fureur; laissez-moi vous défendre contre vous-même.

CLÉOPATRE

Quoi! m'inlerdire jusqu'à la mort qui met un terme aux souffrances des plus vils animaux !

PROCOLÉIUS.

Clêopâtre, ne calomniez pas la clémence de m«n maître en vous immolant de vos propres mains ; laissez éclater aux yeux du monde la générosité dans tout son jour, et que votre mort n'y mette point obstacle.

CLÉOPAIRS.

Où es-tu, 6 mort? Viens, approche, et prends une reine, au lieu de perdre ton temps à moissonner des enfans et des victimes vulgaires.

PROCDLÉlnS.

Calmez-vous, madame.

CLÉOPATRE

Je ne veux plus ni manger ni boire; et si les paroles en ce moment n'étaient pas superflues , j'ajouterais que je ne dormirai plus : en dépit de César , je détruirai cette demeure mortelle. Sachez bien que je ne souffrirai pas qu'on m'enchaîne à la cour de ton maître , ni que la prude Octavie vienne m'y châtier de son regard glacial. Qui, moi, je serais donnée en spectacle à la populace de P.ome, et j'essuierais ses sarcasmes! Ahl puissé-je pUuôt avoir pour sépulture un fossé de l'Egypte 1 Qu'on m'étende toute nue sur le limon du Nil, et que les insectes m'y dévorenti Qu'on me donne pour gibet les hautes Pyramides, et qu'on m'y pende enchaînée !

PROCULEIDS.

Vos terreurs vont beaucoup trop loin, vous ne trouverez dans César rien qui les justifie.

Entre DOLABF.LLA.

DOLABELLA

Proculêius, César votre maitre est instruit de ce que vous avez fait, et il vous envoie l'ordre d'aller le trouver ; quant à la reine, je la prends sous ma garde.

PROCULÊIUS.

Je n'en suis pas fâché, Dolabella; traitez-la avec douceur.— (A Cliopàtre.) Si vous voule me confier quelque message pour César, je m'en chargerai volontiers.

CLÉOPATRE

Dis-lui que je veux mourir.

Procoléios el les Soldats s'éloignent.

DOLABELLA

Illustre impératrice, vous avez entendu parler

de moi î

CLÉOPATRE

Je ne saurais dire.

DOLABELLA

Certainement, vous me connaissez.

CLÉOPATRE

Peu importe que je te connaisse ou que j'ai oo-

ANTOINE ET CLEOPATRE

tendu parler de toi. Tu te mets à rire lorsqu'un enfant ou une femme te raconte son lèTe ; u'eitil pas vrai î

DOLABELLA

Je ne comprends pas, madame.

CLÉOPATRE

J'ai rêvé qu'il y avait un empereur nommé Antoine ; — oh 1 que ne puis- je dormir encore et revoir en songe un pareil mortel !

DOLABELLA

Permettez, madame, —

CLÉOPATRE

Sa figure était un ciel éclatant; deux astres y brillaient et éclairaient dans leur cours notre terre chétive.

DOLABELLA

Puissante souveraine, —

CLÉOPATRE

D'une seule enjambée il franchissait l'océan : son bras étendu planait sur le monde : sa voix, quand il parlait à des a«iis, avait l'harmomie des sphères; mais quand il voulait faire trembltr l'univers, elle était comme un tonnerre retentissant: sa munificence n'avait pas d'hiver ; c'était un automne perpétuel et inépuisable ; ses plaisirs ressemblaient au dauphin ; ils se montraient à la surface de l'élément dans lequel ils vivaient. Il avait à sa suite des tètes couronnées; des pans de sa robe, pleuvaient, comme une monnaie brillante, des royaumes et des iles.

DOLABELLA

CLÉOPATRE

Penses-tu qu'il y ait jamais eu, ou qu'il puisse y avoir un homme comme celui que j'ai vu en rêve 7

DOLABELLA

Non, madame.

CLÉOPATRE

Tu mens, je le soutiens à la face des dieux ; mais s'il existe ou s'il exista jamais un semblable mortel, il dépasse toutes les proportions d'un songe. La nature n'est pas assez riche pour rivaliser de magnificence avec l'imagination ; et néanmoins l'existence d'un Antoine serait un cbefd'œuvre de la nature qui laisserait bien loin derrière lui et l'imagination et les illusions d'un rêve.

DOLABELLA

Écoutez-moi, madame. Ce que vous perdez est comme vous d'un prix inestimabU, et votre douleur répond à la grandeur de votre perte : puisséjc ne jamais obtenir le succès que j'aurai ambitionné, s'il n'est pas vrai que votre affliction porte à mon ame une commotion qui l'ébranlé dans ses t<li^s intimes profondeurs.

CLÉOPATRE

Je te rends grâces. Sais-tu ce que César prétend faire de moit

DOLABELLA

Je n'ose vous dire ce que pourtant je ne voudrais pas vous laisser ignorer.

Dii-l«-moi, je te prie.

DOLABELLA

Quoique César soit généreux, —

CLÉOPATRE

Il veut me traîner en triomphe.

DOLABELLA

C'est son intention, madame, je le sait.

CNE voix, de l'exlirieur.

Faites place; César.

Entrent CÉSAR, GALLUS, PROCULÉIUS , MÉ- CÈNE, SÉLEUCUS et la Soite de CÉSAR.

CÉSAR

Où est la reine d'Egypte î

DOLABELLA

C'est l'empereur, madame.

Clêopâtre met un genou en terre.

CÉSAK.

Levez-vous, ne vous agenouillez pas; levez-vous, je vous prie, levez-vous, reine d'Egypte.

CLÉOPATRE

Seigneur, les dieux le veulent ainsi ; je dois obéir à mon seigneur et maître.

CÉSAR

Écartez toute idée pénible. Le souvenir du mal que vous nous avez fait, bien qu'il soit écrit avec notre sang, nous voulons l'oublier ou n'y voir que l'ouvrage du hasard.

CLÉOPATRE

Seul arbitre du monde, je ne puis plaider assez bien ma cause pour me justifier entièrement ; mais je m'avoue coupable de faiblesses ^ui ont souvent, avant moi, déshonoré mon sexe.

CÉSAR

Sachez, Clêopâtre, que nous sommes disposé à excuser vos fautes, plutôt qu'à les aggraver. Si vous vous conformez à nos intentions, qui sont pour vous pleines de bienveillance, vous vous trouverez avoir gagné au changement de voire position ; mais si vous cherchez à faire planer sur moi le reproche de cruauté, en suivant l'exemple d'Antoine, vous vous priverez des effets de mon bon vouloir, et vous condamnerez vos enfans à une destruction dont je suis prêt à les sauver, si vous reposez sur moi votre confiance. Je vais prendre congé de vous.

CLÉOPATRE

Le monde entier vous est ouvert, il est â vous, et nous, vos écussons, trophées de vos victoires, nous resterons à la place ou il vous plaira de nous mettre. Prenez ceci, seigneur.

EUe lui présente un papier.

j CKSAH.

En tout ce qui concerne Clêopâtre, ce sera ; votre conseil que je prendrai.

' CLÉOPATRE

' Voici l'état des sommes, de la vaisselle U'or

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

et J'argenl et des bijoux que je possède : il est exact et comprend tout, sauf des objets de peu d'importance. — Où est Sélcucus?

SÉI.EllCUS.

Me voici, madame.

CLÉOPATllE.

Voilà mon trésorier : sommez-le, seigneur, à ses risques et périls , de déclarer si j'ai rien détourné. Dis la vérité, Séleucus.

SÉLËOCUS.

Madame, j'aime mieux me taire, que d'affirmer à mes risques e! pcrils ce que je sais être faux.

CLÈOPATRE.

Qu'ai-je donc détourné?

SÈLEUCDS.

Assez pour racheter la totalité de ce que vous avez déclaré.

cÉsin.

Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve en ceci votre prudence.

CLÈOPATRE.

Voyez, César, voyez comme la prospérité attire tout i elle; mes serviteurs se donnent à vous; mais si nous changions de position, les vôtres se donneraientàmoi. L'ingratitude de ce vil Séleucus soulève mon indignation. — O misérable , aussi peu digne de confiance que l'amour mercenaire! — Quoi! lu t'éloignes; tu fais bien de t'éloigner, crois-moi ; mais je t'arracherai les yeux quand ils auraient des ailes : esclave, scélérat sans âme, vile créature ! o monstre de bassesse 1

CESAR

Aimable reine, permettez, je vous prie, —

CLEOPATRE

0 César, pour moi quel opprobre cruel I au moment même où vous daignez me visiter, où votre grandeur consent à m'honorer dans mon adversité, faut-il que mon propre serviteur vienne ajouter sa haine à la somme de mes disgr&ces I Quand il serait vrai, généreux César, que j'aurais réservé quelque parure de femme, quelques objets futiles et sans valeur, de ces légers cadeaux qu'on offre à ses amis; quand j'aurais mis à part quelques dons plus riches pour les ofi'rir .i Livie et à Octavie, afin de me les concilier , est-ce une raison pour que je sois dénoncée avec opprobre par lin homme que j'ai nourri; 6 dieux! ce coup m'est plus douloureux que ma chute elle-même. — {A Séleucus. ) De grAce, va-t'en, ou les étincelles de ma fierté vont jaillir du milieu des cendres de ma grandeur déchue. — Si tu étais un homme tu aurais pilié de moi.

CÉSAR

Sors, Séleucus.

Séleuccs sort.

CLÈOPATRE.

Voilà le malheur des grands, on nous accuse des fautes d'autrui I et au jour de notre chute nous avons à répondre de ce qui n'est point notre ouvrage. C'est \i ce qui nous rend dignes de pitié.

Cléopâtre, nous ne porterons sur l'état de nos conquêtes ni les trésors que vous avez mis en réserve ni ceux que vous avez déclarés. Gardez-les; disposez-en comme il vous plaira ; croyez nue César n'est point un marchand, et n'a point l'intention de débattre avec vous des questions vénales. Chassez donc la tristesse; ne vous forgez point une laplivité imaginaire. Non, reine chérie, notre intention est de régler votre sort comme vous nous le conseillerez vous-même. Réparez vos forces par la nourriture et le sommeil, notre sollicitude et notre sympathie s'étendront sur vous, et nous restons votre ami ; sur ce , adieu.

CLÈOPATRE.

Mon souverain, mon maître, —

CÉSAR

Je u'accepte point ce titre. Adieu.

César et sa Suite sortent.

CLÈOPATRE.

II me flatte de belles paroles, mes filles, aân de me faire oublier le soin de ma gloire! mais écoute7 Charmion.

Elle parle bas à CUaimioD.

IRAS

Terminez, madame; le jour brillant est fini, el nous n'avons plus que des ténèbres ii attendre.

CLÈOPATRE.

Retourne là-bas; j'ai déjà donné mes ordres; toutest arrangé , va dire qu'un se dépêche.

CHARUION.

J'y vais, madame.

Rentre DOLABELLA.

DOLABELLA

Où est la reiueî

CBARUIOK,

Vous la voyez, seigneur.

CoARHiON sort.

CLÈOPATRE.

Dolabellal

DOLABELLA

Madame , conformément au serment que vou: m'avi'z fait piéter , et que mon zèle pour vous me fait un devoir sacré de remplir, je viens vous an noncer que César est sur le point de se mettre en route pour la Syrie, et que, dans trois jours, vous et vos enfans vous devez prendre les devans el partir. Profitez de cet avis rempli, j'ai exécuté vos ordres et ma promesse.

CLÈOPATRE.

Dolabella, je reste la déhitricc.

DOLABELLA

Et moi votre serviteur. Adieu, grande reine; iU faut que je me rende auprès de César.

ANTOINE ET CLEOPATRE

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