‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 575 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Ua apparlemeol du chileau.

Eiilrenl LE ROI , I,A REINE et leor Suite , RO- SEiSCRANTZ tt GUILDENSTERN.

Soyez les bien venus, cher Rosencrantz, et vous, Guildensteru! Indépendamment du désir que nous éprouvions de vous voir, le besoin que nous avons de vos services nous a engagé à vous appeler auprès de nous sans délai. Vous avez entendu parler de la transformation d'Hamlet; je dis transformation, parce que à l'extérieur comme a l'intéiieur il n'est plus le même homme. La cause qui a ainsi altéré sa raison ne peut être que a mort de son père; je n'en puis imaginer d'autre. Élevés avec lui dès votre enfance, sympathisant avec lui par l'âge et le caraclère, — veuillez, je vous en prie, rester quelque tennis ici à notre cour ; tâchez, par vntie société, de lui inspirer le goût des plaisirs , et mettez à prolit toutes les occasions pour découvrir si son affliction n'a pas quelque cause inconnue dont la lévéïaiiuu nous permettrait d'y porier remède.

LA REIXg.

Messieurs, il a beaucoup parlé de vous; et j'ai la cooviciion qu'il n'y a pas an monde: deux hommes auiqucls il soll plus attaché. Si vous voulez

HAMLET

oien nous faire l'amilié He passer quelque temps avor nous, et nous rendre le service que nous attendons de votre complaisance, vous pouvez compter sur des li'^moignages de reconnaissance dignes de la libéralité d'un roi.

ROSenCRANTZ.

Vos majestés ont sur nous une autorité souveraine ; au lieu de prier, elles ont le droit de signifier leur volonté suprême.

GUILDËNSTERN.

Nous TOUS obéirons l'un et l'autre; nous sommes tout entiers à votre disposition; nous mettons 4 vos pieds nos services et notre dévouement; commandez.

LE ROI

Merci, Rosencranlz, et vous, mon cher Guildenstern.

L* REINE

Merci, Guildenstern, — et vous, mon cher Rosencranlz ; veuillez, je vous prie, vous rendre auprès de mon fils, aujourd'hui méconnaissable. — A sa suite. ) Que quelques-uns d'entre vous conduisent ces messieurs auprès d'Hamlet.

GUILDENSTERN

liasse Ij ciel que notre présence lui soit agréable et nos soins salutaires I

LA REINE

Puisse-t-il en être ainsi 1

RosENCRiNTZ et GuiLDENSTERN sorlent SUIVIS de quelques Serviteurs.

:;nlre POLONIUS.

POLONIOS.

Sire, les ambassadeurs sont revenus de Norwège, satisfaits du résultat de leur mission.

LE ROI

Tu ne m'as jamais annoncé que de bonnes nouvelles.

POLONIUS

Vraiment, sire! Soyez certain que dans mon âme, je mets sur la même ligne, mon dévouement à mon roi, et mon devoir envers mon Dieu. A uKiius que la sagacité babituelle de mon intelligenre ne soit en défaut, je crois avoir découvert la cause véritable de la folie d'Hamlet.

LE ROI

(>h! fais-la-moi connaître; il me tarde de l'apprendie

POLONIUS

Veuillez commencer par donner audience aux ambassadeurs; ce que j'ai à vous dire sera le ilessert de ce festin splendide.

LE ROI

l'ais-leur toi-même les honneurs, et introduisles.

POLONIL'S sort.

LE uoi , cnnitiiuniii.

Il luaiiiiuuce, li., .licieOerlni.ic, iiuM ., ii ..uvé

la cause et la source de l.i maladie de votre fils.

LA BEIVE.

Je crains bien qu'il n'y en ai! piiiiil ilautre que la mort de son père et notre mariage précipité.

LE ROI

Bien, nous le sonderons.

Hentre POLONIUS, suivi de VOLTIMANP et de CORNÉLIUS.

LE ROI

Soyez les bien venus , mes bons amisi Parlez, Vollimand, quelles nouvelles nous apportez-vous de notre frère de Norwège'

VOLTIMAND.

Il vous envoie ses complimens et ses salutations cordiales. Au premier mot que nous lui avons dit, il a expédié des ordres pour arrêter les préparatifs de guerre faits par son neveu. Jusque alors il les avait cru dirigés contre la Pologne ; mais un plus amule examen l'ayani l'onvaincu que c'était contre vmre mijesté, indigné qu'on osât se prévaloir ain-i de son élat maladif, de M, H âge l'idi; l'impuissaiiceiiu il est léilu il, il n envoyé à Forlinbras l'i.rdre de comparaître ilpvant l'ii; Cl iM >•! :i obtempéré à cette injonction, et après avoir reçu du roi de Norwège une sévère réprimande, il a fait devant son oncle le sermc-nt de ne plus rien entreprendre contre votre majesté; sur qii.ii, le vieux monarque, transimrté de joie, lui a accordé un subside annuel de trois mille écus, ainsi que l'autorisation d'eniplover contre les Polonais les soldats levés par lui. En même temps, par la lettre que voici, ( il lui remet un papier I il vous prie de vnuloir bien accorder i ses troup s le passage à travers votre teniiuiie, aui^ conditions et sous les réserves stipulée.^ dans cet écrit.

LE ROI

Nous sommes charmé de ce résultat ; quant à cette requête, nous la liions, nous l'examinerons plus à loisir, et nous y rêpondrnns. En aitendaiil, nous v'ius remercions d'avoir meué à bien cette affaire. Allez vous reposer; ce soir nous souperons ensemble. Vous êtes ici les bien venus!

VoLTiHAND et Cornélius sortent.

POLONIUS

Cette affaire est heureusement terminée. Sire, et vous, madame, discuter ce qui constitue l'autorité royale et en quoi consiste l'obéissance des sujets, pourquoi la nuit est la nuit, le jour le jour, cl le temps le temps, ce serait perdre inutilement la nuit, le jour et le temps : eu cousoqueiice, puisque la brièveté est l'ùme de l'esprit, tandis que la prolixité n'en est que le Corp» et |-ctivelou:>e .-Mcir,,,.., :c s.-rai bref. V.ilrc „„l,|,. lilscsl fou ; je dis fou, car il y aurait lulio à vou-

Î\1AGAS!N TMKA'I'tVM. ETRAMGI'R.

loir (léfiDir en quoi la folie véritable consisie; mais laissons cela.

LA REIME.

Venez au fait, et mettez-y moins d'art.

POLONIDS.

Madame, je n'y mets aucun art, je vous le jure. Il n'est que trop vrai que votre fils est fou. Il est vrai que c'est dommage, et c'cit grand dommage que ce soit vrai ; c'est là une assezsotteantithèse ; mais telle qu'elle est acceptez-la, car je ne veux employer aucun art. Il est donc fou ; ceci une lois accordé, il ne reste plus qu'à trouver la cause de cet effet, ou plutôt la cause de ce défaut; car cet effet, dans sa défectuosité, a une cause. Voilà ce qui reste à faire, et voilà comme je procède; suivez-moi bien: j'ai une fille; je l'ai tant qu'elle m'appartient; ma fille, fidèle à son devoir et à l'obéissance qu'elle me doit, remarquez-le bien, m'a remis ceci. ( // montre Kn papier.) Réfléchissez, et tirez la conclusion. — ( Il lit. ) «A l'idole de mon âme, la céleste Ophélle, la beauté personnifiée. » — C'est là une mauvaise, une pitoyable expression; «Beauté personnifiée , » est une mauvaise expression ; mais, écoutez la suite : — « Qu'elle conserve précieusement ces lignes dans son beau sein d'alb&tre.

Li REINE.

Ceci est-il adressé par Hamlet à Ophélieî

POIONIUS.

Attendez un instant, madame; je cite textuellement :

/; ai :

n..iile qu'au fir i Doute que clans

l'astre du jour

<i Chère Ophélie, la poésie ne me va pas ; je ne sais point moduler mes soupirs avec art ; mais quant à savoir que je t'aime par-dessus tout, ô ma charmante, tu peux le croire. Adieu. A toi pour toujours, ma bien-aimëe, à toi, tant que cette machine mortelle m'appartiendra. Haulet. »

Voilà ce que, dans son obéissance, ma fille m'a montré; antérieurement déjà, elle m'avait confié successivement, et à mesure qu'il les lui a faites, ses ouvertures amoureuses.

lE ROI.

Mais comment a-t-elle accueilli son amour T

POLONIUS

Pour qui me prenez-vous 7

LE ROI

Pour un homme loyal et honorable.

PULONIUS.

Je chercherai toujours à me montrer tel ; mais <)uelle opinion auricz-vuus de moi, si, voyant éclore ce violent amour , — et je vous dirai que je m'en étais aperçu avant que ma fille m'en eût p:irlé, — que (ieii>eriez-vous de moi, sire, ou vous, madame, si, jouant le rùle de pupitre ou de calepin, j'avais été le uiuvt confident de leurs

amours; si, témoin de leur passion, j'avais imposé silence à mon cœur; si je l'avais regardée d'un œil indifférent: quelle idée vous fcriez-vous de moi? Non, je me suis mis sur-le-champ à l'œuvre, et j'ai dit à ma jeune demoiselle ; — n Le seigneur Hamlet est un prince placé hors de ta sphère: cela ne doit pas être : » et alors je lui ai prescrit de s'interdire sa société et de ne plus recevoir ni ses messages ni ses cadeaux. Elle a suivi mon conseil, et pour abréger celle hisioire, le prince, se voyant ainsi rebuté, est tombé d'abord danslatrislesse,puis dans un dégoût absolu pour tous les alimens.puis dans l'insomnie, puis dans la langueur, puis dans la faiblesse de téie, et de là, toujours par gradation, dans la démencequi le fait maintenant, délirer et que nous déplorons tous.

LE ROI

Penses-tu que ce soit cela 7

LA REINE

C'est très-probable.

POLONIUS

Quand m'est-il arrivé, je voudrais le savoir, de dire positivement: «Telle chose est», quand il en était autrement.

LE ROI

Jamais, que je sache.

POLONIUS

Si ce que j'ai dit n'est pas, {montrant sa tête, puis ses épaules ) qu'on fasse sauter ceci de dessus cela : quand les circonstances me mettent sur la voie, je suis sûr de découvrir la vérité, lùt-elle cachée au centre de la terre.

LE KOI.

Par quel autre moyen pourrais-tu nous en donner l'assurance?

POLONIUS

Vous savez qu'il se promène quelquefois quatre heures de suite dans cette galerie.

LA REINE

Il est vrai.

POLONIUS

Au moment où il y sera, je lui enverrai ma fille; VOUS et moi, cachés derrière une tapisserie, nous serons témoins de leur entrevue. S'il ne l'aime pas, si ce n'est pas l'amour qui lui a fait perdre la raison , que je cesse d'être admis aux conseils de l'état, qu'on m'envoie diriger une ferme cl commander à des charretiers.

LE ROI

Nous essaierons ce moyen.

Entre HAMLET lisant.

L» l'.KINE.

Voyez l'infortuné s'avmicer tristemeiil, un livre :i la ni.iiii.

POLONIUS

Alliv.-vous-cn tous deux, je vous en conjure; je

HAMLET

vais l'abordi:

faire.

à l'inslaiil. — Oli ! iaisscz-moi

Le Roi, li Reine et leur suite sorieni

POLONics, cotiliuuatil.

ComœcDt se porte monseigneur Hanilel?

HAMI.ET

Bien, Dieu merci.

POLONIUS

Me connaissez-vous, monseigneur?

HAMLET

Parfailemeiif, vous éles un marchaïui île poissons.

POLONItS.

Vous vous trompez, monseigneur.

BIHLET.

En ce cas, je voudrais vous voir aussi honnête homme qu'un de ces gens-là.

POLONIUS

Honnête iiomme, monseigneur?

BAULET.

Oui, seigneur ; au train dont va le monde, c'est à peine si l'on trouve un honnête homme sur dix mille.

POLONIUS

C'est très-vrai, monseigneur.

HAHLET.

En effet, si le soleil engendre des vers dans un chien mort; et, tout dieu qu'il est, caresse une charogne, — Avez-vous une fille?

POLOSILS.

Oui, monseigneur.

Ne la laissez pas se promener au soleil : la conception est un bienfaitdu ciel ; mais, comme votre fille peut concevoir, — mon cher, prenez-y garde. poLomus.

Que voulez-vous dire par là ? — (A part. ) C'est toujours ma fille qui l'occupe ; cependant il ne m'a pas reconnu au premier abord; il m'a pris pour un marchand de poisson. Son cerveau est gravement atteint; et de fait, dans ma jeunesse, l'amour m'a quelquefois réduit à un état déplorable, approchant de celui-ci. Parlons-lui encore. — Que lisez-vous là, monseigneur?

HAMLET

Des mots, des mots, des mots.

POLOtlIDS.

De quoi est-il question, monseigneur ?

HAMLET

Entre qui ?

POLONIUS

Je vous demande ce que contient le livre que vous lisez, monseigneur?

HAMLET

Des calomnies, seigneur. Le satirique vaurien dit ici que les vieillards ont la barbe grise; que leur visage est ridé, que leurs yeux distillent abondamment l'ambre et la gomme de prunier; qu'ils ont une ample disette d'esprit, et Ks jarreis cxucmemcut débiles toutes choses, >cigneur.

i|uc je crois reiuicnicnl et on conscience, mais qu'on ne doit pas se permettre d'écrire; quant à vous, seigneur, vous seriez aussi ùgc que moi, si, comme l'écrevisse , vous pouviez aller à reculons.

pOLONics, à part Quoique ce soit là de la folie , cependant c'est une folie qui ne manque pas d'une certaine méthode'. — ( Haut. ) Vuule^-vous venir prendre l'air, monseigneur?

BAULET.

Quel air ? celui de la lembe ?

POLONIUS, a pari.

Quelle justesse il y a parfois dans ses répliques. Les reparties des insensés ont souvent un bonheur d'à propos que la raison la plus saine ne saurait atteindre. Je vais le quitter et combiner les moyeus d'amener une entrevue entre lui et ma fille. — Monseigneur, je vais humblement prendre congé île vous.

HAMLET

Vous ne sauriez me rien prendre dont je fasse plus volontiers l'abamlon; excepté ma vie, excepté ma vie, excepté ma vie.

POLONIUS

Adieu, monseigneur.

HAMLET

Le sot et ennuyeux vieillard I

£n(rcrii ROSENCRAN'TZ et GUILDENSTERN.

POLONIUS

Vous cherchez le seigneur Hamlet ; le voici.

RosENcnANTZ, ô Poloniiis.

Dieu vous garde, seigneur.

PuLONius son,

GUILDENSTERN

Mon noble seigneur, —

ROSENCRANTZ.

Cher prince.

HAMLET

Mes bons, mes excellens amisi Comment vous poriez-vous, Guildenstern? et vous, Rosencranlz? Mes enfans, comment allez-vous?

ROSENCRANTZ.

Ni trop bien, ni trop mal.

GUILDENSTERN

Nous avons le bonheur de ne point être affligés d'un excès de félicité : notre place n'est pas toutà-fait au point culminant du chapeau de la fortune.

ROSENCRANTZ.

Ni à la semelle de sa chaussure.

HAMLET

Vous êtes donc à la hauteur de sa ceinture , dans le giron de ses faveurs.

• liisanirc paret cerlà ralione modoquc HuaACC.

>IAi;ASI,\ l'IIFATHAl. E'I'IUNC.EK.

GllILDKNSTERN.

Elle nous (raite sans façon.

HAMLET

Ml ! vous cies dans l'intimilé de la forinnni je ne m'en étonne pas; c'e^lune conrlUanc. Quelles nouvelles ?

BOSENCBANTZ

Aucune, monseigneur, si ce n'est (lue le monde est devenu vertueux.

HAMLET

En ce cas, la fin du monde approche; m.iis votre nouvelle n'est pas vraie. Permettez-moi de vous adresser une question qui vous touche de plus près. Dites-moi, mes chers amis, qu'avezvous fait à la l'orlune, pour qu'elle vous envoie ici en prison ?

CUILDENSTF.BN.

En prison, monseigneur?

HAULET.

Le Danemarck est une prison

BOSENCnAMTZ.

Le monde alors en est une.

HAMLET

Oui, une vaste prison qui comprend un grand nombre de quartiers, de préaux et de cachots, parmi lesquels l'un des pires est le Danemarck.

nOSENCRANTZ.

Nous ne sommes pas de cet avis, monseigneur.

HAMLET

C'est qu'alors le Danemarck n'est point une prison pour vous; car le bien et le mal n'existent pour nous qu'autant que nous le jugeons tel : pour moi, c'est une prison.

ROSEMCRANTZ.

C'est votre ambition qui du Danemarck fait pour vous une prison; votre âme y est trop à l'étroit.

BAULET.

0 mon Dieu ! je tiendrais dans une coquille de Doix ; je m'y croirais au large et le roi d'un empire sans limites, si je n'avais pa» de mauvais rêves.

GUILDENSTEHN.

Ce sont justement ces réves-là qui constituent l'ambition; car toute la substance de l'ambitieux n'est que l'ombre d'un rêve.

HAMLET

Un rêve n'est lui-méuie qu'une ombre.

ItOSENCBANTZ.

C'est vrai, et je considère l'ambition comme chose si subtile et si légère, qu'à mou sens elle n'est que l'ombre d'une ombre.

HAMLET

Ainsi, nos mendians sont des corps, et nos monarque*, nos héros ambitieux ne sont que leur ombre. Voulez-vous que nous allions â la cour î car, franchement, je ue me sens pas en irain de discuter.

roseucrahtz ei guildenstehn.

Nous sommes à vos ordres.

uaui.et.

Je ne l'entends point ainsi : je. ne venv i.as vous coufoudre avec le reste d.: mes sira cuis, r r, a

vous parler en honnête homme, je suis liorrihlcment servi. Mais, franchement et en amis, qu'étesvous venus faire à EUeneur?

R0SES»:UANTZ.

Vous voir, monseigneur; notre arrivée ici n'a pas d autre motif.

HAMLET

Je suis tellement pauvre, oue je suis même ^ court de remerciemens ; mais je vousren IsgrSces, et mes remerciemens, à coup sûr, mes bons amis, sont d'une obole trop chers encore. Ne vous a-l-on pas envoyêchercherî Étes-vousvenusdevotre propre mouvement? Est-ce votre inclination qui vous amène ? Allons, allons, soyez francs avec moi ; allons, allons, parlez

GDILDENSTEBN.

Que voulez -vous que nous vous disions, mooseigneur ?

HÀHLET.

Tout ce qu'il vous plaira-, — mais répondez à ma question Ou vous a envoyé i hercher, et je lis dans vos traits une sorte d'aveu que votre candeur n'a pas le talent de dissimuler. Je sais que notre bon roi et notre excelleote reine vous ont envoyé chercher.

rosencrantz.

Dans quel but, monseigneur

BAHLET.

C'est à vous de me le dire. Mais je vous adjure par les droits de notre amitié, par les sympathies de notre âge, par les devoirs que nous in:pase notre longue affection, enfin par toutes les raisons plus convaincantes encore que pourrait alléguer un orateur plus habile que moi, soyez francs et sincères avec moi ; vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?

BosEMCBANTZ , btts à GuUdensteru.

Que faut-il répondra?

BAHLET, à pnri.

J'ai l'œil sur vous. — [Haut.] Si vous m'aimez, expliquez-voi's franchement.

GUILDRHSTEBN.

Monseigneur, on nous a euvoyé chercher.

BAULET.

Je vais vous dire pourquoi : de cette manière, mes aveux iront an-de/ant de vos investigations, et le secret que vous devez au roi et A la reine ne recevra pas la plus légère atteinte. J'ai depuis peu, je ne sais pourquoi, perdu toute ma 5,'aieté, renoncé à toute espèce d'exercice; et je me .sons dans l'âme une telle tristesse, que cette merveilleuse machine, la terre, ne me semble plus qu'un stérile promontoire; ce dais superbe, le ciel, ce maguilique firmament suspendu sur nos têtes, ce dôme majestueux où étincelle l'or d'innombrables étoiles, tout cela ne me paraît plus qu'un amas infect de vapeurs pestilentielles. Quel chef-d'œuvre que l'homme I quelle élévation dans son intelligenci' I que ses facultés sont inflniesl que sii foi me est inipo.sanlo et admirable ! Comme SIS acres le rapiiniclient de l'ange ! sa raison d'un liim. ! .!'c.s' la iiertuill: du monde! le rui delà

iiAMI.i T

création animée! et pouriaiu qui ^l-elle a mes yeux, cette quintessence de poussière? L'homme ne saurait me plaiie, — ni la femme non plus, quiiiqiii! votre sourire semble dire le contraire.

R0SENCR*tlT2.

Monseigneur, une pareille intention n'était pas chins ma pensée.

HAMLET

Pourquoi donc avez-vous ri, quand j'ai dit que I'Ik lume ne saurait me plaire?

ROSENCKANTZ.

C'est que je pensais que si l'homme n'avait plus le (l..n de vous plaire, vous feriez un triste accueil aux comédiens que nous avons rencontrés en route, et qui viennent ici vous offrir leurs services.

HAHLET.

Celui qui joue les rois sera le bien venu; sa majesié aura le tribut de mes hommages; le chevalier errant jouera du fleuret et du bouclier ; l'amoureux ne soupirera pas en vain; le comique achèvera en paix son rôle; le bouffon fera rire les moins enclins à se désopiler la rate. Enfin l'amoureuse estropiera les vers blancs plutôt que de ne pas dire franchement ce qu'elle a sur le cœur. — Qui sont ces comédiens?

ROSEMCBANTZ.

Ceux qui vous plaisaient tant, les tragédiensde la ville.

HAMLET

Pourquoi donc sont-ils devenus ambulans? ils trouveraient à se fixer plus d'honneur et de profit.

ROSESCRANTZ.

Je pense que les innovations récentes les en ont empêchés.

QAULET.

Leur réputation es^-elle la même que lorsque j'habitais la ville? Leurs représentations sontelles aussi suivies ?

ROSENCKANTZ.

Non, certes.

BAULET

Comment cela se fait-il? est-ce qu'ils commencent à se rouiller?

ROSENCBANTZ.

Point du tout; leur zèle ne se ralentit pas; mais vous saurez, monseigneur, qu'il nous est a(Tiyé uni- nichée d'enlaos à peine sortis de leur coquille, qui dans le dialogue le plus simple 4éc|^mcnt sur le diapason le plus dcvc, et que, pour cela, ou applaudit à outrance '. Us sont à U mode, et uni jeté une telle défaveur sur les comédiens ordinaires, c'est ainsi qu'ils les appellent, que bien des gens portant l'épée ont peur des plumes d'oies, et n'osent plus se présenter à leur thê&tre habituel.

BAMLET.

Comment, ce sont des cnfans? Qui les entre-

tient? qui les paie? leur intention est-elle de ne suivre leur profession qu'aussi long-temps qu'ils conserveront leur voix d'enfans de chœur? Et si par la suite ils deviennent à leur tour des comédiens ordinaires, ce qui est très-probable s'ils n'ont pas le moyen de faire autrement, ne seronti s pas en droit de regarder comme leur ayant rendu un fort mauvais service les écrivains qui leur font aujourd'hui ravaler d'avance leur propre héritage?

ROSENCRASTZ.

Ma foi, on s'est donné bien du mouvement de part et d'autre; et la nation ne s'est pas fait faute de les meure aux prises. Il y a eu un temps oii il ne fallait pas espérer de recette, si le poète et les acteurs n'en venaient aiix coups.

BAULET.

Esl-il [Mjssible?

GUILDENSTERN

Oh 1 il y a eu bien des létes en capilotade.

BAULET.

Et ce sont les enfans qui l'emportenl ?

ROSENCRANTZ.

Oui, monseigneur, ils emportent Hercule et son fardeau *.

BAULET.

Cela n'a rien qui m'étonne : car mon oncle est roi de Danemarck; et ceux qui lui faisaient la moue du vivant de mon père, donnent maintenant vingt, quarante, cinquante, cent ducats pour son portrait en miniatun'. Par la san^bleu, il y a là-dedans quelque chose de surnaturel, et que la philosophie devrait s'appliquer à découvrir.

On ,

en,l le Lruil d'une fanfai

■ ShAspearc fait ici ail aui au sien , el où jouaiel oi. (Noie du traducteur.)

llif

GDlLDENSTERtt

Voici les acteurs.

BAULET.

Messieurs, vous êtes les bien venus à Elseneur. Donnez-moi la main. Allons : ce qui distingue un bon accueil, ce sont les prévcuances et les attentions polies: laissez-moi m'acquitter envers voussous ce rapport ; autrement je craindrais que ma courtoisie envers les acteurs, auxquels je vous préviens que mon intention est d'en montrer beaucoup,ne parùtdépasser celle queje vous témoigne. Vous êtes les bien venus; mais l'oricle que j'ai pour beau- père et la mère que j'ai pour taiite, sont dans une grave erreur.

GUILDENSTERN

En quoi, monseigneur?

BAULET.

.!e ne suis fou que lorsque le vent souffle du nord-nord-ouest; quand le vent est au sud, je sais distinguer un milan d'un héron.

• ('.v<i est pniUil.lemeiil uue allusion au llieilre du GU.1,; ;||i) it"|<l iw.i.r , ..il.l.m., Ut-rculc porlaQt le gloU.- 1 yme du Iriiduclttiir.)

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MAGASIN TÎIEATRAL ETRANGER.

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