‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 58 sur 633 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Mémf Tilie. — Un aulre apr..rlemcnl du palais Emrent LE PRINCE HENRI ci FALSTAFF.

FALSTAFF

Eh bien: Henri, quelle heure est-il, mon garçon ?

U après les lois de la guerre alors reconnues, quiconque avait fait un prisonnier dont le radial n'excédait pas dix mille ccus, pouvait en disposer, el icniellreen liberté, soil graluitcmenl,soil moyennant rançon. C'eslainsi que, le comlo de Fife cxeeplc, l'ercy vail un droit cxclujir aux prisonniers en queslion. (Noie du traducteur.)

HENRI IV

LE PRINCE DENRI.

Tu as l'cspril lelleraenl épais, à force de boire du vin vieux, de le déboulonner après souper cl de ronfler sur les bancs tous les aprèsdiners, que tu as oublié de demander ce que tu veux savoir. Que t'importe l'heure qu'il est? A moins que les heures ue fussent des coupes de vin d'Espagne, les minutes des poulardes, les horloges des langues d'eulremelleuses, les cadrans des enseignes de mauvais lieux, et lebienfaisant soleil lui-même une courtisane lascive en taffetas couleur flamme, je ne vois pas pourquoi tu perdrais ton temps à demander l'heure qu'il esl.

FALSTAFF

Je suis de ton avis, Henri. Nous autres, preneurs de bourse, nous exerçons à la clarté de la lune et des étoiles, et non à la lumière de l'hébus, ce brillant chevalier errant. El je t'en prie, mon cher, quand tu seras roi, — et puisse longtemps Dieu conserver ta grâce, — je devrais dire majesté, car de grâce, tu n'en auras pas, —

LE PRINCE HENRI

Comment! pas du tout?

FALSTAFF

Non, certes; pas même ce qu'ilen faudraitpour clore un repas composé d'un œuf à la coque.

LE PRINCE HENRI

Voyons, au fait, au fait.

FALSTAFF

Eh bien donc, mon cher, quand tu seras roi, ne souD're pas que nous autres, les gardes du corps de la nuit, on nous appelle voleurs; qu'on nous nomme les chasseurs de Diane, les gentilshommes de l'ombre, les mignons de la lune, et qu'on dise de nous que nous nous gouvernons bien, puisque nous sommes, comme la mer, gouvernés par notre noble et chaste mailresse, la

lune; car, au moindre de ses ordres, nous

volons.

LE PRINCE HENRI

Tu dis vrai, j'en conviens. Notre fortune à nous autres, serviteurs de la lune, est comme la mer, gouvernée par la lune, et a son flux et son reflux. En voici la preuve : une bourse d'or courageusement volée le lundi soir, est dissolument dépensée le mardi matin ; obtenue en criant arrcte ; dépensée en criant apparie'; aujourd'hui marée basse, c'est-à-dire au pied de l'échelle; demain marée montante, au haut d'une potence.

FALSTAFF

C'est vrai, mon garçon. - N'est-ce pas que mon hôtesse de la laverne est une délicieuse commère?

LE PRINCE HENRI

Comme le miel du monl Hybla. N'est-ce pas qu un babil de buffle" est charmant?

FALSTAFF

touque tu es ! toujours des jeux de mots et des

■Du vin. (JVole du traducteur.)

d/h..™" 'rT"'!^ '""" portaient des vétemcns de peau de buffle. {Note du traducteur.)

quolibets? Que diable ai-je de commun avec les habits de buffle?

LE PRINCE HENRI

Et que diantre ai-je de commun avec mon hôtesse de la taverne?

FALSTAFF

Tu l'as bien des fuis fait appeler pour régler les comptes avec elle.

LE PRINCE HENRI

T'ai-je jamais fait appeler pour payer ta parf;

FALSTAFF

Je te rends cette justice. Là tu as tout payé.

LE PRINCE HENRI

Là et ailleurs, tant qu'il me restait de l'argent; et quand l'argent manquait, j'usais de mon crédit.

FALSTAFF

Oui; et tu en as tellement usé, que s'il n élan pas présumable que lu es l'héritier présomplif,— Mais dis-moi, mon cher, y aura-t-il des gibets en Angleterre sous ton régne? les hommes de cœur seront-ils menés en laisse par cette vieille radoteuse qu'on nomme la loi? Crois-moi, quand tu seras roi, ne pends pas les voleurs.

LE PRINCE HENRI

Non, ce sera toi.

FALSTAFF

Vraiment! ô prodige! Pardieu, je ferai un excellent juge.

Tu juges déjà mal. Je veux dire que tu seras chargé de pendre les voleurs, et feras l'office de bourreau.

FALSTAFF

Fort bien, Henri, fort bien; jusqu'à un certain point, jairae autant ce métier-là, je t'assure, que celui qui consiste à faire des courbettes aux gens de cour.

LE PRINCE HENRI

Pour obtenir leur faveur?

FALSTAFF

Ou leurs garde-robes, dont le bourreau a une ample provision*. Par la sangbieu, je suis aussi triste qu'un vieux nialou, ou qu'un ours muselé.

LE l'BINCE HENRI.

Ou qu'un lion décrépit, ou que le luth d'un amant.

FALSTAFF

Oui, ou que le bourdon d'une muselle du Lincolnshire"".

LE PRINCE HENRI

Que dirais-tu si je te comparais à un lièvre '** ou à la solitude de Moor-dileh •••• ?

FALSTAFF

Tu as les comparaisons les plus déplaisantes, et

• Le poijte angUiis joue ici sur les mois iuils , faveurs, et suils, vétemens. La dépouille du condamné revenait de droit au bourreau. (Note du traducteur.)

•• C'esl-à-dire d'une grenouille. Le pays de Lincoln est marécageui. (^Note du traducteur.)

••■ Les anciens Egyptiens dans leurs biéroglyphcs représentaient la tristesse sous la figure d'un liivre accroupi. {Note du traducteur.)

■•■■ Quartier de Londres, ijui n'était alors qu'un visle espace rempli de mwécages. (Note du traducteur.)

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

eu es bien le plus taquin, le plus scélérat, le plus charmant jeune prince. — Mais, Henri, je t'en prie, ne m'importune plus de folies et de futilités. Plût à Dieu que loi et moi, on nous enseignât où l'on peut se procurer, à prix d'argent, une bonne renommée! L'autre jour, dans la rue, un vieux lord du conseil m'a sermonné sur votre compte, mon beau sire; je n'ai pas fait attention à ce qu'il disait; et pourtant ses discours étaient fort sensés; mais je n'y ai pas fait la moindre attention. Et pourtant il parlait très-sensément, et dans la rue encore.

LE PRINCE HENRI

Tu as bien fait. Car il est dit que la sagesse crie dans les rues, et que personne ne la regarde.

FALSTAFF

Au diable tes citations; tu serais capable de corrompre un saint. Tu m'as fait bien du mal, Henri. — Que Dieu te le pardonne! — Avant de te i;onnaitre, Henri, je ne connaissais rien; et maintenant, s'il faut dire la vérité, je ne vaux guère mieux que le commun des pécheurs. 11 faut que je renonce à cette vie-là, et je veux y renoncer. Par Dieu, si je ne tiens point parole, dis que je suis un scélérat. Je ne veux pas étredamné ; tous les fils de roi de la chrétienté ne m'y feraient pas ('"Usentir.

LE PRINCE HENRI

Jack', où irons-nous demain prendre une bourse ?

FALSTAFF

Où tu voudras, mon garçon ; j'en suis ; si je me dédis, appelle-moi scélérat, et berne-moi.

LE PIUNCE HENRI.

Je vois en toi une amélioration notable; tu passes de la prière au vol.

Enlie POINS,f/!ii s'arrête à quelque dislance.

FALSTAFF

Que veux-tu, Henri, c'est ma vocation. Il n'y a pas de péché à suivre sa vocation. Poins ! — nous allons savoir si Gadshill a quelque expédition sur le tapis. Oh! si les hommes ne devaient être sauvés qu'à raison de leur mérite, quel trou dans l'enfer seraitassezchaud pour lui? Voilà le plus omnipotent coquin qui ait jamais crié arrCle à un honnête homme.

LE PRINCE HENRI

Bonjour, Edouard.

POINS

Bonjour, mon cher Henri. — {A Falslaff.) Que dit monsieur de la Contrilion" , que dit sir John Sac-à-vin? Jack, comment le diable et toi vous arrangez-vous au sujet de ton ame , que tu lui as vendue le vendredi saint dernier, pour une coupe de Madère et une cuisse de poulet froid?

Sir John est homme de parole; le diable aura son dû. Sir John n'a jamais fait mentir le pro-

• Diminutif de John. (Noie du Inidiiclcnf.) " Il fait alluâion à l'espèce de remords que Falslaff vicnl J'exprimeF. (Note du traducteur.)

verbe : Il donnera au diable ce qui lui appartient

POINS

Te voilà donc damné pour avoir tenu parole au diable.

LE PRINCE HENRI

Il aurait été pareillement damné pour avoir trompé le diable.

POINS

Mes enfans, demain matin à quatre heures, trouvez-vous à Gadshill : il y a des pèlerins qui se rendent à Canierbury avec de riches offrandes, et des marchands qui vont à Londres avec des bourses bien garnies. J'ai des masques pour vous tous; vous avez des chevaux : Gadshill couche ce soir à Rochester ; j'ai commandé à souper pour demain soir âEast-Cheap; nous pouvons mettre à fin cette affaire aussi tranquillement que dans notre lit. Si vous voulez venir, je remplirai vos bourses d'écus ; si vous ne voulez pas, restez, et allez vous faire pendre.

FALSTAFF

Êcoute-moi, Edouard, si je reste ici et n'y vais pas, que je te fasse pendre pour y avoir été. t

POINS

Viendrez-vous, camarades?

Henri, seras-tu des nôtres?

LE PRINCE HENRI

Qui? moi, voler? moi, faire le métier de voleur? Non, assurément

FALSTAFF

Il n'y a en toi ni probité, ni courage, ni affection, et tu n'es point issu du sang royal, si lu ne viens pas.

LE PRINCE HENRI

Eh bien! une fois en ma vie, je veux faire une extravagance.

FALSTAFF

Ah ! voilà ce qui s'appelle parler.

LE PRINCE HENRI

Ma foi, arrive ce qui pourra, je reste.

FALSTAFF

Par Dieu, je serai rebelle et li aitre quand tu seras roi.

LE PRINCE HENRI

Cela m'est égal.

POINS

Sir John, je t'en prie, laisse-moi seul avec le prince; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette expédition qu'il y viendra

Bien. Puisses-tu avoir l'esprit de persuasion et lui des oreilles dociles, afin que ce que lu lui diras fasse impression sur lui, et qu'il ajoute foi à tes paroles; afin que, par manière de récréation, le prince véritable se fasse voleur pour rire; car les pauvres abus de notre époque ont bien besoin qu'on les protège. Adieu : vous me trouvère» à Easl-Cheap.

LE PRINCE HENRI

Adieu, printemps arriéré! adieu, été de ia Toussaint.

Falstaff sor.

HENRI IV

POINS

Allons, mon aimable petit prince, montez à cheval demain, et venez avec nous. J'ai en têteune plaisanterie que je ne puis exécuter à moi tout seul. Falstair, Bardolphe, Peto etGadshill, dévaliseront ces marcliands dans l'embuscade que nous leur avons dressée ; vous et moi n'y serons point; mais aussitôt qu'ils seront nantis du butin , si vous et moi ne les dévalisons pas à leur tour , abattez-moi la tétc de dessus les épaules.

LE PniNCË nENRI.

Mais comment ferons-nous en roule pour nous séparer d'eux?

POINS

Nous partirons soit avant, soit après, et indiquerons un rendez-vous auquel il nous sera facile de ne pas nous trouver; ils tenteront seuls l'avenmre, et ne l'auront pas plus tôt achevée que nous tomberons sur eux.

LE PRINCE HESRI.

Oui ; mais il est probable qu'ils nous reconnaît kront à nos chevaux, i nos vêtemens, ou à toute autre marque.

poixs.

Eah ! pour nos chevaux, ils ne les verront pas; je les attacherai dans la foret; dés que nous les aurons quittés, nous changerons nos masques; et puis j'ai des blouses de bougran pour cacher DOS vêtemens.

LE PRINCE HENRI

Mais je crains que nous n'ayons affaire à trop forte partie.

POINS

Allons donc ; il y en a deux que je connais pour les plus fii-frés poltrons qui aient jamais tourné cas.ique; cl quant au troisième, s'il combat plus long-temps qu'il ne le jugera raisonnable, je veux plus porter d'arme de ma vie. Le bon de la plai:i.'interie consistera dans les incompréhensibles mensonges que nous débitera ce gros scélérat, quand nous serons à souper; comme quoi il s'est battu avec une trentaine au moins, quelles parades il a faites, quels coups il a allongés, à quelles extrémités il a été réduit; et tout le piquant de l'affaire git dans le démenti que nous lui donnerons.

LE PRINCE HENRI

Eh bien ! j'irai avec toi ; prépare tout ce qui •st nécessaire, et viens me retrouver demain soir a F.ast-Cheap; c'est laque je souperai. Adieu.

POISS.

Adieu, mylord.

Poms sort.

LE PRINCE HENRI, Seul.

Je vous connais tous, et veux bien pour un moment rae prêter à favoriser les folies de votre désœuvrement. En cela j'imiterai le soleil, qui per-

fl quelquefois aux nuages jaloux de dérober au monde sa splendeur, afin que l'absen-^e ajoute encore au charme de su vue, lorsqu'il lui plait de te montrer, en dissipant le voile de vapeurs hi-

deuses et impures sous lequel il semblait étouGTé* Si tous les jours de l'année étaient des jours de fête, les jeux seraient aussi ennuyeux que le travail ; mais moins ils arrivent souvent, plus ils sont désirés, et rien ne plait que ce qui est rare et accidentel ; ainsi lorsque je renoncerai à la conduite déréglée que je mène, quand je paierai ce que je n'ai point promis, plus je serai supérieur à ce que j'ai fait espérer, plus je tromperai agréablement l'attente publique. Comme un métal qui reluit sur un sol noirâtre, ma réforme, brillant sur mes fautes passées, paraîtra plus attrayante, et fixera plus les regards que si aucune imperfection ne la mettait en relief. Je veux par un calcul habile lirer profit de mes erreurs, et racheter le passé au moment où l'on s'y attendra le moins.

Il sort.

Mén

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