‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 59 sur 633 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

'iUe. — Un appartement du pala

Enireni LE ROI HENRI, NORTHUMEERLAND , WORCESTER, HOTSPUR, SIR WALTER BLUNT et d'autres Seicnecrs.

LE ROI HENRI

J'ai mis trop de froideur et de modération à ressentir ces indignités; vous avez pénétré le secret de ma faiblesse; et forts de cette découverte, vous avez foulé aux pieds ma patience. Mais, soyez en sûrs, je veux à l'avenir être moi-même, en imposer, et rae faire craindre; en un mot, je veux faire violence à mon caractère, qui, jusqu'à ce jour, doux comme l'huile et le jeune duvet, n'a point commandé le respect, ce tribut que les cœurs 6ers ne paient qu'aux âmes fières.

WORCESTER

sire, notre maison ne mérite pas qu'on déploie contre elle les rigueurs du pouvoir, de ce pouvoir surtout que nos mains ont contribué à élever si haut.

NORTUUUBERLAND

Sire, —

LE ROI HENRI

Worcester, retire-toi; car je lis dans tes regards la menace et la désobéissance. Beau sire, vous avez le ton trop hardi et trop absolu. La majesté royale ne saurait endurer la colère sur le front d'un sujet. Vous pouvez vous retirer; quand nous aurons besoin de vous et de vos conseils, nous vous enverrons chercher.

Worcester sort.

LE roi, conlinuanl, à Northumberland, Vous alliez parler I

KORTBCUBERLAND.

Oui, sire. Ces prisonniers qu'Henri Percy a faits à Holmédon, et que votre majesté lui a fait demander, il ne les a pas, dit-il, refusés d'une ma-

MAGASLV THEATRAL ETRANGER.

nière aussi absolue qu'où l'a rapporté à votre majesté. Mon fils est innocent de cette faute; ce doit être l'œuvre de l'envie ou d'une méprise.

aOTSPUR.

Sire, je n'ai point refusé les prisonniers en question. Voilà, autant que je me le rappelle, ce qui s'est passé. Lorsque le combat était fini, lorsque, épuisé par la fureur et la fatigue, faible, hors d'haleine, je m'appuyais sur mon épée,est arrivé un certain lord, propre, pimpant, frais comme un jeune marié, le menton rasé et uni comme un champ de blé nouvellement moissonné. Il ciait parfumé comme un marchand de modes; et entre l'index et le pouce, il portait une boîte de senteur, que de temps à autre il portait à son nez. Il souriait et jasait tour à tour; et comme les soldats passaient auprès de lui emportant les corps morts, il les traitait de grossiers personnages, de drôles mal appris, d'oser interposer de dégoûtans cadavres entre le vent et sa seigneurie. Il me fit cent questions en termes musqués et efféminés; entre autres, il me demanda mes prisonniers au nom de votre majesté. Souffrant alors de mes blessures, qui s'étaient refroidies, excédé par son babil de perroquet, dans ma mauvaise humeur et mon impatience, je lui répondis au hasard, qu'il les aurait ou qu'il ne les aurait pas, je ne sais trop lequel, car j'étais hors de moi en le voyant ainsi, brillant et parfumé, parler, comme une femme de la cour, de mousquets , de tambours , de blessures, mêmes. Dieu me pardonne! me dire comme quoi pour une contusion interne le remède souverain était le spermaceti* ; et comme quoi c'était grand dommage, en vérité, qu'on eût tiré des entrailles de la terre inoffensive ce maudit salpêtre qui a détruit lâchement plus d'un brave guerrier; que sans ces misérables mousquets, lui-même, il se serait fait soldat. A ces propos impertinens et décousus, sire, j'ai répondu d'une manière vague, comme je viens de le dire, et, je vous en conjure, que son rapport n'élève point entre mon dévouement et votre majesté l'obstacle d'une aecusation.

BLCNT.

Sire, toutes les circonstances duement considérées, tout ce qu'Henri Percy a pu dire à un pareil personnage, en pareil lieu et dans un pareil moment, peut raisonnablement être mis en oubli, et ne doit point lui être imputé à crime, puisqu'il le désavoue en ce moment.

LE ROI HENRI

I n'en est pas moins vrai qu'il me refuse ses prisonniers, à moins que jene rachète immédiatement  mes frais son beau-frère, le stupide Mortimer, qui, sur mon ame, a de gaité de cœur tacrilié la vie de ceux qu'il conduisait au combat contre cet ensorcelé, ce damné de Glendower, dont le comte de Marche"' a récemment, dit-on, épousé la fille. Voudrait-un que je vidasse mes cof-

* Le blanc de baleine. (Note du traducteur.) •' C'e»t-à dire Morlimer. (JVu(e du traducteur.)

fres pour racheter un traître? Nous faudra-t-il payer la trahison et stipuler pour des I&cbes qui se sont livrés eux-mêmes? Non; qu'il meure de faim sur les montagnes stériles ; je ne tiendrai jamais pour mon ami celui qui me demandera de contribuer, ne fût-ce que d'une obole, à la rançon du rebelle Mortimer.

HOTSPDR.

Du rebelle Mortimer! La fortune de la guerre l'a seule fait tomber au pouvoir de l'ennemi. — Je n'en donnerai pour preuve que ces laiges blessu res qu'il a reçues en brave, alors que sur les rives de la Séverne il a, pendant près d'une heure, soutenu corpsà corps un combatacharné contrôle redoutable Glendower. Trois fois ils reprirent haleine, et trois fois, d'un mutuel accord, ilsétanchèrent leur soifdans les eaux de la rapide Séverne, qui, effrayée de leur aspert terrible, courut s'abriter parmi ses roseaux tremblans, et cacher sa tête bouclée derrière ses rives escarpées, teintes du sang de ces courageux combattans. Jamais une politique per-|| fide n'aurait pu colorer ses œuvres de blessures si graves; et il est impossible que le noble Mortimer se soit volontairement exposé â en recevoir un grand nombre. Qu'on cesse donc de le calomnier en le nommant rebelle.

LE ROI HENRI

C'est toi qui le calomnies, Percy, c'est toi qui lecalomnies. Jamais il ne s'est mesuré avecGIendovrer; crois-moi, il eût mieux aimé avoir le diable pour adversaire, que de se trouver aux prises avec Owen Glendower. Ne devrais-tu pas rougir? Mais, écoute : à l'avenir que je ne t'entende plus parler de Mortimer ; envoie-moi tes prisonniers par la voie la plus prompte, ou tu auras de mes nouvelles d'une manière qui lésera peu agréable.^ Mylord Northumberland, je vous laisse libre de, partir avec votre fils. — Envoie-moi tes prisonniers, ou tu entendras parler de moi.

Le Roi son avec sa Suite ei Blunt.

HOTSPUR

Quand le diable viendrait me les demander cq rugissant, je ne les enverrai pas. Je vais couri" ' après lui et le lui dire à l'instant; il faut que jO décharge ce que j'ai sur le cœur, quand je devrais exposer ma tête.

NORTHUUBERLAND.

Eh quoi I ivre de colère? Arrête un moment; voici ton oncle.

Rentre WORCESTER.

HOTSPDR.

Ne plus parler de- Mortimer? Parbleu, je parlerai de lui, et que le ciel refuse tout pardon 1 mou ame, si je ne me juins pas 1 lui : oui, je veux pour lui épuiser mes veines, verser 'oui mon sang goutte à goutte sur la poussière, jusqu'à ce que j'aie relevé ce Mortimer qu'on foule auxpiedi

HENRI rv.

josqu'i ce que je l'aie placé aussi haut que ce roi sans mémoire, que cet ingrat, ce dégénéré Bolingbroke.

NORTHOHBERLAiiD, à. WorcesleT.

Mon frère, le roi a rendu votre neveu furieux.

WORCESTER

Qui a donc fait naître cette irritation depuis mon départ?

HOTSPDR.

Il veut avoir tous mes prisonniers; et quand je lui ai parlé de racheter mon frère, son visage a pàli, et il a jeté sur moi un regard homicide. Le nom de Mortimer lui fait éprouver un tremblement de colère.

WOBCESTER.

Je ne saurais le blâmer. Le feu roi Richard n'a-l-il pas proclamé Mortimer le plus proche facriiier de la couronne?

N0RTBDMBERL4ND.

C'est vrai, j'ai entendu publier cette déclarain. C'étail à l'époque où l'infortuné roi, — Dieu nous pardonne le mal que nous lui avons fait! — pariii pour cette expédition d'Irlande, qu'il fut obligé d'interrompre et d'où il ne revint que pour être déposé, et bientôt après assassiné.

WORCESTER

Et a propos de cette mort, l'opinion publique nous accuse et nous flétrit.

BOTSPUR.

Un moment, je vous prie. Vous dites que Richard a proclamé mon frèie, Edmond Mortimer, l'héritier de sa couronne 7

nORTBUMBËRLAND.

Oui, et je l'ai entendu moi-même.

HOTSPDR.

En ce cas, je comprends que le roi son cousin ne ilcinande pas mieux que de le voir mourir de faim dans les montagnes stériles. Mais vous, — qui avez mis la couronne sur la tête de cet ingrat, qui avez, pour lui seul, encouru la réputation d'assassins et de traître», — sera-t-il dit que vous consentirez à braver pour lui un déluge de malédictions, à n'être sous sa main que d'obscurs instrumens, que des agens secondaires, â lui servir d'échelle, ou plutôt de bourreau? — Excusez-moi si je descends si bas, pour vous muntier le degré d'aviliesement auquel vous a réduits ce rusé monarque. Souiïrirez-vous qu'on dise de nos jours, ou que l'histoire raconte aux siècles a venir, que des hommes de votre noblesse et de votre puissance se sont engagés dans une injuste cause, como^e, — Dieu vous le pardonne 1 — vous l'avez fait tous deux, en abattant Richard, cette rose charmanie, pour mettre à sa place cette épine, ce fléau de Bolingbrokeî Et ce qu'il y a de plus humiliant encore, souiTrirez vous qu'il soit dit que vous avez été dupés, délaissés et répudiés par celui au service duquel vous avez subi toutes ces ignixiiinie»? Non, h' li'mps est venu pour vous de racheter les souillures de votre gloire et de vous réintégrer dans l'estime des hommes. Tirez ven-

geance des intaltes et des mépris de ce roi orgueilleux, qui ne s'applique nuit et jour qu'à chercher les moyens d'annuler, fût-ce même au prix de votre mort sanglante, la dette de reconnaissance qu'il a contractée envers vous. Je dis donc, —

'nORCESTEB.

Assez, mon neveu, n'en dites pas davantage. Je vais maintenant vous ouvrir un livre mystérieux, et lire à votre mécontentement, qui les comprendra sur l'heure, des choses graves, périlleuses, et qui exigent un courage aussi intrépide qu'il en faudrait à celui qui voudrait franchir les ondes mugissantes d'un torrent furieux sur le tremblant appui d'une lance fragile

HOTSPOR.

S'il tombe, bonsoir I — S'abîmer ou surnager. — Déchaînez le danger de l'est à l'ouest, pourvu que du sud au nord il se croise avec la gloire et qu'on les laisse aux prises. — Oh ! le cœur bat plus délicieusement à relancer un lion qu'à faire lever un lièvre.

NORTHDMBERLAHD.

L'idée de quelque grand exploit l'emporte audelà des limites de la modération.

HOTSPDR.

Par le ciel, ce serait chose facile que de s'élancer d'un bond jusqu'à la lune au front pâle pour en arracher la Gloire brillante; ou de plonger dans les profondeurs de l'Océan, où la sonde n'est jamais parvenue , pour y saisir par les cheveux la Gloire prèle à se noyer, si son heureux libérateur pouvait jouir seul et sans rival de toutes ses splendeurs. Mais répudions une associaiion mal entendue.

WORCESTER

Il se préoccupe d'une foule d'images, et nullement de l'objet qui réclame son attention. — Mon cher neveu, veuillez m'écouter uu moment.

HOTSPCR.

Je TOUS demande pardon.

WORCESTER

Ces nobles écossais qui sont vos prisonniers, —

BOTSPDB.

Je les garderai. Par le ciel, il n'en aura pas un seul ; quand il n'en faudrait qu'un pour sauver son ame, il ne l'aura pas : je les garderai, j'en jure par ce bras.

WORCESTER

Vous vous emportez et ne prêtez aucune attention à ce que je veux vous dire. Ces prisonniers, vous les garderez.

HOTSPDR.

Certainement, je les garderai ; c'est positif. — 11 a dit qu'il ne rachèterait pas Mortimer ; il m'a défendu de parler de Mortimer; mais j'irai le trouver pendant son sommeil et je lui crierai à l'oreille, — Mortimer 1 Que dis-je? J'aurai un sansonnet auquel je n'apprendrai à prononcer qu'un seul mol, le nom de Mortimer, et je lui eu ferai cadeau, pour tenir sa colère en haleine.

MAGASIN THEATRAL ETRANGER

WORCESTER

Ecoutez-moi, mon neveu ; un mot.

HOTSPUR

Je le déclare solennellement, je ne veux m'occuper désormais qu'à cliercher des moyens d'irriter et de tourmenter ce Bolingbroke et ce tapageur de prince de Galles. Si je ne croyais que son père ne l'aime pas, et ne serait pas fâché qu'il lui arrivât malheur, je l'empoisonnerais avec un pot de bière.

WORCESTER

Adieu , mon neveu! je m'entretiendrai avec vous quand vous serez plus disposé à m'entendre.

NORTBUMBERLAND.

Quelle langue as-tu donc, quel écervelé fais-tu, de te livrer, en vraie commère, à ce débordement de paroles, sans vouloir écouter d'autre voix que la tienne?

HOTSPDR.

C'est que, voyez-vous, il me semble qu'on me flagelle à coups de verges, que je ressens les piqûres de mille fourmis, quand j'entends parler de «e fourbe, de cet hypocrite de Bolingbroke Du temps de Richard, — Comment nommez-vous l'endroit?— Le diable l'emporte I — C'était dans le Glostershire; là où se tenait alors son imbécile d'oncle, son oncle York, — où pour la première fois j'ai fléchi le genou devant ce roi du sourire, devant ce Bolingbroke, lorsque vous et lui veniez de Ravenspurg.

NORTHUMBERLAND

Au cb&teau de Berkley.

BOTSPUR.

Justement. Combien de politesses sucrées ce chien couchant me prodiguait alors I «Quand sa jeune fortune,» disait-il, a aurait grandi,» et puis, « mon chercousin,» par-ci, «mon cher Henri Percy, » par-là. — Au diable de pareils flagorneursl — Dieu me pardonne! Mon cher oncle, contez votre histoire ; car j'ai fini.

WORCESTER

Non; si vous n'avez pas fini, continuez; nous attendrons.

HOTSPUR

l'ai fini, réellement.

WORCESTER

Revenons donc à vos prisonniers éco.-sais, mettez-les sur-le-champ en liberté sans rançon; et reposez-vous sur le fils de Douglas pour vous rassembler une armée en Ecosse. Par diverses raisons que je vous communiquerai par écrit, - cela

soyez-en certain, vous sera aisément accordé.

(A Northumberland.) Vous, mylord, pendant que

votre fils sera ainsi occupé en Ecosse, vous

vous insinuerez adroitement près de ce noble et kien-aimé prélat, l'archevêque. —

HOTSPUR

D'York, n'est-ce pas?

WORCESTER

Lui-même; lui qui a encore sur le cœur la|| mort que son frère, lord Scroop, a subie à Bristol. Je ne vous parle pas ici par conjectures ; jo néll vous dis pas ce que je crois possible; mais cef que je sais être médité, arrangé d'avance et arrêté ; en un mot, des projets qui n'attendent qu'une l occasion pour se réaliser.

OOTSPUR.

J'y suis; sur ma vie, cela réussira.

NORTBUHBERLAND.

Tu lâches la meule avant que le gibier soit levé.

BOTSPDR.

Comment donc! je réponds que le plan est excellent. — Et puis les troupes de l'Ecosse et celles d'York iront opérer leur jonction avec celles de Mortimer, n'est-ce pas?

WORCESTER

Effectivement.

BOTSPDR,

Vive Dieu I c'est on ne peut mieux combiné.

WORCESTER

Et il importe que nous ne perdions pas de temps pour lever des troupes, si nous voulons sauver nos têtes. Car quelle que soit la conduite que nous tenions, le roi secroira toujours notre débiteur, et ne cessera de voir en nous des créanciers mécontens, jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'occasion de nous payer une fois pour toutes. Voyez déjà comme il commence à nous tenir à distance de ses faveurs.

BOTSPOR.

C'est vrai, c'est vrai ; nous serons vengés de lui.

WORCESTER

Mon neveu, adieu. — Dans tout ceci, ayez soin de suivre la marche que mes lettres vous indiqueront. Quand le moment sera venu, et ce sera bientôt, je me rendrai secrètement auprès de Glendower et de Mortimer. J'arrangerai les choses de manière que vos troupes et celles de Douglas opéreront heureusement leur jonction avec les nôtres ; et nous tiendrons alors fortement dans nos mains, nos fortunes, aujourd'hui précaires et incertaines.

NORTBUUBERLAND.

Adieu, mon frère; j'espère que nous réussirons.

BOTSPUR.

Mon oncle, adieu. Il me tarde que nous en venions aux coups et au carnage.

ils sortent.

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