‹ Œuvres dramatiques. Traduction nouv. par Benjamin Laroche. Précédée d'une introduction sur le génie de ShakespeareChapitre 585 sur 633 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Un autre appartemeot du château.

Entrent LA REINE et POLGNIUS.

POLOMIDS.

Il va venir à l'instant. Tancez-le vertement; dites-lui que ses incartades ont été poussées trop loin pour être endurées plus long-temps; et que votre majesté a dii s'interposer entre lui et la colère du roi. Je ne vous en dis pas davantage. Je vous en prie, parlez-lui ferme.

LÀ KEINE

Je vous le promets; soyez tranquille. — Éloignez-vous; je l'entends venir.

Poloaius se caciic.

£nlre HAMLET.

BAHLET.

Eh bien! ma mère, que me voulez-vous 7

LA REINE

Hamiet, tu as gravement offensé ton père.

HAMLET

Ma mère, vous avez gravement offensé mon père.

iI.Ai\!LKT

ro9

Lk RKI!le.

AlluDS, alloDs, Ion langai^c est d'un insensQ.

U\MLET.

Allons, allons, lu v6irc est d'une coupable.

LA r.BlNE.

Eli bien! qu'est-ce à dire, Hamiel?

Qu'y a-t-il donc?

L* REINE

Oublies-tu qui je suis ?

HIULET.

Non, par la sainte croix : vous êtes la reine, la fomiue du frère de votre épouï ; et — plût à Dieu qu'il en fût autrement! — vous êtes ma mère.

Li REINE.

Attends, je vais l'envoyer quelqu'un qui saura te parler.

HIHLET.

Allons, allons, asseyez-vous; vous ne bougerez pas, vous ne sortirez pas d'ici que je ne vous aie mis devant les yeux un miroir, où vos yeux puissent voir jusque dans les plus intimes profondeurs de votre ime.

LA REINE

Que prétends-tu? veux-tu m'assassiner? Au secours ! au secours !

poLONius, derrière la tapisserie.

Quoi donc? holà! au secours!

BAULET, metlanl l'épée à la main.

Qu'est-ce que cela? un rat? Je gage un ducat qu'il est mort.

Il (lûUQC uo coup d'épée dans ta tapisserie.

POLONIDS, derrière la tapisserie, Ob ! je suis mort 1

11 tombe et meurt.

Uélas! qu'as-tu fait?

HAULET.

Ma foi, je l'ignore; est-ce le roi?

Il soulevé la tapisserie, et lire 'a lui le corps de Polooius. LA REINE.

Oh! quel acte furieux et sanglant I

HAHLET.

Un acte sanglant: — presque aussi répréhensiblc, ma mère, que de tuer un roi, et d'épouser Sun frère.

LA REINE

Tii'îr un roi?

HAULET.

Oui, madame; c'est bien là ce que j'ai dit. — [A Polonius.) Quant à toi, pauvre sire, fou téméraire et indiscret, adieu ! je t'ai pris pour un personnage plus important >subis ton sort; tu as appris à tes dépens qu'il peut y avoir du danger a se mêler des affaires d'autrui. — (^A la reine.) Cessez de vous tordre les mains. Silence 1 asseyezvous, et laissez-moi vous torturer le cœur ; c'est ce (yie je vais faire, si toutefois il lui reste encore quelque sensibilité, si l'habitude du crime ne l'a

pas bronze .m point lir. le iciicîrc insensible à toute émotion.

LA nr.iNK.

Qu'ai-jc f;iit pour que tu oses me parler sur ce ton menaçant?

UAMl.ET.

Une action qui flétrit la gràcs et l'incarnat de la pudeur ; qui transforme la vertu en liypocrisie; qui arrache du front d'un .nnour innocent sa couronne de roses, et la remplace par une plaie hideuse; qui rend les sermons de Ihymeu aussi mensongers que ceux des joueurs; oh! une action qui enlève au corps des contrats la saintclc qui en est l'àme, et fait de la religion une rhapsodie de mots. Le ciel s'en indigne, ce globe compact et solide est attristé, et la consternation est peinte sur sa face, comme si le dernier jour du monde était venu.

LA REINE

Hélas ! quelle est donc l'action que dénoncent cet effrayant prélude, cette voix foudroyante? HAMLET, lui montrant deux portraits en pied fjui décorent l'appartement.

Regardez ces deux portraits, qui vous offrent l'image des deux frères. Voyez quelle grâce était empreinte sur ce Tisage ; la chevelure bouclée d'Hypérion, le front de Jupiter lui-même, l'œil de Mars, où se peint le commandement ou la menace, le port de Mercure, le messager célesie, alors qu'il vient de poser le pied sur une cime qui touche les nuages; un heureux assemblage de formes si parfaites, que chacun des dieux semblait y avoir imprimé son sceau, comme pour montrcrau monde le modèle d'un homme véritable : c'était là votre époux. Tournez maintenant les yeux de ce côté. Voilà votre mari actuel, qui, pareil à l'épi que la nielle a gâté, a, par son contact homicide, fait périr son frère. Avez-vous des yeux? Avezvous bien pu quitter ce riant et fertile plateau pour venir vous engraisser dans ce marécage? Oh! avez-vous des yeux? Vous ne pouvez imputer votre conduite à l'amour ; car, à votre âge, l'effervescence du sang est calmée, et la passion refroidie se soumet à la raison. Et quelle est la créature rationnelle qui aurait pu se résoudre à échanger votre premier époux contre celui-ci? Vous êtes douée de sentiment, sans nul doute; autrement vous ne seriez pas un être animé : mais, assurément, il faut que chez vous le sentiment soit paralysé : car il n'est pas de démence qui ne laisse à celui qui lui est asservi une portion de discernement suffisante pour choisir entre de tels contrastes. Quel démon vous a donc égarée, en vous mettant un bandeau sur les yeux? La vue sans l'aide du toucher, le toucher sans le secours de la vue, l'ouïe sans l'usage des mains ou des yeux, l'odorat à lui seul, une portion même altérée d'un sens véritable, n'aurait pu tomber dans une méprise aussi stupidc. 0 honte, où est t? rougeur? Enfer rebelle, si tu peux allumer ains la révolte dans les sens d'une femme depuis long temps épouse et mère, que pour l'ardente jeunesse

■viA(;\Sll\ THEATRAL ETRANGER.

la vertu soit comme de la cire; qu'elle se fonde à sa propre flamme : qu'il n'y ait point de honte à céder quand la passion parle, puisque la glace elle-mcme brûle avec une telle activité, et que la raison prostitue ses services.

LA REINE

0 Hamlet, n'en dis pas davan "" : lu obliges mes yeux à se tourner sur mon âme ; et j'y découvre des taches si noires et si fortement empieintes que rien ne peut les effacer.

HAULET.

vivre dans la sueur impure d'une couche fétide, sur un fumier de corruption; se vautrer dans la fange d'un sale amour, —

LA REINE

Oh 1 ne me parle plus : ces paroles me pénètrent comme autant de poignards; assez, cher Uamlei.

BAMLET.

Un assassin, un scélérat I un misérable qui n vaut pas la centième partie de votre premier époux ; — un roi pour rire, un coupeur de bourse, qui a filouté le pouvoir ; qui trouvant la couronne sous sa main, l'a volée et mise dans sa poche I

LA KEINE

Assez.

HAHLET.

Un royal arlequin, —

Entre L'OMBRE.

HAMLET, conlinuanl.

Protegez-moi, et abritez-moi sous vos ailes,

milice céleste I — Que me veux-tu, ombre chérie T

LA SEINE

Hélas I il est fou.

HAMLET

Viens-tu réprimander les lenteurs de ton fils, qui, laissant le temps s'écouler, et son indignation se refroidir, néglige l'exécution de tes redoutables commandemensî Oh 1 parle I l'ombre.

N'oublie pas I celte apparition n'a pour but que de réveiller ta résolution assoupie. Mais voisi ta mère est plongée dans la stupeur: oh! interposeloi entre elle et les tourmens de son âme ! c'est d:ins les organisations les plus faibles que l'imagination fait le plus de ravages. Parle-lui, Hamlet.

HAULBT.

Cnmnjent vous trouvez-vous, madame?

LA REINE

C'est i moi à te faire cette demande. Pourquoi tes yeux sont-ils fixés sur le vide .^ Pourquoi tienstu conversation avec l'air insubstantiel? Ton âme tome euiière semble sortir par tesyeux égarés; et,l pareils au soldat endormi qu'une alerte réveille en sursaut, tes cheveux , conjme si la vie les animait, se dressent et se hérissent. O mon fils bien ainié, jette sur la flamme de ta colère Icsfniide ondes de la patience. Que regardes- tu ?

HAMLET

Lui I lui I — Voyez comme il est p.Me ! Son aspect et le motif qui l'amène suffiraient pour émouvoir lespierres elles-mêmes. — (.4 t'ombre.) Ne jette pas sur moi tes regards; je crains que leur expression lamentable et touchante n'ôte à ma résolution son inflexible énergie : les actes que je dois accomplir changeraient de caractère ; des larmes peut-être, au lieu de sang!

LA REINE

A qui p.irles-tu donc?

HAHLET.

Ne voyez-vous rien là?

LA REINE

Rien absolument; et pourtant tout ce qui est ici,

je le vois.

Et n'avez-vous rien entendu?

LA ItEIME.

Rien, si ce n'est nos paroles.

HAULET.

Mais regardez donc làl voyez comme il s'éloigne silencieux et sombre! C'est mon père, sous le costume qu'il revêtait de son vivant. Regardez, le voilà maintenant qui franchit le seuil delà porte

L'OUBUE sort,

LA REINE

C'est l'ouvrage de ton cerveau ; c'est l'une de ces créations fantastiques que le délire excelle à produire.

HAMLET

Le délire I tâtez mon pouls, et voyez s'il n'a pas une marche aussi régulière et aussi saine que le vôtre. Ce n'est pas sous l'influence du délire que l'ai parlé : interrogez- moi, et au lieu de divaguer, comme c'est le propre de |ît folie, je vous répéterai textuellement mes paroles. Ma mère, au nom de la grâce, ne vous bercez pas de la pensée décevante que c'est ma démence et non votre faute qui vient de parler. Ce serait cicatriser la plaie à 'extérieur, pendant qu'au-dedans le mal invisible poursuivrait sans obstacle ses ravages destructeurs. Confessez-vous au ciel ; repentez-vous du passé; prémunissez-vous pour l'avenir; et n'allez pas, prodiguant l'engrais à une végétation malfaisante, ajouter encore à son énergie funeste. Pardonnez-moi ma vertu; car dans ce monde vénal et grossier, la vertu doit demander pardon au vice, et implorer comme une grâce la permission de lui faire du bien.

o Hamlet! tu as déchiré mon cœur.

HAMLET

Oh! rejetez-en la partie corrompue, et aveu l'autre moitié vivez plus tranquille et plus pure. Bonne nuitl mnis ne vous rendez point au lit démon encle; si vous n'avez, pas la vertu, prenez-en du

moins les allures. L hubitudc, ceniiinsire(|ui f

• t nenirniiseon nous tonte sensibilité, le démuu de li.ibiludi' l'si ;:ii ange eu ceci, qu'elle donaeéga-

HAMLET

leroent aux actions bonnes et vertueuses un vêtement qui leur ^ied. Abstenez- vous cette nuit; cela vouïreiidra plus facile la prochaine abstinence-, la suivante vous coûtera moinsencore; car l'habitude peut presque chaiiger l'empreinte de la nature, et dompter le démon ou l'expulser avec une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit ! et quand vous sentirez le besoin de la bénédiction du ciel, je vous demanderai la vôtre — ijîr.nirant Polonius. ) Quant à cet homme, je me repms de ce que j'ai fait ; mais le ciel l'a ordonné ainsi; il a voulu, faisant de moi l'instrument de ses vengeances, le punir par moi, comme moi par lui. Je vais procéder à sa sépulture, et je répondrai de la mort que je lui ai donnée. Adieu donc I —Je suis obligé d'être cruel par humanité : un premier mal est fait; le pire est encore à venir. — Un mot encore, madame.

LÀ REIKE.

Que faut-il que je fasse?

HIULET.

Rien, absolument rien de ce que je vous ai dit de faire. Que le monarque aviné vous attire encore vers sa couche, qu'il vous caresse la joue, vous appelle son petit cœur; et, en retour d'une couple de baisers de flamme, à l'aide de ses damnées et lubriques caresses, qu'il vousanténe à lui tout rétéler, à lui dire que je ne suis pas réellement fou, que ma démence est feinte : il sera bon que vous lui fassiez cette confidence ; et, eu effet, quelle reine belle, sensée et sage, hésiterait k confii^r à cet animal immonde, à ce hideux reptile, de si importans secrets? Qui se tairait en pareil cas? Non, au mépris du bon sens et de la discrétion, portez la cage sur le toit, ouvrez-la, et laissez les

oiseaux prendre leur volée; puis, à l'exemple du singe de la légende, par manière d'expérience, mettez-vous dans la cage, et brisez-vous le cou en tombant.

LA nEINE.

Sois assuré que si les paroles se composent de souffle, et le souffle de vie, je n'ai pas de vie pour articuler ce que tu m'as dit.

BlULET,

Il faut que je parle pour l'Angleterre; vous la savez sans doute ?

Ll KEIRE.

Hélas; je l'avais oublié; la chose est décidée.

BlIILST.

Il y a de« lettres scellées, et mes deux compagnons d'éludé, - auxquels je me fie comme à des vipères armées de leurs dards empoisonnés, — ■ sont porteurs de l'ordre; ce sont eux qu'on a chargés de me frayer la route et de me conduire au piège tendu par la trahison. Laissons marcher les choses. C'est plaisir de voir l'artificier victime de l'explosion de son propre pétard; et j'aurai bien du malheur si je ne parviens à creuser à quelques pieds au-dessous de leur mine, et à les faire tous sauter en l'air : oh! rien n'est plaisant comme deux fourberies qui, manœuvrant l'une contre l'autre, se trouvent face à face. — La mort de cet homme va faire hâter mon départ. Portons son cadavre dans la pièce voisine. — Ma mère, bonne nui tl — Ce conseiller est main tenant singulièrement calme, discretet grave, luiquide son vivant n'était qu'un sot babillard. — Allous , mon cher, que j'en finisse avec toi. — Bonne nuit, ma mère.

La Reike sort d'un coii, Haulet , de l'aulre, en traînant le corps de Polonius.

■ OlSltMB ACTIf

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